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DANS LA TOURMENTE R?GIONALE

Au Pakistan, quel Islam pour quelle nation?

Jean-Luc Racine

Sunday 29 June 2003, by RACINE*Jean-Luc

Article paru dans le Monde Diplomatique, d?cembre 2001.

Dans son discours ? la nation, neuf jours apr?s les attentats de New York et de Washington, le g?n?ral Pervez Moucharraf, pr?sident du Pakistan, a comment? longuement l’exemple des compromis pass?s par le proph?te Mahomet avec les tribus juives puis avec les non-croyants pour mieux assurer in fine la victoire de l’islam naissant. Apr?s avoir longtemps prot?g? les talibans, il n’en a pas moins invoqu? le salut et l’unit? de la nation pour justifier son ralliement sous conditions au camp am?ricain et sa nouvelle politique afghane.

La nation, l’islam, la guerre : dans cette passe d?licate qu’il traverse, le Pakistan se retrouve face ? lui-m?me et face ? son jeune pass?. Comment, apr?s avoir instrumentalis? les islamistes et suscit? les talibans, l’arm?e et ses services secrets (Inter Services Intelligence, ISI) peuvent-ils g?rer la nouvelle ligne, alors qu’ils usent de groupes arm?s islamistes pour maintenir la pression au sein du Cachemire indien ? Comment faire face ? l’antiam?ricanisme, stimul? par les bombardements de l’Afghanistan, affronter le sentiment de solidarit? musulmane au profit des partis religieux et des groupes partisans du djihad ? R?unis dans le nouveau Conseil de d?fense pakistano-afghan, ces derniers d?noncent, comme M. Oussama ben Laden, la ? trahison ? du r?gime.

N? en 1947 de la volont? de la Ligue musulmane de cr?er un Etat propre aux musulmans de l’ancien Empire des Indes (1), le Pakistan est le fruit de la th?orie des deux nations formul?e en 1933 par Rahmat Ali, qui affirmait qu’hindous et musulmans ne pouvaient cohabiter dans l’?galit?. Ent?rin?e par la Ligue en 1940, cette volont? de partition aboutit ? la cr?ation, dans les territoires indiens ? majorit? musulmane, d’un Pakistan certes musulman, mais bic?phale, divis? en deux parties, occidentale et orientale, s?par?es par l’Inde nouvelle. Ce sera un ?chec quand, en 1971, les Bengalis du Pakistan oriental, majoritaires en nombre mais ?cart?s du pouvoir par Islamabad, feront s?cession pour fonder le Bangladesh, avec l’appui militaire de l’Inde.

Purg? de sa population hindoue au lendemain des massacres de la partition, et recevant des millions de Mohadjirs, ces musulmans quittant ou fuyant l’Inde nouvellement ind?pendante, le Pakistan est musulman ? 97 %. Raison d’?tre du pays, cette absolue domination fonde la nation sur une identit? ind?l?bile, profond?ment v?cue, constamment invoqu?e, entretenue par l’?cole, les c?l?brations publiques et les m?dias gouvernementaux, mais mal d?finie dans ses rapports ? l’islam. Islamique, l’Etat n’en est pas pour autant islamiste, et l’islam lui-m?me se divise. Sous l’effet de la radicalisation du sunnisme militant ? la faveur de la guerre d’Afghanistan (1979-1988), puis de la pouss?e des talibans (? partir de 1995), la cohabitation traditionnelle entre les sunnites (75 %) et les chiites est d?sormais troubl?e par les attentats commis par des groupes ultra des deux bords.

L’islam ne fut pas le ciment national id?al invoqu? par les fondateurs, car il n’a pas effac? les appartenances ethno-linguistiques, comme la s?cession du Bangladesh l’a montr?. Dans la mosa?que pakistanaise d’apr?s 1971, les Pendjabis (56 % de la population) l’emportent sur les Sindhis (17 %), les Pachtounes (16 %) et les Baloutches (3 %), sans compter les langues tribales de l’extr?me nord.

Leur h?g?monie est plus qu’arithm?tique. Elle est d?cisive dans l’arm?e et les autres structures de pouvoir : la bureaucratie permanente, l’al?atoire Parlement aujourd’hui dissous, la ma?trise de l’eau, essentielle ? l’?conomie du pays. Cette domination pendjabie est particuli?rement ressentie par les Sindhis et par les Baloutches, ainsi que par les Mohadjirs de Karachi. L’insurrection baloutche de 1973 fut ainsi violemment r?prim?e par l’arm?e.

