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MIROIRS D’UNE CIVILISATION FASCINANTE

Le fabuleux succ?s des romans indiens

Pierre Lepape

Sunday 29 June 2003, by LEPAPE*Pierre

Quand elle s’exprime en anglais, l’Inde est actuellement ? la mode, pour le meilleur et pour le pire. Depuis Tagore, depuis Narayan ou Raja Rao qui font d?sormais figure de classiques, il y a toujours eu quelques ?crivains indiens dans les catalogues des ?diteurs anglais et nord-am?ricains. Mais depuis deux ou trois ans, on assiste ? un formidable engouement pour les ?crivains anglophones originaires de l’Inde. Une nouvelle vague romanesque d?ferle, assez semblable dans son ampleur au ? boom latino-am?ricain ? des ann?es 1960. Quelles sont les raisons de ce fabuleux succ?s des romans indiens ?

Passons vite sur le pire. Sur le roman indien fabriqu? de toutes pi?ces ? partir des canons esth?tiques et commerciaux de l’industrie ?ditoriale occidentale. L’Inde, une fois encore, con?ue comme un immense r?servoir d’images exotiques et de clich?s culturels qu’il s’agit d’assaisonner ?motionnellement, selon les recettes ?prouv?es de la consommation de masse. Quitte ? contester un mod?le colonial rejet? dans les limbes du pass?. Le grand succ?s du genre a ?t? obtenu par l’?norme ? saga ? de Vikram Seth, Un gar?on convenable (1). Interminable histoire de quatre familles dans l’Inde de 1950, o? se retrouvent toutes les ?pices d’une ? indianit? ? conforme aux fantasmes et aux pr?jug?s de la mentalit? postcoloniale.

Est-ce un hasard si, sur la liste des dix meilleures ventes de romans en France, on trouve actuellement Noces indiennes (2), de Sharon Maas, un typique ? livre d’?t? ? comme on fabrique, en musique, des ? tubes d’?t? ? (3) ? Une op?ration commerciale d’envergure a ?galement ?t? tent?e pour lancer le premier roman d’un jeune journaliste anglo-cachemiri, Hari Kunzru, pr?sent? r?cemment par la presse britannique comme ? a ready-made literary star ?. The Impressionist raconte, en cin?mascope et en couleurs, les aventures de Razdan, fils d’une riche Indienne en rupture de fid?lit? conjugale et d’un aventurier anglais, ? la recherche de son identit? de ? mixed race ? dans l’Angleterre d’aujourd’hui (4). Ce th?me de la mixit? est omnipr?sent dans les meilleurs romans indiens. On le retrouve ?videmment chez Anita Desa?, n?e en 1937 ? Mussoorie, au pied de l’Himalaya, d’une m?re allemande et d’un p?re bengali. Ou encore dans les romans de Ruth Prawer Jhabvala, d’origine polonaise, mari?e ? un Indien et vivant d?sormais aux Etats-Unis. Mais pour Desa?, Jhabvala, ou encore Bharati Mukherjee, n?e ? Calcutta et enseignante ? l’universit? de Berkeley, le th?me de la mixit? se d?multiplie et s’amplifie pour englober, sur le mode intimiste (Desa?), sur celui de la com?die de moeurs (Jhabvala) ou de l’am?re cocasserie (Mukherjee), toute la th?matique, individuelle et collective, du conflit culturel, de la partition des Indes, de l’exil, de la division sexuelle, de la fuite, du rejet de l’autre, de la destruction et de la renaissance.

Nous venons de citer trois romanci?res ; tant il appara?t que le ? boom indien ?, ? la diff?rence du latino-am?ricain aux accents macho, est marqu?, en nombre comme en qualit?, par la production romanesque f?minine. Aux trois noms cit?s, il faudrait encore ajouter Nayantara Sahgal, Kamala Markanday et surtout Shauna Singh Baldwin, n?e ? Montr?al, ?lev?e en Inde, vivant aux Etats-Unis, laur?ate, pour La M?moire du corps, du Commonwelth Best Book Award. Et puis encore la r?v?lation de ces derni?res ann?es, Arundhati Roy.

