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Inde - Pakistan

Selon le chercheur Max-Jean Zins les risques de d?bordement d’un conflit conventionnel sont ?normes

Entretien r?alis? par Dominique Bari

Tuesday 4 June 2002, by BARI*Dominique

Article paru dans L’Humanit?, ?dition du 4 juin 2002.

Pour des raisons qui leur sont propre, les deux gouvernements paraissent d?termin?s ? la guerre. La crise actuelle, pr?vient Max Jean Zins, est comparable ? ce jeu qui pousse deux conducteurs ? se mettre sur la ligne centrale d’une route et ? se pr?cipiter l’un contre l’autre. Le gagnant est celui qui ne d?vie pas de sa route. Si aucun des deux ne d?vie, il y a crash et mort.

Max-Jean Zins, chercheur au CNRS et membre associ? du Centre d’?tudes de l’Inde et de l’Asie du Sud , auteur d’un r?cent ouvrage sur le Pakistan (1), analyse les raisons profondes de la formidable mont?e des p?rils ? laquelle on assiste aujourd’hui.

Y a-t-il un r?el danger de guerre conventionnelle qui puisse d?raper vers un recours au nucl?aire?

Max-Jean Zins. Le danger est tr?s s?rieux. Il l’est d’autant plus que le risque conventionnel est quasiment indissociable du nucl?aire. Le monde pour la premi?re fois se trouve face ? la configuration d’un ?chec de la dissuasion atomique. S’il y a engagements militaires avec franchissement de fronti?re par l’une ou l’autre arm?e, il sera difficile d’?viter un d?rapage nucl?aire. Jusqu’au jour o? la crise retombera, la menace de conflagration totale persistera. Nous sommes dans une logique d’engrenage o? personne ne peut dire actuellement quelle en sera l’issue. Le conflit n’est pas in?luctable mais il est probable. C’est la raison pour laquelle un certain nombre de capitales s’inqui?tent profond?ment de la d?termination des deux bellig?rants. Selon certaines ?tudes r?centes, une premi?re frappe nucl?aire pourrait provoquer la mort de 12 millions de personnes (2). On peut comparer la crise actuelle ? ce jeu qui pousse deux conducteurs ? se mettre sur la ligne centrale d’une route et ? se pr?cipiter l’un contre l’autre. Le gagnant est celui qui ne d?vie pas de sa route. Si aucun des deux ne d?vie, il y a crash et mort. Dans cette confrontation, les deux adversaires sont impliqu?s dans un processus qui les jette l’un contre l’autre et ils l’accompagnent de tout un rituel destin? ? prouver ? l’autre qu’il ne l?chera pas : essais de missiles, discours bellicistes, forte mobilisation etc. Restent deux possibilit?s : celle de s’arr?ter au dernier moment ou celle d’aller jusqu’au bout.

N’est-on pas dans une situation nouvelle avec cette menace r?elle du nucl?aire comparativement aux pr?c?dentes crises ?