La distribution g?ographique des principales communaut?s compte aussi : toutes chevauchent les fronti?res, le fleuve Indus, axe structurel du pays, constituant aussi une ligne de partage linguistique. Les parlers de l’Est, pendjabi et sindhi, se prolongent en Inde. Ceux de l’Ouest, pachtou et baloutche, s’?tendent en Afghanistan et en Iran. De fait, tout en revendiquant une histoire mill?naire remontant ? la civilisation de l’Indus, le Pakistan reste enserr? dans des fronti?res coloniales.

La fronti?re contest?e avec l’Afghanistan, c’est la ligne Durand. Datant de 1893, elle traverse les terres pachtounes, front ultime de la souverainet? britannique ? l’heure du Grand Jeu, qui opposait d?j? Russes et occidentaux aux confins de l’Asie centrale et de l’oc?an indien au XIXe si?cle. Fronti?re ouverte, elle a laiss? passer armes, drogue, moudjahidins puis r?fugi?s depuis les ann?es 1980 et talibans en 1995. D?marcation quasi ferm?e avec l’Inde, la ligne de la Partition, trac?e par Sir Cyril Radcliffe en 1947, laisse en suspens la question du Cachemire. Et, sur la ligne de contr?le (LOC), s’infiltrent au Cachemire ? partir du Pakistan, sous les tirs d’artillerie, non seulement les militants cachemiris en lutte contre le r?gime indien, mais aussi les mouvements islamistes ? pr?tention internationaliste.

Bas?s au Pakistan, certains de ces groupes sont reli?s organiquement ou id?ologiquement ? la sph?re d’Al-Qaida. Ainsi de l’Arm?e des purs (Lashkar-e-Taiba), ?manation du Centre d’invitation ? l’?coute de la parole divine (Markaz ad-dawat wal Irshad), mouvement pr?nant la guerre sainte internationale ; et de Jaish-e-Mohammad, nouvelle mouture du Mouvement des partisans du Proph?te (Harkhat-ul-Ansar), lui-m?me ?manation du Rassemblement des oul?mas du Pakistan (Jamaat-i-Ulema-i-Pakistan) (2).

En tenaille entre l’Inde et l’Afghanistan

L’?chec de l’exp?rience d?mocra tique - le Pakistan en est ? son quatri?me r?gime militaire, m?me si l’actuel n’a jamais recouru ? la loi martiale - tient pour une large part ? la sociologie du pays. Les Mohadjirs venus de l’Inde ?taient pour beaucoup issus de milieux socio-?conomiques avanc?s. Mais ils durent compter avec le poids des f?odalit?s fonci?res du Pendjab et avec celui des structures tribales dominant les terres pachtounes de la province fronti?re du Nord-Ouest et du Baloutchistan. Au total, en d?pit de la popularit? des chefs des deux principaux partis, la Ligue musulmane de M. Nawaz Sharif et le Parti du peuple pakistanais de Mme Benazir Bhutto, la vie parlementaire s’est moins nourrie de l’implication des groupes majoritaires de la soci?t?, voire de la classe moyenne, que des jeux de l’?lite, du client?lisme et des accusations r?ciproques de corruption. C’?tait laisser aux militaires le r?le d?cisif, soit en coulisse, soit sur le devant de la sc?ne, quand l’arm?e, insatisfaite des gouvernements civils, saisit le pouvoir, comme le fit sans heurts le g?n?ral Pervez Moucharraf en octobre 1999 (3).

Les contrecoups du 11 septembre et la ? guerre contre le terrorisme ? lanc?e par Washington modifient profond?ment le sc?nario g?opolitique r?gional et ont des implications essentielles sur le Pakistan, dans quatre domaines critiques.

Se pose d’abord la question de l’instrumentalisation de l’islamisme par l’Etat. Cette politique a ?t? mise en oeuvre d?s les ann?es 1980 par le g?n?ral Zia Ul-Haq, les services secrets de l’ISI et la CIA am?ricaine pour renforcer les moudjahidins afghans contre l’occupant sovi?tique.

Sous Mme Bhutto, en 1995, le soutien aux talibans relevait de la m?me logique militaire. Islamabad, d??u par l’incapacit? du dirigeant du Hezb-e-Islami, M. Gulbuddin Hekmatyar, ? tenir le pays, entendait favoriser un r?gime ami ? Kaboul afin d’assurer, face ? l’Inde, sa profondeur strat?gique (moins n?cessaire toutefois apr?s les essais nucl?aires de mai 1998) et d’?viter une prise en tenaille entre Afghanistan et Inde (4). Il s’agissait aussi d’?tre pr?sent sur l’?chiquier ?nerg?tique, o? s’agitaient alors les compagnies p?troli?res am?ricaines, pr?tes ? traiter avec les talibans, ? force stabilisatrice ?, pour faire transiter le gaz turkm?ne vers les c?tes pakistanaises.