R?sum? vivant de toutes les litt?ratures A la diff?rence de la plupart de ses consoeurs, Arundhati Roy, malgr? le succ?s international de son premier roman, Le Dieu des petits riens (5), en 1998, a choisi de demeurer ? New Delhi pour y mener son combat litt?raire et politique. Il s’agit bien d’un combat, m?me si Le Dieu des petits riens, qui a pour cadre le Kerala et sa version locale du communisme, a surtout s?duit par sa virtuosit? narrative - il y a toujours quelque plaisir ? surclasser les Anglais dans le maniement de leur propre langue.

En t?moignent les deux essais militants publi?s par Arundhati Roy sous le titre Le Co?t de la vie (6). Le premier est une enqu?te minutieuse, attentive autant qu’?mouvante, sur la politique indienne des grands barrages et l’expropriation brutale des villageois qui ont le malheur de se trouver dans les zones vou?es aux eaux par la bureaucratie centrale. Le second est un pamphlet aussi ?nergique que d?sesp?r? sur l’Inde nucl?aire et sur le d?sastre, tant spirituel que mat?riel, que repr?sente le choix atomique. Plus r?cemment, apr?s les attentats du 11 septembre 2001, Arundhati Roy a publi?, sous le titre, Ben Laden, secret de famille de l’Am?rique, un court texte o? elle met en sc?ne ? les deux jumeaux ?, George Bush et Ben Laden, qui ? se fondent l’un dans l’autre et deviennent peu ? peu interchangeables. Ce qu’il faut garder ? l’esprit, c’est qu’aucun terme de l’alternative ne repr?sente une solution acceptable pour remplacer l’autre (7) ?.

N? ? Bombay en 1947, Salman Rushdie a ?t? le premier ?crivain non britannique ? recevoir le Booker Prize, le plus prestigieux des prix litt?raires de Grande-Bretagne. C’?tait en 1981, le roman s’appelait Les Enfants de minuit (8). Sur le mode de la farce monstrueuse, empruntant ses mod?les explicites - Rabelais, Cervant?s, Sterne, Grass - ? la tradition litt?raire occidentale, Rushdie ?crit le roman, n?cessairement bris?, informe, perp?tuellement ruin?, de l’histoire de l’Inde et du Pakistan depuis la tragique partition de 1947 et l’ind?pendance. Il radiographie la fin d’un r?ve - celui de l’unit? de la vieille civilisation indienne enfin rendue ? l’ind?pendance - devenu cauchemar et massacres.

Salman Rushdie, n? au sein d’une famille musulmane d’Inde chass?e au Pakistan par la partition de 1947, n’a eu d’autre issue que de se cr?er une Inde int?rieure, symbolique, unifi?e et d?chir?e : ? Mon histoire, mon pays de fiction existent, mais se situent, comme moi, l?g?rement en biais par rapport ? la r?alit?. Je trouve ce d?centrage n?cessaire, mais on peut, bien s?r, discuter de sa valeur. J’ai cependant l’impression que ce n’est pas seulement du Pakistan que je parle. ?

Rushdie a toujours ?t? lucide sur les raisons de sa cons?cration britannique. Avant m?me que la fatwah lanc?e par les autorit?s islamiques iraniennes apr?s la parution des Versets sataniques (9) ne fasse de lui le symbole pourchass? de la libert? d’expression universelle, il s’est expliqu? sur l’ambigu?t? de sa situation d’?crivain postcolonial. Depuis le XVIIe si?cle, l’Angleterre a export? en Inde, avec ses moeurs, ses rites et ses jeux, sa langue, con?ue ? la fois comme facteur d’unification du sous-continent et mode d’acc?s ? l’universel et ? la modernit?. Mieux encore, les indianistes britanniques, souvent fort savants, toujours passionn?s, ont r?v?l?, en anglais, aux intellectuels indiens, l’?tendue, la profondeur et l’extraordinaire richesse d’une civilisation dont les Indiens ne poss?daient plus que des connaissances locales, fragmentaires et orient?es. La langue anglaise est apparue ? la fois comme le v?hicule d’une unit? retrouv?e et comme le moyen de faire entrer les cultures de l’Inde dans le grand concert universel de la civilisation.

