Debating India
Home page > Public directory > Opinions, medias & society > Cinema > Un vent sectaire souffle sur Bollywood

INDE

Un vent sectaire souffle sur Bollywood

Thursday 11 September 2003, by GANGADHAR*V.

Autrefois connu pour sa tol?rance et son ouverture, le cin?ma populaire indien est peu ? peu saisi par la fi?vre nationaliste hindoue. Principales cibles des nouveaux films ? succ?s : les musulmans indiens et pakistanais.

"Tu ne seras ni un enfant hindou ni un enfant musulman, mais un ?tre humain." C’est ce que chantait le h?ros apr?s avoir sauv? un orphelin dans un grand classique des ann?es 50. Le public applaudit et le film fut un succ?s. L’industrie cin?matographique indienne semblait vouloir ainsi projeter l’image d’un monde sans castes ni divisions religieuses. Elle acceptait volontiers en son sein producteurs, r?alisateurs, stars, directeurs musicaux, paroliers, sc?naristes et chanteurs musulmans.

Les chansons ?taient ?crites par Shakeel Badayuni ou Sahir Ludhianvi, la musique par Nausad Ali, et c’est Mohamad Rafi qui les interpr?tait. Les sikhs tenaient des r?les de chauffeurs de taxi au grand coeur, pr?ts ? aider tout un chacun, et les personnages chr?tiens ?taient tout aussi sympathiques. Ceux-ci travaillaient en paix et en harmonie avec les hindous. "J’?tais r?fugi? du Pakistan", se souvient l’acteur hindou Sunil Dutt. "Mais, m?me ? cette ?poque o? les blessures [de la partition, qui a fait pr?s de 1 million de morts et des dizaines de millions de r?fugi?s] ?taient encore fra?ches, il n’y avait pas vraiment d’animosit? entre les deux communaut?s. Et nous essayions de faire des films qui comblent le foss? entre elles."

Les productions de l’?poque insistaient sur la fraternit? entre hindous et musulmans. Dans les films de guerre, les soldats des deux confessions combattaient un ennemi commun, les Chinois, et souffraient ensemble. Les m?chants n’?taient pas ostensiblement musulmans, mais portaient des noms exotiques comme Tigre, Scorpion ou, plus r?cemment, Mogambo, m?me si certains de leurs sbires et de leurs femmes avaient des noms chr?tiens comme Tony, Michael ou Monica.

Cette neutralit? religieuse avait toutefois des limites. Un h?ros hindou ne pouvait pas tomber amoureux d’une jeune fille musulmane et vice versa. Les r?alisateurs et les producteurs de Bollywood ne voyaient l? aucune hypocrisie. "Nos films devaient refl?ter la vie ordinaire", ont souvent expliqu? les producteurs et les r?alisateurs de cette ?poque. "Les mariages mixtes ne sont pas courants dans notre soci?t? et nous ne pouvions pas les montrer ? l’?cran." Au cin?ma, la tol?rance religieuse s’arr?tait ? l’amiti? m?me si certains films de la nouvelle vague traitaient occasionnellement des mariages intercastes et interreligieux. "Ce sujet peut parfois devenir sensible, confiait un producteur. Peut-?tre pourrons-nous faire ce genre de films dans quelques ann?es."

Or, si Bollywood pratiquait dans le pass? une sorte de neutralit? religieuse limit?e, ses productions r?centes donnent dans l’attaque grossi?re et gratuite des musulmans - avec des dialogues insultants. Ces films visent pr?tendument le Pakistan, mais sont clairement centr?s sur les musulmans indiens. Ils refl?tent l’opinion dominante actuelle, qui consid?re le Pakistan comme notre ennemi et le responsable des violences intercommunautaires au Cachemire et dans d’autres parties du pays [voir CI n? 670, du 4 septembre 2003]. Pour Harry Baweja, le producteur de Qayamat [Jugement dernier, 2003], ce film n’a rien d’antimusulman - d’ailleurs Akram, un policier patriote [musulman], meurt en luttant contre des terroristes musulmans. Mais ni Baweja ni le sc?nariste ne consentent ? expliquer pourquoi on entend des hymnes hindous chaque fois que le h?ros affronte les terroristes musulmans. Le ton antimusulman de Qayamat a plu ? certaines personnalit?s politiques et a ?t? salu? par le public. Cela s’explique peut-?tre par l’influence des sentiments nationalistes et hindous agressifs propag?s par des groupes comme la Vishwa Hindu Parishad [VHP, Conseil mondial hindou].

En fait, Bollywood est aujourd’hui divis? politiquement. Si nagu?re les stars restaient neutres ou soutenaient le Parti du Congr?s, le BJP [Parti du peuple indien, nationaliste hindou au pouvoir] se vante aujourd’hui de compter plusieurs c?l?brit?s dans ses rangs. Ce qui donne parfois une note tragi-comique. Ainsi, l’actrice Juhi Chawla a d?cid? de soutenir Narendra Modi [BJP] aux derni?res ?lections au Parlement du Gujarat au motif qu’elle avait ?pous? un industriel gujarati. Le Shiv Sena [Arm?e de Shiva, parti d’extr?me droite hindou tr?s puissant ? Bombay et proche du BJP] a exig? - en vain - de l’acteur Dilip Kumar qu’il renvoie un prix que lui avait donn? le gouvernement pakistanais. La grande actrice et s?natrice Shabana Azmi, quant ? elle, r?pond par l’indiff?rence aux crises de rage r?guli?res des nationalistes ? son ?gard. Pas une vedette n’a pris sa d?fense, pas plus que celle de Dilip Kumar. La r?pugnance de Bollywood ? soutenir ses membres ne correspond pas ? son image de tol?rance religieuse. Peut-?tre le comit? de censure devrait-il, au lieu de se focaliser sur le sexe et la violence, accorder quelque attention au poison de la haine religieuse distill? par certains films r?cents. Extraits d’un article paru dans "The Hindu" (Madras)

See online : Courrier International

SPIP | template | | Site Map | Follow-up of the site's activity RSS 2.0