Seconde question : le Cachemire.

Mettre un terme ? l’aventurisme pakistanais en Afghanistan impose-t-il de faire de m?me au Cachemire ? A majorit? musulmane mais au souverain hindou, l’Etat princier rallia l’Inde en 1947, en r?action ? l’avanc?e de francs-tireurs, avant-garde de l’arm?e pakistanaise. Cette premi?re guerre aboutit au partage de facto du territoire, pr?serv? apr?s la seconde guerre, en 1965. La troisi?me, en 1971, ne changea gu?re le trac? de la ligne de contr?le divisant l’Etat. La derni?re intervention pakistanaise, d?cid?e par le g?n?ral Moucharraf, alors chef d’?tat-major, aboutit ? la guerre masqu?e de Kargil, en 1999 (5).

Aujourd’hui, le g?n?ral Moucharraf distingue la question afghane de celle du Cachemire. Il souligne ? ses concitoyens qu’il red?finit sa politique afghane au nom des quatre int?r?ts sup?rieurs pakistanais, dont celui de ? la cause du Cachemire (6) ?. C’est qu’en effet, dans la construction de la nation pakistanaise, comme dans la vulgate g?ostrat?gique dominante, le Cachemire compte davantage pour le Pakistan que l’Afghanistan : il est au coeur de la relation conflictuelle avec l’Inde.

Terre indienne pour New Delhi, qui invoque la nature multireligieuse de la nation, territoire musulman contest?, dont le sort doit ?tre d?fini par r?f?rendum pour Islamabad, le Cachemire cristallise des images oppos?es de la nation et nourrit des rancoeurs r?ciproques. Il permet aussi ? Islamabad d’imposer au grand voisin une guerre de basse intensit?, appuyant d’abord les Cachemiris insurg?s ? compter de 1989, puis introduisant des ? fr?res invit?s ?, les groupes jihadis form?s, financ?s et bas?s au Pakistan.

Cette politique d’intervention deviendra toutefois de plus en plus difficile ? tenir. L’Inde appelle Washington et la communaut? internationale ? poursuivre la guerre contre le terrorisme au-del? d’Al-Qaida pour viser les formations islamistes arm?es bas?es au Pakistan et op?rant au Cachemire. Les Etats-Unis font tout pour ?viter que l’Inde ne d?stabilise le Pakistan en y attaquant, comme eux-m?mes le font en Afghanistan, les camps des organisations qui la frappent. Balan?ant entre les deux voisins nucl?aris?s, l’administration am?ricaine envoie des signaux ? New Delhi : Jaish-e-Mohammad et Lashkar-e-Taiba sont en voie d’?tre d?clar?s groupes terroristes. Islamabad a du reste conc?d? pour la premi?re fois que l’attentat-suicide du 1er octobre 2001 contre le Parlement de Srinagar, qui a fait 35 morts au Cachemire indien, ?tait un acte terroriste.

Troisi?mement, se pose la question de l’identit? de la nation elle-m?me, tiraill?e entre nationalistes et islamistes radicaux. Le g?n?ral Moucharraf estime les partisans des mouvements islamistes tr?s minoritaires. Sans doute a-t-il raison. Les partis religieux n’ont jamais obtenu plus de 6 % des voix aux ?lections et leur capacit? de mobilisation contre la nouvelle ligne politique n’a rencontr? qu’un succ?s mesur?. Mais, nourrie par les lacunes du d?velop-pement ?conomique et social, leur audience peut s’accro?tre en arguant des bombardements am?ricains sur l’Afghanistan et d’une guerre de l’Occident contre l’islam. L’identit? musulmane du Pakistan, que Mohammed Ali Jinnah, le ? P?re de la nation ?, voulait mod?r?e, doit ?tre pr?cis?e : quel islam, pour quelle nation ?

Critique comme les autres de M. Moucharraf, le principal parti religieux, le Jamaat-e-Islami, a pour projet national de faire du Pakistan un v?ritable Etat islamiste, f?t-ce pour devenir un moteur de l’Oumma, la communaut? transnationale des croyants. Mais, au fond, il s’agit d’un projet national. Pour les plus radicaux en revanche, fondamentalistes internationalistes du djihad, l’Oumma compte plus que la nation, et le projet id?ologique des talibans appara?t plus essentiel que les compromissions modernistes de l’Etat pakistanais ou le jeu st?rile des partis majoritaires aujourd’hui ?loign?s du pouvoir (7).

