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Conversions en masse chez les intouchables en Inde

Pierre Prakash

Sunday 29 June 2003, by PRAKASH*Pierre

Article paru dans le journal "Lib?ration", ?dition du jeudi 26 d?cembre 2002.

Pour ?chapper ? l’injustice de leur condition de basses castes, des centaines de ?dalits? changent de religion.

Jusqu’au 27 octobre, Saddam Hussein s’appelait Shankarlal Khairalya. Un nom hindou dont il avait h?rit? ? la naissance et dont, dans le syst?me traditionnel, il n’aurait jamais d? se s?parer. Ce nom permettait l’identification de sa caste, indiquant ainsi ? tout interlocuteur sa position dans la hi?rarchie sociale. Dans son cas, cette identification n’?tait pas ? son avantage. Shankarlal est n? au plus bas de l’?chelle sociale, dans une caste de dalits, ou d’intouchables, en l’occurrence celle des Balmikis, communaut? d’?boueurs selon la tradition datant de deux mille cinq cents ans. Habitant de Gurgaon, une ville nouvelle situ?e en bordure de la capitale New Delhi, le jeune homme avait toutefois r?ussi ? ?chapper ? sa carri?re pr?destin?e de ramasseurs d’ordures. Mais sa caste ne lui en collait pas moins ? la peau. ?Dans le quartier, tout le monde sait qui appartient ? quelle caste, explique-t-il. Les humiliations sont quotidiennes, les gens nous interpellent par notre nom de castes, qu’ils utilisent comme une insulte.? Protestation. Fatigu? de cette discrimination, Shankarlal a pris, le 27 octobre, une d?cision radicale : il s’est converti ? l’islam. ?Je ne suis pas du tout religieux, affirme-t-il, mais c’est pour moi la seule mani?re de protester contre le syst?me injuste des castes. Au moins, dans l’islam, il n’y a pas de discrimination, on me traite comme un ?gal, pas comme un sous-homme.? Quant au choix de son nouveau nom, ce n’est pas un hasard.

?Saddam Hussein incarne la r?sistance ? l’ordre ?tabli, je l’ai donc choisi en signe de protestation.? Cette d?cision, r?volutionnaire dans un pays o? les castes, bien qu’abolies dans la Constitution, restent profond?ment ancr?es dans la soci?t?, Shankarlal n’est pas le seul ? l’avoir prise. Ce fameux 27 octobre, pr?s d’une centaine de dalits ont abandonn? leurs dieux hindous au cours d’une c?r?monie collective. Mis ? part Saddam Hussein et une famille convertie au christianisme, les autres ont tous opt? pour le bouddhisme. La plupart ne connaissent quasiment rien de leur nouvelle religion mais, comme le souligne l’un d’eux, ?il s’agit avant tout d’un geste symbolique?.

?Plus que religieuses, ces conversions ont avant tout une dimension politique, explique le sociologue Dipenkar Gupta. C’est une r?volte contre la supr?matie sociale et politique des hautes castes.? Cinquante-cinq ans apr?s l’ind?pendance et l’adoption de la d?mocratie, la discrimination de caste reste en effet un ph?nom?ne omnipr?sent dans la soci?t? indienne. D’une mani?re g?n?rale, le seul espoir d’ascension sociale pour un dalit r?side dans les quotas qui sont r?serv?s aux intouchables et aux tribaux dans l’administration, sur le mod?le am?ricain de la ?discrimination positive?. Pour le reste, et surtout dans les campagnes, la rigidit? du syst?me demeure: les dalits continuent d’effectuer les travaux ingrats h?rit?s de leurs anc?tres et d’?tre trait?s comme des pestif?r?s. Ils sont toujours interdits d’entr?e dans les temples des hautes castes, n’ont pas le droit d’utiliser les m?mes puits ni m?me, par endroits, de manger dans les m?mes restaurants. Le moindre signe de r?volte entra?ne souvent des repr?sailles physiques, comme en t?moignent d’innombrables articles de presse sur les atrocit?s subies par les dalits au nom de leur ?impuret??. C’est d’ailleurs un de ces incidents impliquant certains de leurs fr?res de caste qui a pouss? les intouchables de Gurgaon ? d?serter l’hindouisme. Deux semaines plus t?t, cinq dalits avaient ?t? tu?s au cours d’une ?meute, ? quelques kilom?tres de l?, dans le petit district de Jhajjar.

