Debating India

Grand angle

Crimes de feu

mercredi 14 janvier 2004, par DRAPER*Alice

Article paru dans Lib ?ration, ?dition du mercredi 14 janvier 2004.

Dans les salles de l’h ?pital de Lahore, au Pakistan, Nasreen, 26 ans, br ?l ?e ? 60%, est ? l’agonie, Suraya a le corps totalement d ?vast ?, une troisi ?me n’a plus de visage. Chaque mois, arrive une dizaine de nouvelles femmes br ?l ?es au k ?ros ?ne ou ? l’acide par un mari ou une belle-famille contrari ?s par une dot trop faible ou la naissance d’une fille.

Province du Penjab (Pakistan) envoy ?e sp ?ciale

Apr ?s une tasse de th ? matinale, Farhat Rehman commence sa tourn ?e de routine. Deux fois par semaine, cette militante de l’Association f ?ministe d’assistance judiciaire aux femmes (AGSH) visite les salles de l’h ?pital Mayo, le plus grand ?tablissement de Lahore, la capitale de la province du Penjab. Elle recense les nouveaux cas de patientes admises pour br ?lures.  ? Selon nos estimations, environ 70 % d’entre elles ont ?t ? d ?lib ?r ?ment br ?l ?es par leur mari ou leur belle-famille, voulant s’en d ?barrasser. Ils attendent qu’elles soient presque mortes pour les emmener ? l’h ?pital ?, assure Farhat, cheveux courts et cigarette au bec, en garant sa petite voiture d ?glingu ?e devant les immenses b ?timents.

Dans la salle de chirurgie g ?n ?rale des femmes, elle rep ?re imm ?diatement les victimes : au milieu d’une cinquantaine de lits, ?merge une sorte de cercueil rouge. Une armature de m ?tal qui permet de maintenir la couverture ? distance du corps meurtri. Pr ?s du ? cercueil ?, une vieille femme aux yeux cern ?s de kh ?l patiente.  ? C’est la m ?re ?, murmure Farhat, qui prend des notes ? partir de la feuille accroch ?e au pied du lit.  ? Regardez : la patiente s’appelle Nasreen, elle a 26 ans. Elle est br ?l ?e ? 60 %. ?

Farhat se dirige vers la t ?te du lit et soul ?ve la couverture rouge. Dans ce visage br ?l ? apparaissent les yeux d’une femme qui agonise depuis trois jours. Farhat rel ?ve un peu plus la couverture sur le corps ? vif, les seins, le ventre, les cuisses, tout n’est plus qu’une immense plaie. Malgr ? l’application d’un baume pour cicatriser, le corps s’est infect ? et se d ?compose lentement dans une odeur putride.  ? Celle-l ?, je peux vous dire qu’elle ne va pas finir la semaine ?, murmure Farhat. Elle interroge le cercueil rouge :  ? Qu’est-ce qui vous est arriv ? ? ? Une voix ?corch ?e sort de la gorge br ?l ?e.  ? Je faisais la cuisine chez moi et mon voile a pris feu avec le fourneau. ? Sa m ?re opine et raconte que son ?poux est tr ?s bon et qu’il est venu la voir deux fois.  ? Elles disent toutes ?a, explique Farhat un peu plus tard. Moi je peux vous dire que s’il y a plus de 30 % de br ?lures, dans un pr ?tendu accident domestique, cela devient tr ?s suspect. Comment peut-elle avoir de telles blessures, alors qu’il y avait de l’eau ? proximit ?, des couvertures, sa famille pr ?s d’elle pour la secourir ? C’est son mari qui a fait ?a. Il a d ? l’arroser de k ?ros ?ne et mettre le feu. ?

Karim, le jeune m ?decin responsable de cette salle, raconte que le mari de Nasreen pr ?tend que sa femme est folle et qu’elle s’est br ?l ?e toute seule.  ? Nous savons parfaitement que ces cas ne sont pas des accidents, mais que pouvons-nous faire ? Ces femmes ont peur, elles n’osent pas d ?noncer leur mari car elles seraient rejet ?es par la famille ? cause du d ?shonneur, ou m ?me tu ?es. Ensuite, quand elles survivent, elles n’ont pas d’autre choix que de retourner vivre avec leur mari. Je peux vous dire ce qu’il se passe quand la femme revient de l’h ?pital : le mari va l’examiner, si elle est d ?figur ?e, il va divorcer. Si sexuellement elle est encore int ?ressante, il avisera. Voil ?, c’est l’histoire des femmes de milieux pauvres. Ce sont juste des choses qui arrivent, rien d’exceptionnel . ?

