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D?bats : Entretien avec Christophe Jaffrelot

Laurence CARAMEL

Tuesday 13 January 2004, by CARAMEL*Laurence

Article paru dans Le Monde, ?dition en ligne du mardi 13 janvier 2004.

Selon le directeur du Centre d’?tudes et de recherches internationales, ? Seules, les hautes technologies ne peuvent faire d?coller le pays ?.

La tr?s forte croissance enregistr?e par l’inde en 2003, conjugu?e aux d?localisations de plus en plus nombreuses d’entreprises occidentales dans le domaine des services informatiques et financiers, alimente depuis quelques mois un discours sur le d?collage du sous-continent indien. qu’en pensez-vous ?

Il faut ?tre prudent. La croissance de 7 % qu’affiche l’Inde cette ann?e s’explique en partie par une excellente mousson. Or, les performances de l’agriculture, dont d?pendent les deux tiers de la population, conditionnent largement la croissance indienne. Cela dit, il est vrai que la croissance a d?coll? au cours de la derni?re d?cennie. Entre 1951 et 1979, elle ?tait en moyenne de 3,6 % par an, elle est pass?e ? 5,5 % au cours des ann?es 1980 et ? 6,5 % lors des dix ann?es suivantes. Pour l’instant, il me semble plus juste de parler de mont?e en puissance de l’Inde plut?t que de d?collage, qui supposerait que le pays est en passe de sortir du sous-d?veloppement. Ce n’est pas le cas. D’apr?s la Banque mondiale, 430 millions de personnes y vivent avec moins de un dollar par jour. Mais l’Inde est peut-?tre en train d’inventer un nouveau mod?le de croissance, o? les hautes technologies jouent un r?le plus grand qu’ailleurs. En 2002, le taux de croissance des technologies de l’information a ?t? de 30 %, ce qui lui a permis de fournir, au niveau mondial, 20 % des exportations de softwares.

Un pays de un milliard d’habitants peut-il d?coller en misant uniquement sur les hautes technologies ?

L’Inde ne pourra pas entrer dans la globalisation sur un segment aussi ?troit de l’?conomie mondiale. Elle en est consciente. Ses informaticiens lui ont permis de se faire conna?tre, mais elle doit ?largir sa vitrine. Le d?veloppement des centres d’appel montre qu’elle est capable de valoriser d’autres atouts, comme celui d’une classe moyenne parlant couramment anglais. Elle peut ensuite aller vers d’autres m?tiers moins sophistiqu?s de l’industrie et chercher ? devenir un "pays atelier" comme la Chine. A titre d’exemple, le fabricant d’automobiles sud-cor?en Hyundai a entrepris d’y implanter certaines unit?s de production vou?e ? l’exportation.

Pour l’instant, il ne faut pas se tromper, l’Inde reste en marge de la mondialisation. Ses ?changes ext?rieurs repr?sentent moins de 1 % du commerce mondial, contre 1,5 % dans les ann?es 1950, et les investissements ?trangers restent encore dix fois moins importants qu’en Chine. Cette marginalit? est ? double tranchant. D’un c?t?, elle rend le pays moins vuln?rable aux chocs ext?rieurs. De l’autre, elle limite peut-?tre les effets d’entra?nement qu’aurait une int?gration plus rapide au march? mondial. Depuis 1991, qui marque le tournant du pays en faveur de l’ouverture, la politique de lib?ralisation ne parvient pas ? faire reculer la pauvret? de fa?on significative. L’Inde est pass?e, en dix ans, du 94e au 127e rang dans le classement ?tabli par le Programme des Nations unies pour le d?veloppement (PNUD) sur les crit?res de d?veloppement humain. Ce recul s’explique par l’effet d’inertie li? ? la croissance de la population, mais il refl?te aussi un creusement des ?carts entre une partie de l’Inde - le Sud et l’Ouest, qui profitent de la lib?ralisation - et le reste du pays, qui stagne, voire s’enfonce. Au Penjab, par exemple, 6 % de la population vivent au-dessous du seuil de pauvret?, contre 42 % en Orissa.

N’existe-t-il pas des formes de redistribution pour att?nuer les d?s?quilibres r?gionaux ?

