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PAKISTAN

Un douteux alli? strat?gique

Kurt Jacobsen & Sayeed Hasan Khan

Saturday 29 December 2001, by JACOBSEN*Kurt, KHAN*Sayeed Hasan

Le Pakistan, a dit Mme Benazir Bhutto en 1995, est ? un pays mod?r?, d?mocratique et islamique, strat?giquement situ? ? la jonction de l’Asie du Sud, de l’Asie centrale et du golfe arabo-persique, une r?gion de volatilit? politique et d’opportunit? ?conomique (1) ?.

Sa description ?tait juste sur le plan g?opolitique. Mais c’?tait oublier que les militaires ont ?t? aux affaires pendant une bonne moiti? de l’histoire du pays, et que, gu?re plus que leurs compagnons orn?s d’?paulettes, les dirigeants civils n’ont montr? un grand respect pour les pratiques d?mocratiques.

Etat musulman dot? d’institutions la?ques, le Pakistan est n? de sa partition sanglante avec l’Inde en 1947. Divis? en deux parties, il faisait face ? l’adversaire indien ? l’est, ? l’Iran et ? l’Afghanistan ? l’ouest, ? la Chine et ? l’Union sovi?tique au nord. Ainsi fragment? et fragile, cet Etat nouveau a d? manoeuvrer dans un environnement r?gional mouvant et s’adapter aux grandes puissances tout en profitant si possible de leurs rivalit?s.

A l’origine, l’Etat musulman de Mohammed Ali Jinnah s’est d?clar? non align? tout en tentant, sans jamais v?ritablement y parvenir, de cr?er des alliances r?gionales avec d’autres Etats musulmans du golfe arabo-persique et du Proche-Orient. Mais toute sa politique ?trang?re a ?t? subordonn?e au conflit avec l’Inde. Trois guerres, celles de 1947-1948 et de 1965 autour du Cachemire, et celle de 1971 au Bangladesh, se sont sold?es par des d?faites pakistanaises. Islamabad a ainsi cherch? aux Etats-Unis, en Chine et ailleurs les soutiens lui permettant de faire face ? une Inde d?mographiquement et militairement sup?rieure. Bref, l’imbrication du Pakistan dans le r?seau r?gional de guerre froide des Etats-Unis n’a pas tenu ? un choix id?ologique sur le partage est-ouest.

Triple alliance

Pour leur part, jusqu’au d?but des ann?es 1970, les Etats-Unis ont eu pour politique d’amener les deux adversaires ? coop?rer afin de promouvoir leurs buts de guerre froide contre l’Union sovi?tique. La strat?gie r?gionale am?ricaine visait alors ? la sauvegarde des routes p?troli?res et ? l’endiguement de l’URSS et de la Chine en Asie. En Asie du sud, il s’agissait d’instrumentaliser le Pakistan et l’islam contre le ? communisme ath?e ? tout en maintenant l’Inde hors de l’orbite sovi?tique.

Tr?s vite, le Pakistan devient un pion consentant dans le jeu strat?gique am?ricain. Ainsi, en 1954, devant l’app?t irr?sistible de l’aide ?conomique am?ricaine, le Pakistan rejoint le South East Asian Treaty Organization (Seato) et le Central Treaty Organization (Cento), deux alliances r?gionales militaires de guerre froide des Etats-Unis. A leur demande, Islamabad permet l’utilisation de ses bases a?riennes et accepte la mise en place de stations d’?coute ?lectroniques am?ricaines. L’avion espion U-2 abattu par les sovi?tiques en octobre 1960, par exemple, avait d?coll? d’une base situ?e pr?s de Peshawar.

Mais la relation ?tait ?quivoque. Les Etats-Unis suspendirent leur aide ?conomique au Pakistan en 1965, ? la suite de la deuxi?me guerre indo-pakistanaise. Islamabad se tourna alors vers la Chine : la guerre sino-indienne de 1962 (perdue par l’Inde) avait cr?? les pr?mices d’une alliance pakistano-chinoise, notamment dans le domaine de la coop?ration militaire et de l’expertise nucl?aire. Si le programme nucl?aire pakistanais avait ?t? lanc? au milieu des ann?es 1950 avec l’aide des Etats-Unis et de l’Europe, le Canada installant le premier r?acteur nucl?aire ? Karachi, c’est surtout la Chine qui contribua puissamment, dans les ann?es 1970 et 1980, au d?veloppement du programme militaire nucl?aire pakistanais gr?ce ? une politique de prolif?ration active.