Max-Jean Zins. Au moment de la guerre de Kargil en 1999 (3), selon certaines sources bien inform?es, nous n’?tions pas tr?s loin du recours au nucl?aire. Si l’arm?e indienne avait franchi la ligne de contr?le s?parant les deux Cachemires, le Pakistan aurait sans doute r?agi en ce sens. Mais ? l’?poque, New Delhi ne tenait pas ? aller au-del? de la ligne m?me si certains g?n?raux indiens poussaient ? le faire. Elle ne voulait pas s’ali?ner les Am?ricains. Il y avait eu alors une intervention tr?s pressante des ?tats-Unis , notamment sur les Pakistanais Cette fois-ci, les deux arm?es campent l’une en face de l’autre tout au long des 3000 km de fronti?re allant de la mer jusqu’au Cachemire et la d?termination des combattants est de part et d’autre totale. La tension est plus forte qu’au moment de Kargil et aujourd’hui l’homme au pouvoir ? Islamabad est le g?n?ral Moucharraf, l’homme-cl? de l’aventure pakistanaise de 1999 . En tant que chef d’?tat major, ? l’?poque, il avait lanc? l’offensive de Kargil estimant que c’?tait la seule fa?on d’internationaliser le conflit du Cachemire et d’obtenir des soutiens internationaux. Aujourd’hui, l’Inde estime que c’est elle qui, sur le plan international, est en situation favorable en faisant perdre au Pakistan une partie de sa traditionnelle carte diplomatique venant du fait qu’il ?tait le principal alli? am?ricain dans la r?gion. D?sormais pour Washington, l’Inde est l’alli?e strat?gique ? tr?s long terme et elle veut encore se rapprocher des ?tats-Unis. Jamais les relations n’ont ?t? aussi ?troites. New Delhi veut en tirer profit face au Pakistan et ? ses incursions terroristes. Elle revendique le droit d’y mettre un terme et de frapper tout comme les Am?ricains et les puissances occidentales ont frapp? Al Qa?da en Afghanistan. En ce sens les Indiens exercent une sorte de chantage. Si les pressions, disent-ils, sont suffisamment fortes sur le Pakistan et l’am?nent ? reculer , nous ne bougerons pas. Sinon, nous r?glerons nous-m?mes le probl?me avec tous les risques que cela comporte.

Ne peut-on pas parler de part et d’autre de fuite en avant pour des raisons int?rieures ?

Max-Jean Zins. Une partie de la dangerosit? de la situation vient de la faiblesse r?ciproque des deux ?quipes dirigeantes. ?conomiquement l’Inde val mal. Le mouvement de lib?ralisation ?conomique engag? dans les ann?es 80 d?structure le tissu industriel. Les PME ne tiennent pas face ? la concurrence internationale. Le gouvernement nationaliste hindou fait face ? de graves difficult?s ?lectorales. Lors des scrutins r?gionaux de f?vrier, le BJP, le parti nationaliste du premier ministre Atal Behari Vajpayee, a enregistr? une importante d?faite dans trois ?tats cl?s, dont l’Uttar Pradesh et le Pendjab. La coalition gouvernementale est fragilis?e. Les r?centes atrocit?s qui se sont d?roul?es au Gujarat contre la communaut? musulmane avec le soutien plus ou moins direct des autorit?s, n’ont pas grandi la formation au pouvoir qui se sert de la tension avec son voisin pour masquer les vis?es des nationalistes hindous. Le BJP peut alors se dire que comme en 1999 o? la guerre de Kargil lui avait permis de gagner les ?lections l?gislatives, un conflit avec le Pakistan pourrait l’aider ? reconqu?rir le terrain perdu.

La situation n’est pas meilleure au Pakistan. La cr?dibilit? du g?n?ral-pr?sident Moucharraf s’est fortement ?rod?e depuis quelques mois. Le virage ? 180 degr?s pris au lendemain des attentats du 11 septembre, rompant avec la politique de soutien aux taliban et avec l’islamisme, avait ?t? plut?t bien accueilli par une majorit? de la population qui n’a jamais suivi les int?gristes. Mais cette position a mis Moucharraf en porte ? faux par rapport ? un certain nombre de ses g?n?raux et de clans au sein des services de renseignements (ISI). Une partie des milices actives en Afghanistan se sont repli?es sur le Cachemire avec, sans doute, l’aide d’une partie de l’ISI et de l’arm?e pakistanaise. Moucharraf ne contr?le pas tout, mais c’est un argument que les Indiens ne veulent pas accepter. Apr?s avoir ? plusieurs reprises promis et repouss? des ?lections, le g?n?ral est retomb? dans les sch?mas de la dictature. Le r?f?rendum qu’il vient d’organiser est un ?chec. Il a ?t? boycott? par tous les partis politiques et l’abstention a ?t? massive. Cela peut le pousser ? des d?cisions dangereuses. Les ?tats-Unis s’inqui?tent de cette perte de cr?dibilit?. Ils ont besoin de l’apport pakistanais pour lutter contre ce qui reste des talibans et d’Al Qa?da. Si Islamabad mobilise ses troupes contre l’Inde et d?garnit le front afghan, la situation sur le terrain en Afghanistan, d?j? instable, va pourrir . Washington exerce de fortes pressions verbales sur Moucharraf . Ce dernier avait promis en janvier de faire cesser les ing?rences au Cachemire et de neutraliser les groupes extr?mistes pakistanais. Des arrestations ont eu lieu. Mais aussi des lib?rations. Aussi les Indiens consid?rent que ces pressions am?ricaines ne sont pas assez fortes, ils veulent des faits et que Moucharraf cesse de pratiquer le double langage.

