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A 4 000 METRES SUR DES PLATEAUX DESOLES

Avec les derniers nomades de l’Himalaya

Marilena Malinverni

Saturday 7 February 2004, by MALINVERNI*Marilena

Les ?trangers ont depuis peu le droit de s’aventurer dans les recoins les plus secrets du Ladakh. Le r?cit d’une courte incursion dans ces zones encore ?pargn?es par le tourisme.

Drolma allume le feu et fait bouillir l’eau pour le th?. Elle prend ses deux enfants sur ses genoux et se tourne pour s’assurer que son mari Tenzin est derri?re elle. Oui, il est l?, parfait. Elle arrange alors un peu sa tresse et met bien en vue ses rivi?res de colliers. La voil? pr?te pour la photographie. Une pens?e lui traverse soudain l’esprit. Elle cherche ? percer l’obscurit? de la tente en poils de yack, puis murmure ? l’oreille de son fils a?n?.

Le petit gar?on sort en courant et revient quelques minutes plus tard en tenant par la main un jeune homme intimid?. Drolma lui fait signe de se mettre derri?re elle, puis reprend la pose pour le portrait de famille. Emue par notre arriv?e - nous sommes les premiers Occidentaux ? entrer dans sa tente -, elle avait oubli? Wanchuck, son second mari, fr?re cadet du premier. Car Drolma, Tenzin et Wanchuck sont des bergers changpa semi-nomades qui perp?tuent les traditions mill?naires de la culture tib?taine et notamment la polyandrie, bien que celle-ci soit d?sormais interdite par les gouvernements “modernes” de l’Inde et de la Chine, les deux pays dans lesquels ils vivent.

Les Changpa se d?placent avec leurs troupeaux de yacks et de ch?vres pashmina dans la r?gion du Rupshu, dans le Changtang, le sud-ouest du haut plateau tib?tain, qui fait partie du Ladakh, lui-m?me int?gr? dans l’Etat indien du Jammu-et-Cachemire [hormis le Nord-Est, occup? par la Chine, l’Aksai Chin]. Un petit coin d’humanit? rel?gu? au bout du monde. L?-haut, ? pr?s de 4 500 m?tres d’altitude, la nature est trop hostile pour abriter de grands monast?res bouddhistes ou des villages entour?s de champs d’orge, comme dans le centre du Ladakh. Le Changtang est un n?ant grandiose, un syst?me complexe de plateaux arides et de vall?es s?par?s par des cha?nes de montagnes dispos?es sans logique et reli?es entre elles par des pistes cahoteuses en terre battue. Un d?sert de pierres, de vent et de glace o? seuls peuvent survivre quelques centaines de bergers changpa.

Lorsque nous avions demand? au propri?taire d’une agence de voyages de Leh, la capitale du Ladakh, d’organiser pour nous une exp?dition hors des sentiers battus, il nous avait r?pondu avec un sourire imp?n?trable en citant un proverbe tib?tain : “Dans ces hautes vall?es ne peuvent p?n?trer que les arm?es ennemies et les meilleurs amis.” Les deux zones o? nous souhaitons aller ne sont absolument pas touristiques, dans la mesure o? le gouvernement indien vient tout juste de les ouvrir aux ?trangers, avec de nombreuses r?serves et un certain nombre de limites. Car ce sont des zones strat?giquement sensibles. Il s’agit des villages dardes, qui sont situ?s dans la vall?e de l’Indus, ? quelques kilom?tres seulement de la fronti?re encore chaude avec le Pakistan ; et du Changtang, qui borde la fronti?re avec la Chine.

Les Dardes ou Drokpa sont une ethnie aryenne originaire du Baltistan [au nord-ouest du Ladakh, ? la fronti?re chinoise] qui se s?dentarisa ici avant la conversion de la r?gion au bouddhisme (ixe-xe si?cle). Nous avons obtenu une premi?re autorisation pour Dha, un village au nord de Leh o? habitent encore ? peu pr?s deux cent d’entre eux. Les Ladakhis - montagnards bourrus et avares de paroles - disent des Dardes qu’ils descendraient des soldats d’Alexandre le Grand. Il s’agit d’une l?gende, mais elle pla?t beaucoup aux Dardes, qui la racontent ? qui veut l’entendre. Les Ladakhis disent aussi qu’ils ne se lavent pas assez souvent et que, pendant les f?tes c?l?br?es dans les monast?res, il vaut mieux s’asseoir ? une certaine distance ! Nous avons pu constater que cette assertion n’?tait pas d?nu?e de fondement...

Dha est seulement ? 150 kilom?tres de Leh, mais il faut accomplir un v?ritable voyage dans l’espace et le temps pour s’y rendre : six heures et demie de Jeep sur une route en lacets taill?e sur les flancs de l’Himalaya et dans l’histoire g?ologique de notre plan?te. Les orni?res creus?es par les camions de l’arm?e - qui vont et viennent sans arr?t - ont presque fait dispara?tre l’asphalte. Mais le paysage atteint par endroits le sublime. L’Indus couleur caf? au lait s’engouffre ? vive allure dans des gorges noires et se fracasse, dans une couronne d’?cume, sur les ?normes rochers ?parpill?s dans son lit. Tout autour, un univers silencieux et d?sert de pierres grises - les profondeurs d’un oc?an primitif - aux formes fantastiques, model?es par les ?res g?ologiques et sculpt?es par le vent. Puis, apr?s un tournant, la Jeep entre dans un microcosme aux couleurs extraordinaires : une cascade gigantesque de pierres bleues qui ressemblent ? de la glace descend de la montagne. M?me la lumi?re se teinte d’azur. Au bout de quelques kilom?tres, un autre tournant, un autre saut dans la couleur : cette fois, les rochers ?tincellent de rose. Nous avan?ons dans le cr?puscule rougeoyant et arrivons au d?but du sentier qui grimpe vers la cr?te sur laquelle se dresse Dha.