Dans un nouveau mouvement de balancier, la rupture sino-sovi?tique consacra la triple alliance am?ricano-sino-pakistanaise des ann?es 1970 et 1980. Ainsi, ? partir du d?but des ann?es 1970, des aides am?ricaines tr?s importantes sont d?vers?es sur le Pakistan, incitant tous les g?n?raux pakistanais et les 22 familles dominantes ? participer au festin (2). Les app?tits de certains officiers rivalisent alors avec ceux de leurs homologues sud-vietnamiens, b?n?ficiaires ? la m?me ?poque de largesses am?ricaines similaires.

Mais c’est surtout ? partir de 1979 et de l’invasion sovi?tique de l’Afghanistan que le Pakistan devient un atout d?cisif dans le grand jeu r?gional am?ricain. Cette intervention et la r?volution iranienne de la m?me ann?e font dispara?tre toute pr?vention occidentale ? l’?gard du r?gime pakistanais corrompu. Celui-ci est devenu un alli? strat?gique : ? partir du d?but des ann?es 1980, le Pakistan re?oit des Etats-Unis 3,2 milliards de dollars sur six ans, une somme ?norme si on la compare au produit int?rieur brut (PIB) de l’?poque (25 milliards de dollars) (3).

Le g?n?ral Zia ul-Haq dirige alors le pays apr?s avoir renvers? le pr?sident civil Zulfikar Ali Bhutto (ex?cut? en 1979). M. Zia soumet le Pakistan ? une politique d’islamisation ? douce ?. Le g?n?ral-pr?sident entend s’appuyer sur l’islam pour assurer la coh?sion d’une soci?t? fractur?e, en proie ? de fortes in?galit?s socio-?conomiques et ? des divisions ethno-linguistiques. Cette politique d’islamisation se substitue ? de v?ritables programmes de d?veloppement dans les domaines de l’?ducation, de la sant? et du logement. Les ? ?lites ? ?conomiques et politiques laissent le peuple dans l’analphab?tisme et la pauvret?.

Pour autant, M. Zia n’a rien d’un islamiste radical. Il limite l’islamisation (nizam-i-mustafa, c’est-?-dire les r?gles du proph?te) et tente d’am?liorer les relations bilat?rales avec l’Inde en rejoignant le Conseil de coop?ration d’Asie du Sud (Ccras) et le Conseil conjoint indo-pakistanais. A l’?poque, le pays conna?t des taux de croissance de 6 % par an et b?n?ficie des apports des travailleurs pakistanais ?migr?s et de l’aide des Saoudiens, des Am?ricains et m?me parfois des Russes. Sans parler des fonds substantiels provenant des laboratoires d’h?ro?ne des Pachtounes ? la fronti?re de l’Afghanistan. Au niveau international, le g?n?ral tente de poursuivre une politique dite de ? bilat?ralisme ?, c’est-?-dire de jouer un jeu ?gal entre les superpuissances.

Il reste que c’est sous sa pr?sidence (termin?e dans un accident d’avion myst?rieux en 1988) que se d?roule la guerre d’Afghanistan et la mont?e en puissance de l’islamisme radical et arm? dans ce pays. Les services de renseignement militaires pakistanais, l’Inter Services Intelligence (ISI), qui ont auparavant acquis de l’expertise au Cachemire, sont l’instrument de cette politique. Elle sert ? la fois les int?r?ts r?gionaux du Pakistan et ceux, globaux, des Etats-Unis. Le Pakistan souhaite acqu?rir une ? profondeur strat?gique ? vis-?-vis de l’adversaire indien, tandis que les Etats-Unis veulent saigner l’arm?e rouge et l’Union sovi?tique dans les montagnes d’Asie centrale. Comme l’a dit ? l’?poque l’ancien conseiller aux affaires de s?curit? de M. Jimmy Carter ? l’adresse des moudjahidins : ? Nous vous rejoignons dans cette guerre sainte contre le peuple m?cr?ant de Russie. ? Les deux objectifs, celui d’Islamabad et celui de Washington, s’harmonisent dans le soutien apport? aux mouvements arm?s islamistes en Afghanistan, financ?s par l’Arabie saoudite.