L’exemple le plus ?clatant de ce d?centrement a ?t? donn? au d?but du si?cle par le succ?s international de Rabindranath Tagore, po?te-proph?te consacr? en 1913 par le prix Nobel de litt?rature. N? en 1861 ? Calcutta, fortement impr?gn? par la vision panth?iste et la mystique de l’amour et du beau des antiques Upanishad, fondateur en 1901 de l’?cole de Visva-Bharati, o? des Indiens enseignaient la civilisation indienne aux Indiens, Tagore publie en 1910, en langue bengali, Gitanjali, une centaine de courts po?mes sur lesquels il compose ?galement des m?lodies. Travail de r??criture minutieusement adapt? ? l’auditoire britannique que Tagore entend toucher. Il adapte davantage qu’il ne traduit, il simplifie l’extr?me complexit? de la versification traditionnelle, il m?nage la sensibilit? rigoriste de l’Angleterre protestante.

Le succ?s est imm?diat et immense. L’?diteur MacMillan ? Londres et sa succursale de New York vendent Tagore comme le symbole d’un renouveau spirituel susceptible de stopper l’effondrement des valeurs occidentales min?es par le mat?rialisme et le scientisme. En France, Andr? Gide, ? partir de la traduction anglaise bien s?r, traduit le recueil de Tagore sous le titre L’Offrande lyrique et lui assure une diffusion que la guerre de 1914 n’interrompra pas. L’immense talent de Tagore n’y est pour rien : sa cons?cration universelle, c’est-?-dire occidentale, repose sur un malentendu, une exploitation id?ologique et sur un appauvrissement de sa pens?e et de sa po?sie. On en verra pour preuve le silence qui a longtemps entour?, qui entoure encore, la majeure partie de son oeuvre abondante en langue bengalie et le choix fait par la plupart des ?diteurs fran?ais de traduire Tagore depuis la version anglaise plut?t qu’? partir de l’original (10).

Militant anticolonialiste proche de Gandhi, analyste souvent vigoureux d’une soci?t? indienne livr?e ? la suffisance du mod?le capitaliste britannique (cf. l’admirable Rakta-karab?, Red Oleanders, paru ? Londres en 1925, ou la tr?s belle nouvelle A quatre voix (11), pr?fac?e par Romain Rolland), Tagore devait accepter le sacrifice de sa propre langue - et donc celui d’une part essentielle de la culture qu’elle exprime - pour faire acc?der cette m?me culture ? la connaissance de tous.

La d?colonisation et l’ind?pendance, acquises dans des conditions dramatiques, n’ont pas chang? fondamentalement ces donn?es. Ainsi que l’?crit Salman Rushdie, ? les conqu?rants ? la peau rose sont rentr?s chez eux en rampant ; les boxwallahs, les memsahibs et les bwanas ont laiss? derri?re eux leurs parlements, leurs ?coles, leurs grandes routes et les r?gles du jeu de cricket ?. Ils ont laiss? bien davantage : la langue anglaise consid?r?e comme idiome litt?raire dominant, et Londres, accept?e, ? l’int?rieur m?me du champ litt?raire indien, comme seule instance solide de cons?cration internationale.

Rushdie lui-m?me, malgr? la puissance de sa verve critique, n’?chappe pas ? cette logique. Dans Les Versets sataniques, l’un des h?ros, Saladin Chamcha, lui ressemble beaucoup. Comme lui, c’est un Indien immigr? ? Londres parce qu’il trouve irrespirable le climat politique, social et intellectuel de son pays, lequel a perdu le fonds fabuleux de son ancienne civilisation sans cesser pour autant d’?tre en proie ? ses antiques et sanguinaires d?mons. Mais pour justifier ce choix de Londres comme ville d’?lection, il en est r?duit ? opposer ? l’Angleterre, comme unique alternative, l’autre base litt?raire de la langue anglaise, les Etats-Unis.