Impunit ? et indiff ?rence

Avec plus de 50 % de br ?lures, les chances de survie des patientes deviennent tr ?s faibles, et, selon les associations, 97 % des patientes succombent ? leurs br ?lures.  ? Vous voyez bien dans quelles conditions elles sont soign ?es, d ?plore Karim, les draps ne sont pas chang ?s entre deux malades, la salle est pleine de microbes. Or un corps sans peau est perm ?able aux germes. ? Le traitement co ?te 2 000 roupies (30 euros) par jour, soit une fortune. Selon Karim, ce sont parfois les m ?decins qui paient le traitement de leur poche. Chaque mois, l’h ?pital Mayo accueille une dizaine de nouvelles patientes br ?l ?es.

Malgr ? le tabou, Farhat Rehman tente de mener ces cas devant les tribunaux. Une mission quasiment d ?sesp ?r ?e. Tant l’impunit ? est totale et l’indiff ?rence g ?n ?rale. Le pseudo-accident domestique est un moyen efficace pour se d ?barrasser d’une femme : une dispute de couple pour des histoires d’argent, un mari drogu ? ou violent, un homme qui convoite une nouvelle ?pouse, la m ?sentente avec la belle-famille, le refus d’une jeune fille d’ ?pouser le mari choisi par ses parents, une dot jug ?e insuffisante, la naissance d’un b ?b ? fille. Et la femme peut se retrouver arros ?e de k ?ros ?ne et en flammes. En un an et demi, Farhat Rehman a convaincu ? peine une poign ?e de patientes de porter plainte. Pour le moment, rien n’a encore abouti.

A Islamabad, Shanaz Bokhari, fondatrice de l’association Progressive Women (PWA), qui se bat contre l’impunit ? des meurtres par le feu depuis dix ans, r ?sume la situation :  ? Les m ?decins, qui ont l ?galement le droit de prendre les t ?moignages des patientes, ne veulent pas s’impliquer, si toutefois la victime parle ! Pour les policiers, ces cas sont l’occasion de recevoir un pot-de-vin substantiel du mari pour classer l’affaire. Quand le cas aboutit en justice, cela prend des ann ?es, et au bout du compte les t ?moins apeur ?s se r ?tractent. ? Elle conclut :  ? Les femmes dans ce pays sont des objets, des choses, ce qui peut leur arriver est sans importance. ? PWA a d ?nombr ? depuis 1994 ? plus de 4 000 femmes br ?l ?es, rien que dans les h ?pitaux d’Islamabad et de la ville voisine de Rawalpindi ?.

Les ? accidents de fourneaux ?, monnaie courante dans la province du Penjab, se retrouvent dans l’Inde voisine |1|. L’extr ?misme religieux dont souffrent les deux pays a renforc ? les discriminations et les violences envers les femmes. Mais, selon Michel Boivin, chercheur au CNRS et sp ?cialiste du sous-continent indien,  ? les meurtres par le feu sont essentiellement commis au sein d’une classe moyenne pauvre, d ?structur ?e, compos ?e de ruraux d ?racin ?s ayant rejoint les faubourgs des grandes villes ?. Triste bilan en 2002 dans le Penjab : selon la commission des droits de l’homme du Pakistan, au moins 234 femmes seraient mortes de leurs br ?lures (un chiffre certainement sous-estim ?), 33 plaintes ont ?t ? d ?pos ?es, 12 personnes arr ?t ?es.

Asma Jehangir, c ?l ?bre avocate et figure de proue du combat f ?ministe au Pakistan, fondatrice de l’association AGSH, d ?nonce l’indiff ?rence du gouvernement :  ? Il n’y a pas de volont ? politique de lutter contre les violences. C’est le syst ?me judiciaire qui doit ?tre chang ?. Le sentiment de totale impunit ? alimente cette violence. ? Elle a charg ? voil ? deux ans Farhat de cette mission ? l’h ?pital Mayo afin d’assurer une pr ?sence sur le front des ? meurtres par le feu ?.