Avec des d?ficits publics voisins de 10 %, les pouvoirs publics - central et r?gionaux - disposent de peu de moyens financiers. Les gouvernements des Etats du Nord sont pour la plupart quasiment en faillite. Les services publics s’effondrent. En Uttar Pradesh, le gouvernement ne peut plus r?mun?rer ses enseignants tous les mois. Il le fait ? tour de r?le. En fait, le seul moyen dont disposent les gouvernants indiens pour limiter cet ?cart est de mener une politique de lib?ralisation tr?s progressive, "? pas compt?s". Et d’abord dans l’agriculture, qui nourrit la majorit? de la population. L’Inde fera tout pour retarder l’ouverture de ce secteur, du moins tant qu’elle estime qu’elle n’est pas en mesure de lutter ? armes ?gales avec ses concurrents internationaux.

Vous dites "les gouvernants", cela signifie-t-il que l’ensemble des forces politiques s’accorde sur cette voie moyenne de lib?ralisation ?

J’utilise souvent l’expression d’une "lib?ralisation ? pas compt?s", qui traduit bien le fait que l’ouverture est un processus admis ? condition que l’Etat puisse continuer ? prot?ger les secteurs sensibles ? la concurrence internationale. Cette id?e est celle que d?fend le Bharatiya Janata Party (BJP), aujourd’hui au pouvoir, mais le Parti du Congr?s, qui, en 1991, avec Rajiv Gandhi, avait d?cid? le tournant de la lib?ralisation, s’y reconna?t aussi largement. La lib?ralisation prend ainsi plus de temps qu’ailleurs mais, depuis 1991, le cap est net et l’Inde n’en a jamais d?vi?.

Il existe, parmi la gauche communiste ou au sein de l’aile la plus nationaliste du BJP, des personnes qui ont une hostilit? beaucoup plus marqu?e aux politiques lib?rales. Ceux-l? pr?nent dans la tradition de Gandhi l’autosuffisance, le swadeshi en hindi, mais ils demeurent minoritaires. De la m?me fa?on, il existe une tendance favorable ? l’acc?l?ration du processus d’ouverture et au d?sinvestissement - ici, on ne parle toujours pas de privatisations - au sein du BJP. Ces "jeunes loups", qui repr?sentent les nouvelles classes moyennes enrichies et ne jurent que par la globalisation, demeurent ?galement minoritaires.

Lors des derni?res n?gociations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ? Cancun, l’Inde, avec d’autres pays ?mergents, s’est impos?e pour faire valoir sa vision de la mondialisation. Est-ce selon vous une strat?gie durable ?

L’Inde garde une certaine nostalgie du temps o?, ? la t?te des pays non align?s, elle occupait une place de premier plan sur la sc?ne internationale. Son discours altermondialiste dans des enceintes comme celle de l’OMC montre qu’elle n’a pas abandonn? cette ambition. Mais, aujourd’hui, elle se voit davantage comme le porte-drapeau des nations ?mergentes plut?t que comme celui de tous les pays en d?veloppement. Le rapprochement op?r? avec l’Afrique du Sud et avec le Br?sil ? Cancun aura des suites. D’ailleurs, le pr?sident br?silien, Lula, sera l’invit? des f?tes nationales fin janvier.

Reste que, dans le m?me temps, Delhi m?ne une politique de rapprochement avec les Etats-Unis tout aussi active. La lutte contre le terrorisme islamiste est une des priorit?s des deux gouvernements : Washington depuis les attentats du 11 septembre 2001, et Delhi depuis bien plus longtemps au Cachemire. La diaspora indienne - environ 1,8 million de personnes avec un revenu par t?te le plus ?lev? des communaut?s asiatiques expatri?es aux Etats-Unis - milite activement en faveur de ce rapprochement. Des alliances ont ?t? nou?es avec les lobbies juifs pour faire pression en ce sens sur le Congr?s. Il sera difficile pour l’Inde de tenir longtemps cette double position d’h?ritier de la troisi?me voie anti-imp?rialiste et de candidat de "l’axe du bien" derri?re Washington.

See online : http://www.bib.agora.eu.org/imprime...

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