Le sarcasme ne cache pas la blessure : ? Parmi toutes les choses de l’esprit, il avait aim? par-dessus tout la culture prot?enne et in?puisable des peuples de langue anglaise ; il avait dit (...) qu’Othello, "cette seule pi?ce", valait toute la production de n’importe quel autre dramaturge, dans n’importe quelle autre langue. (...) Il avait donn? son amour ? cette ville, Londres, la pr?f?rant ? la ville de sa naissance ou ? n’importe quelle autre ; il avait avanc? lentement vers elle, furtivement, avec une joie toujours plus grande, se figeant comme une statue quand elle regardait dans cette direction, r?vant d’?tre celui qui la poss?derait et ainsi, dans un sens, de devenir elle, comme dans le jeu de un, deux, trois, soleil, l’enfant qui touche celui qui y est, prend l’identit? esp?r?e. (...) Est-ce que les Etats-Unis, avec leur commission McCarthy, auraient permis ? H? Chi Minh de faire la cuisine dans leurs h?tels ? Qu’aurait eu ? dire la loi McCarran-Walter contre les communistes ? un Karl Marx d’aujourd’hui, se tenant ? leur porte, la barbe buissonneuse, attendant de franchir la fronti?re. ` ! Londres ! Stupide serait l’?me qui ne pr?f?rerait pas Londres et ses splendeurs surann?es, et ses doutes nouveaux, aux violentes certitudes de cette Rome transatlantique. ?

Mais Londres comme centre de cons?cration internationale des ?crivains indiens est de plus en plus contest? par les Etats-Unis. C’est l?, et non plus dans la capitale mythique du Commonwealth que publient et vivent d?sormais quelques-uns des auteurs les plus renomm?s de la ? nouvelle vague indienne ? : Amitav Gosh, n? ? Calcutta en 1956, habite New York ; Manil Sauri, n? ? Bombay en 1960, est professeur ? l’universit? de Maryland ; Akhil Sharma, n? ? Delhi en 1971, dipl?m? de Harvard, vit ? Manhattan.

Certains ?crivains, comme V.S. Naipaul, romancier trinidadien d’origine indienne, ont pouss? jusqu’au bout, jusqu’? l’assimilation aux valeurs des ? peaux roses ?, la logique occidentale de la domination. En portant sur les anciens peuples colonis?s le m?me regard, furieux, magistral et moralisateur des anciens colonisateurs, V.S. Naipaul a m?rit? le prix Nobel qui lui a ?t? attribu? en 2001.

Dans sa diversit?, le nouveau roman indien pr?sente cette particularit? fascinante d’?tre ? la fois microcosmique et macrocosmique : d’?tre le miroir qui concentre toutes les divisions, les particularismes et les nationalismes provinciaux et, en m?me temps, d’?tre une sorte de r?sum? vivant de toutes les litt?ratures du monde, celles de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Sud, d’hier et d’aujourd’hui.

P.S.

(1) A Suitable Boy. ? Un gar?on convenable ?, traduction fran?aise de Fran?oise Adelstein, Grasset, 1995. Livre de poche, 2 volumes, 1997.

(2) Flammarion, Paris, 2002.

(3) M?me op?ration au cin?ma avec le lancement spectaculaire cet ?t? en France de la superproduction indienne Lagaan, d’Ashutosh Gowariker, en attendant ? l’automne la sortie de Devdas, de Sanjay Leela Bhansali, pr?sent? hors comp?tition au Festival de Cannes de mai dernier. A Londres, le mus?e Victoria & Albert pr?sente une exposition sur les affiches du cin?ma indien, depuis le 26 juin 2002, tandis qu’est lanc?e une com?die musicale ? grand spectacle Bombay Dreams.

(4) Hari Kunzru : The Impressionist, Hamish Hamilton. La traduction fran?aise est annonc?e chez Plon au printemps 2003.

(5) Gallimard, coll. ? Folio ?, 1998.

(6) Gallimard, coll. ? Arcades ?, 1999.

(7) Publi? dans Le Monde dat? 14-15 octobre 2001, repris en volume chez Gallimard, traduction de Fr?d?ric Maurin.

(8) Midnight’s Children, Traduction fran?aise par Jean Guiloineau, Stock, 1986.

(9) Satanic Verses, 1988. Traduction fran?aise par A. Nasier (le pseudonyme de Rabelais), Christian Bourgois, 1989.

(10) Les Editions du Serpent ? plumes viennent de republier Gora, l’oeuvre capitale, le plus vaste roman ?crit par Tagore en 1907, traduction de l’anglais par Marguerite Glotz, enti?rement revue sur le texte bengali par Pierre Fallon, dont la premi?re ?dition ?tait parue chez Robert Laffont, ? Paris, en 1961.

(11) Traduction de Madeleine Rolland, Editions du Sagittaire, Paris, 1925.

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