Dans l’h ?pital, Farhat poursuit vaille que vaille sa tourn ?e ? l’ ?tage, dans l’ ? unit ? des br ?l ?es ?. En fait, une simple pi ?ce sans ?quipements sp ?cifiques ? part une climatisation offerte par l’AGSH. Elle aper ?oit un autre ? cercueil ? : c’est une jeune femme de 27 ans qui implore :  ? Je ne veux pas qu’on parle de moi dans les journaux, s’il vous pla ?t. ? La militante la rassure sur son identit ?. La presse pakistanaise ?voque en effet les cas de femmes br ?l ?es, mais sous un angle principalement sensationnaliste. Br ?l ?e ? 55 %, Suraya a le m ?me corps d ?vast ? que Nasreen, les m ?mes yeux d’agonie. Elle soutient qu’elle a ?t ? victime d’une  ? lampe ? huile qui s’est cass ?e ?, se lamente mais n’arrive m ?me pas ? pleurer. Dans ce corps calcin ?, une petite vie continue de grandir. Elle est enceinte de 7 mois et son b ?b ? a surv ?cu ? l’ ? accident ?.

Pire que la mort

Sur un autre lit g ?t une cr ?ature effarante. Elle n’a plus de visage. C’est une jeune fille de 16 ans mais elle a une voix de vieille femme qui glace le sang. Un soir d’ ?t ?, l’ann ?e de ses 12 ans, alors qu’elle dormait dehors, des hommes que son p ?re avait d ?nonc ?s pour un vol de moutons sont entr ?s dans le jardin et lui ont vers ? de l’acide sur le visage et le corps. Le visage de la fillette a fondu, sa paupi ?re droite est devenue un amas de chair coll ?e sur l’orbite ; la gauche, elle la tient ? la main pour cacher son oeil qui ne voit plus. Son nez a ?t ? rong ? jusqu’ ? l’os. Sans parler de son maigre corps.  ? Trois des quatre hommes sont en prison, mais le quatri ?me est en libert ?, il a pay ? la police, et il continue de nous menacer, moi et ma famille. J’ai peur. ? Les m ?decins vont lui op ?rer l’oeil droit aujourd’hui pour tenter de lui donner un visage plus supportable. Les frais d’une v ?ritable chirurgie esth ?tique sont hors de port ?e pour la grande majorit ? des victimes. Pour ces filles horriblement d ?figur ?es, leur peine, quand elles survivent ? leurs br ?lures, est pire que la mort.

Les attaques ? l’acide ? ph ?nom ?ne nouveau ? sont de plus en plus fr ?quentes. Selon la commission des droits de l’homme du Pakistan, 56 cas de femmes br ?l ?es ? l’acide ont ?t ? rapport ?s en 2002 dans le Penjab, contre 9 l’ann ?e pr ?c ?dente (des chiffres bien en de ?? de la r ?alit ? dans la mesure o ? les femmes craignent de parler). Ce produit d’usage courant pour l’agriculture ou le nettoyage des salles de bains est en vente libre partout, la bouteille co ?te 30 centimes d’euro. 2004 s’ouvre sur un mince espoir. En octobre 2003, l’assembl ?e provinciale du Penjab a en effet adopt ? une loi pour  ? la pr ?vention de la violence domestique ?. Celle-ci doit permettre de poursuivre les auteurs de violences dans le foyer et inclut le probl ?me des ? accidents de fourneaux ? et des attaques ? l’acide. La coalition des partis islamiques s’est fermement oppos ?e au projet, d ?non ?ant une atteinte ? l’autorit ? du p ?re. Mais les femmes de l’assembl ?e, ?lues de tout bord, se sont alli ?es et ont r ?ussi ? faire passer cette loi, qui doit rentrer en application en ce d ?but d’ann ?e. Encore faudrait-il pouvoir compter sur la probit ? de la police et de la justice.

|1| Les chiffres officiels estiment ? 7000 les femmes victimes en 2001 de ces violences. Les estimations ?voquent 25 000 d ?c ?s annuels.

Voir en ligne : http://www.bib.agora.eu.org/imprime...

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