Enfin, quatri?me et dernier enjeu : l’arm?e. Les islamistes seuls ne pourraient renverser le r?gime sans l’appui des militaires. Mais quel est le poids de l’islamisme en son sein ? Certains g?n?raux ont pu instrumentaliser les groupes islamistes pour conduire la guerre en Afghanistan et leur strat?gie anti-indienne au Cachemire, sans adh?rer pour autant ? leur id?ologie. D’autres l’ont fait aussi par conviction. Le 7 octobre, juste avant les premi?res frappes am?ricaines, M. Moucharraf a ?cart? certains de ses proches, tel le g?n?ral Mahmoud Ahmed, chef de l’ISI. Un mois plus tard, d’anciens hauts responsables militaires devenaient sujets de controverse (8).

Les dirigeants indiens ne croient pas que le pr?sident Moucharraf souhaite user des circonstances pour op?rer la grande transformation dont le Pakistan a besoin. Quand bien m?me il le voudrait, le pourrait-il dans le climat de tensions qui s’aggrave, quand sont en cause l’enjeu embl?matique du Cachemire, la puissance de l’arm?e, nourrie de cinquante ans de tension avec l’Inde, et le d?fi de l’islamisme radical ? Le retour des civils au pouvoir, toujours annonc? pour octobre 2002, n’est pas en soi la garantie d’une modification dans les priorit?s nationales (9) et de la politique r?gionale ni de stabilit? politique. Dans un Pakistan qui se cherche, c’est l’incertitude qui pr?vaut.

P.S.

(1) Fond?e en 1909 ? Dhaka, la Ligue musulmane devint dans les ann?es 1940, sous la direction de Mohammed Ali Jinnah, une force incontournable favorable ? la partition de l’Empire.

(2) Sheikh Mir Hamza, secr?taire du Jamaat-i-Ulema-i-Pakistan, fut l’un des cinq signataires de la fatwa lanc?e par M. Oussama ben Laden contre les Etats-Unis, le 23 f?vrier 1998.

(3) Le Pakistan avait ?t? directement dirig? par les militaires de 1958 ? 1971 et de 1977 ? 1988.

(4) D’o? l’opposition pakistanaise ? l’Alliance du Nord, qui a la faveur de la Russie et de l’Inde. Apr?s la prise de Mazar-e-Charif par l’Alliance, le 9 novembre 2001, la r?ticence am?ricaine ? la voir marcher sur Kaboul, ? l’heure o? M. Moucharraf rencontrait Bush ? Washington, rel?ve de la m?me logique.

(5) Voir Philip S. Golub, ? Inde-Pakistan, le bras de fer ?, in ? Atlas 2000 des conflits ?, Mani?re de voir, n? 49, Le Monde diplomatique, janvier-f?vrier 2000, pp. 39-42.

(6) Discours du 20 septembre 2001. Les trois autres priorit?s sont : 1) la s?curit? du pays et la menace ext?rieure - comprendre ici l’Inde, voire les Etats-Unis, si Washington avait d?fini le Pakistan comme Etat abritant des groupes terroristes ; 2) la relance de l’?conomie, indispensable. Elle va b?n?ficier de la lev?e des sanctions impos?es par Washington, de nouveaux pr?ts et d’un r??chelonnement de la lourde dette ; 3) les forces nucl?aires, jug?es menac?es en cas de conflit.

(7) Commentateur ?cout? au Pakistan, Imtiaz Alam voit dans la connexion des Pachtounes pro-talibans et des islamistes d’ob?dience d?obandi (?cole n?e en Inde au XIXe si?cle) et wahhabite (courant n? en Arabie au XVIIIe si?cle) le germe d’une possible guerre civile entre les partisans de l’Etat-nation et ceux du panislamisme radical. The News, Karachi, 20 octobre 2001.

(8) Le g?n?ral Moinuddin Haider, ministre de l’int?rieur, a publiquement critiqu? le 8 novembre le g?n?ral Hameed Gul, ancien chef de l’ISI, et le g?n?ral Mirza Aslam Beg, ancien chef d’?tat-major, pour avoir, de leur propre chef, cr?? et financ? un parti islamiste, l’Islami Jhamoori Ittehad, en 1988, pour d?stabiliser Mme Benazir Bhutto. Chacun, au Pakistan, comprend ce qui est en jeu : ? Gul ? et ? Beg ? ont jou? un r?le essentiel dans la politique afghane d’Islamabad et comptent au rang des faucons les plus critiques de M. Moucharraf.

(9) Indispensable sur le plan social et ?conomique : le service de la dette et le budget de l’arm?e couvrent pr?s des trois quarts des d?penses publiques.

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