Mais soulignons que les faiblesses m?mes auxquelles sont confront?s les deux r?gimes constituent, pour l’un et l’autre, un moyen d’affirmer leur d?termination. En ne cachant pas les faiblesses intrins?ques de leur r?gime les dirigeants indiens et pakistanais signifient par l? m?me qu’ils n’ont pas d’autre choix que d’aller vers la guerre.

Cette rivalit? est-elle uniquement cibl?e sur la question du cachemire ?

Max-Jean Zins. Essentiellement. Ce conflit est une caisse de r?sonance pour l’ensemble des probl?mes indo-pakistanais. Il renvoie ? l’histoire commune, ? la partition, aux oppositions religieuse. Dans ce contexte mondial pr?cis, la dispute sur la province prend des dimensions ?normes et passionnelles. Des solutions sont possibles au Cachemire. Si l’Inde s’oppose d’embl?e ? un r?f?rendum d’autod?termination, elle organise des ?lections locales au Cachemire en septembre et appelle ? la participation de tous les partis politiques. Pour New Delhi, le m?me processus doit avoir lieu du c?t? pakistanais et l’assembl?e ?lue devra ensuite d?cider de l’avenir. Avec un point crucial, le cachemire indien est divis?e en trois r?gions et la majorit? musulmane n’englobe pas toute la province indienne mais uniquement Srinagar et sa vall?e. Mais l’assassinat de Abdul Ghani Lone, l’un des chefs de l’Alliance Hurriyat (Libert?),consid?r? comme l’une des figures les plus mod?r?es du mouvement s?paratiste cachemiri est un coup dur pour ce processus. A plusieurs reprises, ces derni?res ann?es, il s’?tait oppos? ? la frange islamiste des organisations s?paratistes , avait averti Islamabad de cesser les incursions et affirm? que les Cachemiris ?taient ? m?me de d?cider de leur sort.

Quels moyens voyez vous pour d?samorcer la crise ?

Max-Jean Zins. Les ?tats-Unis ont une grande part de responsabilit? pour enrayer l’escalade. La communaut? internationale doit prendre en consid?ration les opinions publiques indienne et pakistanaise qui ne sont pas n?gligeables. Du c?t? indien, nombreux sont ceux qui pensent que le gouvernement a plac? la barre trop haut et ne sont pas partisans d’une aventure guerri?re. Sonia Gandhi , dirigeante du parti du Congr?s, a appel? ? utilis? tous les moyens diplomatiques. Quant aux Pakistanais, dans leur immense majorit?, ils ne soutiennent pas, rappelons-le, les int?gristes et le terrorisme. Ils attendent que Moucharraf tienne ses promesses de retour ? la d?mocratie.

See online : http://www.humanite.presse.fr/popup...

P.S.

(1) Pakistan : la qu?te de l’identit?. La documentation fran?aise, collection Asie plurielle(f?vrier 2002). 190 pages. 18 euros.

(2) L’Inde disposerait d’une soixantaine d’ogives contre 25 pour Islamabad.

(3) D?but 1999, l’infiltration massive au Cachemire indien de groupes islamistes aid?s par l’arm?e pakistanaise, prenant possession des hauteurs strat?giques notamment autour de la ville de Kargil ,avait donn? lieu au printemps ? une importante contre-offensive indienne. La guerre a dur? plusieurs semaines et fait des centaines de morts.

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