Pour cette premi?re ?tape, nous montons nos tentes dans un verger d’abricotiers. “Ce sont les meilleurs abricots de l’Inde et la richesse des Dardes”, dit notre cuisinier, tout en pr?parant sur un r?chaud un curry de l?gumes, de riz et de bananes frites. Le lendemain, en montant vers le village, nous traversons des jardins tr?s bien entretenus, plant?s d’oignons, de tomates et de centaines d’abricotiers autour desquels s’entortillent des sarments de vigne. Tsering, une femme de 62 ans, sort d’un jardin. Elle en para?t 80. Elle nous offre un sourire ?dent? et s’arr?te pour bavarder. Comme tous les matins, elle est sortie cueillir quelques fleurs qu’elle piquera - comme le veut la tradition darde - sur son petit chapeau orn? de pi?ces de monnaie et de miroirs. Elle nous en donne quelques-unes et nous invite ? venir boire un th? chez elle. Il s’agit d’une seule pi?ce avec une paillasse, un r?chaud, la photo du dala?-lama d?cor?e d’un bouquet de fleurs des champs, des tapis pour ses h?tes et une seule lampe minuscule aliment?e par un petit panneau solaire. “L’Etat les distribue gratuitement ? tous ceux qui vivent dans des coins recul?s comme ici. Cela lui co?te moins cher que d’installer le courant ?lectrique”, explique-t-elle par l’interm?diaire de l’interpr?te.

Au moment o? nous sortons, la rue centrale se remplit de curieux : de nombreux enfants et des adultes, blancs de peau, avec des yeux clairs et un profil “grec”. Ils ont tous de petits bouquets de fleurs sauvages fra?chement cueillies piqu?s sur leur chapeau et portent sur l’?paule des outils agricoles moyen?geux. Une femme remarque ma bague portant l’inscription grav?e “Om”, la syllabe sacr?e de l’hindouisme et du bouddhisme. Elle rit et approuve mon bijou. Elle me fait signe de l’attendre. Elle entre chez elle et en ressort presque aussit?t avec plusieurs colliers ruisselant de coraux et de magnifiques turquoises brutes. Tandis qu’elle m’accompagne jusqu’au bout du village, nous ?changeons des gestes, des sourires et des regards d’admiration sur nos bijoux r?ciproques.

La route que nous avons suivie dans la vall?e des Dardes n’?tait qu’une promenade compar?e ? celle qui m?ne au Changtang. Il suffit de s’engager sur la nationale tr?s ?troite qui m?ne ? Manali [ville ?tape de l’Etat indien de l’Himachal Pradesh] pour le comprendre : sur 200 kilom?tres, la route carrossable la plus haute du monde, engorg?e de colonnes de camions et de bus surcharg?s de marchandises, de passagers et d’animaux, ressemble ? des montagnes russes. Un tourbillon color? de tar chok - des drapeaux orn?s d’inscriptions qui offrent leurs pri?res divines aux vents glac?s - annonce le col de Taglang La (5 328 m?tres d’altitude), la porte des hautes terres des nomades changpa. Il ne reste plus rien : les villages, les monast?res, toute trace humaine a disparu. On ne voit m?me plus de chortens, les reliquaires bouddhistes blancs qui rythment le paysage du Ladakh. Seule r?gne la nature.

Il n’y a pas ?me qui vive. En fin de journ?e, nous rencontrons une petite vieille en qu?te de bouses de yack qu’elle fera br?ler pour se chauffer : elle vit seule dans l’unique hameau fixe de la zone, o? une trentaine de Changpa s’arr?tent en hiver. Elle dit que les autres sont dans des campements, plus haut, pr?s des p?turages, sur les rives du lac sal? de Tso Khar. Pour y arriver, il n’y a pratiquement pas de route et il nous faut traverser des alpages gonfl?s d’eau et parsem?s de cailloux. Mais nous sommes r?compens?s par la vue d’un lac extraordinaire, l’un des plus spectaculaires de la plan?te : dans son eau claire, entre le vert et le bleu, se refl?tent les cimes des montagnes les plus hautes du monde. Au loin, les tentes des Changpa ne sont que de petits points sombres perdus dans le vide. Tout autour paissent les ch?vres pashmina : leur pr?cieuse laine, dont on fabrique des ch?les tr?s recherch?s, sera vendue aux marchands cachemiris de Leh. Drolma et une dizaine de femmes sont install?es dehors, un oeil sur le fuseau, l’autre sur les enfants qui jouent pr?s d’un ruisseau.

Au retour, nous retrouvons la vie urbaine ? Leh. Avec ses (rares) voitures, son bazar grouillant o? fl?nent une cinquantaine de touristes et ses caf?s fr?quent?s, la petite capitale a presque l’air d’une m?tropole.

See online : http://www.courrierinternational.co...

P.S.

Pic1: L’heure du th? sous la tente familiale. Reportage photo : Giancarlo Radice/Aura.

Pic2: Drapeaux de pri?re bouddhistes dans la vall?e. Photo Giancarlo Radice/Aura.

Pic3: Sur les pentes de Dha, ? 4 000 m?tres d’altitude, un verger d’abricotiers. Photo Giancarlo Radice/Aura.

La Repubblica, Milan

Courrier International, ?dition du Samedi 7 f?vrier 2004.

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