Ag?s de 20 ? 25 ans, les hommes transportaient la carcasse d’une vache, animal sacr? chez les hindous, lorsque la rumeur s’est r?pandue qu’ils l’avaient tu?e. Pendant cinq heures, ils ont ?t? battus ? mort par la foule, sous le regard passif de dizaines de policiers et de plusieurs hauts responsables de l’administration locale. Apr?s autopsie, il s’est av?r? que la vache ?tait morte de maladie... Appartenant ? une caste de tanneurs et munis d’un contrat gouvernemental, ils avaient d?ment achet? la carcasse pour en r?cup?rer le cuir. Ils n’?taient coupables que d’avoir effectu? la t?che ingrate que leur a attribu?e le syst?me...

Indiff?rence

Relat? par les m?dias, le drame de Jhajjar est rapidement devenu une affaire nationale, jetant une lumi?re crue sur l’injustice dont les dalits font l’objet. La tuerie s’est d?roul?e devant un commissariat; or, la centaine de policiers n’a rien fait pour stopper la foule, des t?moins affirmant que certains d’entre eux l’avaient m?me encourag?e. Ensuite, un haut responsable du Vishwa Hindu Parishad (VHP, Conseil mondial hindou), l’un des plus importants mouvements extr?mistes hindous, a affirm? sans scrupule que, ?selon les textes anciens, la vie d’une vache est aussi importante que celle d’un homme?. Sachant que le VHP est largement acquis aux hautes castes, beaucoup y ont compris que la vie d’une vache ?tait plus importante que celles de cinq dalits... C’est la goutte de trop qui a pouss? Saddam Hussein vers l’islam. ?Quelle justice peut-on esp?rer dans une religion qui nous place en dessous des vaches ??, s’emporte-t-il. ?L’hindouisme est une religion dont la th?orie m?me justifie la discrimination, sans aucun espoir de r?forme, ajoute Udit Raj, organisateur de la c?r?monie de Gurgaon et figure de proue de la lutte pour les droits des dalits. Dans ces conditions, la conversion ? une autre religion est notre seul moyen d’?chapper au syst?me.? Bouddhiste depuis l’an dernier, ce haut fonctionnaire, b?n?ficiaire des quotas r?serv?s aux dalits dans l’administration, a h?rit? du surnom de ?messie?. Il affirme avoir converti ? ce jour ?au moins 400 000 dalits? ? travers le pays et promet de continuer. ?Partout o? des atrocit?s seront commises contre les dalits, nous organiserons des conversions massives?, promet-il.

Pros?lytisme agressif

?Il ne faut pas exag?rer, nuance Dipenkar Gupta. Les conversions restent un ph?nom?ne marginal qui ne concerne que les dalits les plus ?duqu?s, ceux en mesure de prendre conscience de l’injustice du syst?me. Mais la grande majorit? continue d’accepter sa condition sans rien dire, il ne leur viendrait m?me pas ? l’id?e de remettre en question le syst?me des castes.? De fait, la r?volte est loin de concerner les dizaines de millions de dalits du pays, mais elle n’en commence pas moins ? faire peur aux classes dirigeantes. C’est en tout cas ce que laisse penser la nouvelle loi, adopt?e par l’Etat du Tamil Nadu, au sud, qui interdit les ?conversions forc?es?. Officiellement, la mesure est cens?e r?pondre au pros?lytisme agressif de certains missionnaires chr?tiens, mais, dans les faits, elle emp?che plus ou moins tout changement de religion, m?me volontaire. Malgr? la pol?mique, le bruit court que la l?gislation pourrait d?sormais ?tre reprise par d’autres Etats, voire par le gouvernement central. Comme si les autorit?s redoutaient une soudaine prise de conscience des masses dalits, beaucoup plus nombreuses que les hautes castes qui dirigent traditionnellement le pays.

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