Apr?s la guerre d’Afghanistan et la retraite sovi?tique, ce sont les talibans, entra?n?s par les Pakistanais, qui s’emparent de Kaboul (1996) puis de l’essentiel du pays. Ils b?n?ficient d’un soutien de fait des Etats-Unis jusqu’en 2001. Ainsi, selon certaines sources, le chef de la CIA ? Islamabad a effectu? en 1996 une visite ? Kaboul pour rencontrer les dirigeants des talibans (l’ambassadeur am?ricain ? Kaboul s’y est oppos? ? cause de l’embarras potentiel que cela pouvait causer aupr?s des ?lectrices am?ricaines). Le but am?ricain ?tait d’acc?der aux ressources strat?giques d’Asie centrale et de contenir ? la fois l’Iran, la Russie et la Chine.

Au milieu des ann?es 1990, les d?penses militaires pakistanaises absorbaient 26 % du budget national et 9 % du produit national brut (PNB) (4). Et c’est dans les ann?es 1990 que l’islamisme est devenu une force v?ritable dans la soci?t? pakistanaise. Certes, le Jamaat-e-Islami, parti fondamentaliste, n’a jamais gagn? plus de quelques points dans les ?lections nationales. Mais les activistes religieux sortant des madrasas (?coles coraniques), qui ont souvent particip? ? la guerre afghane ou au conflit du Cachemire, sont une force avec laquelle le pouvoir doit compter. Dirig?es par une autre organisation islamiste, le jamiat ulema-e-Islami, ces ?coles ont rempli le vide laiss? par l’Etat dans le domaine de l’?ducation. Alors que le Pakistan consacre 38 % de son budget ? la d?fense, il ne d?pense que 3,5 % pour l’?ducation et la sant? (5).

Des millions de r?fugi?s, un trafic de drogue incontr?l?, le culte de la kalachnikov et une culture du djihad constituent l’h?ritage tragique de la guerre d’Afghanistan. Certains djihadistes ont ?t? d?tourn?s vers le Cachemire, mais d’autres se sont d?cha?n?s en Afghanistan comme au Pakistan contre les chiites et d’autres minorit?s.

Depuis le 11 septembre, la situation g?opolitique r?gionale est de nouveau transform?e. Les Etats-Unis courtisent le Pakistan du g?n?ral Pervez Moucharraf, mais on ne sait pas si le r?gime actuel survivra. En effet, l’?volution pakistanaise d?pend de la situation en Afghanistan. En cas de partition de ce pays entre zones ethniques concurrentes, le Pakistan en sera directement affect?, les Pachtounes pakistanais pouvant ?tre tent?s de rejoindre leurs fr?res ethniques au-del? de la fronti?re. Le couplage de la pauvret?, de l’instabilit? ethnique et des armes nucl?aires est particuli?rement pr?occupant. Selon les services de renseignement am?ricains, le Pakistan d?tenait d?j? au milieu des ann?es 1990 une dizaine d’armes nucl?aires de conception chinoise et des missiles chinois M-11 (6).

Jusqu’ici, le g?n?ral Moucharraf a su op?rer un tournant strat?gique radical : il soutient la guerre contre ses anciens alli?s talibans et sait que leurs sympathisants sont confin?s aux zones ethniques pachtounes du Pakistan et de Karachi. Mais il y a une limite inconnue ? ce que les Pakistanais accepteront. Pour l’instant, la majorit? des Pendjabis, des Sindhis, des Baloutches et des Mohadjirs ne participent pas aux manifestations contre le r?gime. Mais si la guerre perdure, alors appara?tront tous les dangers.

P.S.

(1) Cit? dans M. G. Chitkara, Nuclear Pakistan, APH Publishing Company, New Delhi, 1996.

(2) Sous le g?n?ral Ayoub Khan, dans les ann?es 1960, l’?conomie a connu une croissance rapide ; 22 familles contr?laient 85 % de la vie commerciale et ?conomique, tandis que le salaire moyen des ouvriers avait baiss?. Voir Hamid Yusuf, Pakistan, a Study of Political Development 1947-1997, Sang-e-eel Publishers, Lahore, 1999.

(3) Voir Richard Reeves, Passage to Peshawar, Simon & Schuster, New York, 1984, p. 17.

(4) Voir Peter R. Blood (dir), Pakistan, a Country Study, Library of Congress, Washington DC, 1995, p. xxvi.

(5) Voir Sulukshan Mohan, Pakistan under Musharraf, Indian Publishing Distributors, New Delhi, 2000, p. 184.

(6) M. G. Chitkara, op. cit, p. 15.

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