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JEUX DANGEREUX EN ASIE DU SUD

L’Inde ? la recherche de la puissance

Kurt Jacobsen & Sayeed Hasan Khan

Sunday 29 June 2003, by JACOBSEN*Kurt, KHAN*Sayeed Hasan

Article paru dans Le Monde Diplomatique, juillet 2002.

En deux mois, l’administration Bush a envoy? trois officiels de haut rang en Inde et au Pakistan, pour tenter de r?duire la tension entre les deux rivaux nucl?aires. Avec un certain succ?s : le gouvernement pakistanais a annonc? son intention de mettre fin aux op?rations commandos des militants cachemiris et l’Inde a fait quelques gestes de d?sescalade militaire. Mais les Etats-Unis sont confront?s ? un dilemme : comment acc?der aux demandes de New Delhi d’un partenariat strat?gique tout en pr?servant leur alli? pakistanais.

S’?levant d?s la premi?re heure contre la guerre du Vietnam, le premier ministre indien Indira Gandhi reprochait vertement aux Etats-Unis, en 1972, de ? ne pas avoir r?solu les contradictions entre la tradition des P?res fondateurs [am?ricains] et leur image ext?rieure de grande puissance engag?e dans la froide logique de la politique du pouvoir (1) ?. Un scepticisme de famille, car son p?re, Jawaharlal Nehru, qui dirigea le pays depuis l’ind?pendance en 1947 jusqu’? sa mort en 1964, en ?tait venu ? consid?rer la politique ?trang?re am?ricaine comme ?go?ste et r?actionnaire.

Alors qu’elle revendique traditionnellement une ? politique ?trang?re ?thique ?, l’Inde m?ne en fait une politique de puissance cynique, dict?e par la recherche avide d’avantages ? court terme, qui pourrait un jour provoquer une catastrophe r?gionale et, qui sait, un cauchemar nucl?aire global. New Delhi affirme que le conflit au Cachemire, qui a d?j? fait 60 000 victimes et provoqu? deux grandes guerres, est enti?rement l’oeuvre maligne du Pakistan (lire la chronologieConflits en s?rie). Il s’agit en fait d’un soul?vement de la majorit? musulmane cachemirie qui rejette aussi bien la politique indienne que celle des groupes islamistes (2). Realpolitik oblige, le gouvernement refuse toute m?diation internationale et ne jure que par des n?gociations bilat?rales car il cherche avant tout ? montrer sa force.

Rien de bien nouveau d’ailleurs : l’Inde s’est empar?e des deux tiers du Cachemire en 1949, a investi Goa en 1961 (3) et a multipli? les interventions sanglantes au Sri Lanka de 1987 ? 1990.

Le conflit actuel au Cachemire se r?v?le utile au pouvoir, qui l’instrumentalise en permanence ? des fins de politique int?rieure (4). Il faut se rappeler que l’actuel gouvernement de coalition dirig? par M. Atal Bihari Vajpayee, du Bharatiya Janata Party (BJP), ?tait gravement impliqu? dans les massacres au Gujarat de mars 2002 qui ont co?t? la vie ? des dizaines d’hindous et ? des centaines, voire des milliers, de musulmans. Comme l’a remarqu? un enqu?teur, ? les faits indiquent l’existence d’un r?seau organis? et sugg?rent un syst?me d’?meutes institutionnalis? ?, faisant indubitablement le jeu du BJP (5). Or ce dernier a fait dispara?tre cet ?v?nement ?pouvantable de la ? une ? des journaux, en agitant un poing vengeur apr?s l’attaque men?e par la gu?rilla cachemirie contre le parlement indien en d?cembre 2001.

Coop?ration militaire avec les Etats-Unis En fait, la crise actuelle est une triste illustration de ce que les sp?cialistes appellent ? la th?orie de la diversion par la guerre ?. Avec sa concision habituelle, Mme Arundhati Roy ?crit ? ce sujet : ? Pour les gouvernements indien et pakistanais, le Cachemire ne repr?sente pas un probl?me, mais au contraire une perp?tuelle solution dont les r?sultats sont spectaculaires (6). ? Les terroristes sont souvent les meilleurs amis d’un gouvernement qui vacille. M. Vajpayee n’est sans doute pas insens? au point de croire en sa propre rh?torique belliqueuse, contrairement ? certains de ses partisans, plong?s dans les t?n?bres de l’ignorance (7).

Avec ce jeu dangereux, il esp?re ?galement obtenir des gains strat?giques sur la sc?ne internationale. Le fait que des ?missaires am?ricains de haut rang se bousculent depuis des semaines dans la r?gion pour ? retenir la main arm?e de l’Inde ? et exiger du Pakistan qu’il ?touffe le militantisme cachemiri ne doit pas lui d?plaire. D’autant plus que, depuis le 11 septembre, il peut compter sur une coop?ration militaire plus ?troite avec Washington qui voit en l’Inde un alli?, certes indocile, mais important dans la lutte antiterroriste et, ? plus long terme, un contrepoids potentiel ? la Chine. Les attentats de New York et de Washington ont en effet donn? un nouveau souffle aux relations bilat?rales qui s’?taient d?j? consid?rablement r?chauff?es apr?s la fin de la division du monde en deux camps.

Le pr?sident William Clinton avait amorc? le rapprochement lors d’un sommet en 1994, suivi par la visite ? New Delhi du secr?taire d’Etat am?ricain ? la d?fense, M. William Perry. En 2000, la visite de cinq jours de M. Clinton fut une r?ussite sur le plan des relations publiques. Depuis le 11 septembre, sous M. George W. Bush, on assiste ? un rapprochement plus concret dans le domaine militaire : les Etats-Unis ont lev? les sanctions mises en place apr?s les essais nucl?aires de 1998, intensifi? les patrouilles conjointes avec la marine indienne dans le d?troit de Malacca (150 au cours des six premiers mois de cette ann?e contre 25 en 1998), proc?d? ? des manoeuvres conjointes terrestres au mois de mai et approuv? la vente d’ordinateurs de grande puissance destin?s ostensiblement au programme spatial civil de l’Inde. Selon le chef d’?tat-major de l’arm?e am?ricaine, le g?n?ral Richard Myers, le ? niveau de coop?ration militaire bilat?ral est sans pr?c?dent (8) ?.

L’?volution par rapport aux ann?es de guerre froide est frappante. A cette ?poque, les ? faucons ? am?ricains firent preuve d’une myopie ?tonnante en tentant de manipuler l’Inde comme un pion sur l’?chiquier de leur grand jeu anticommuniste global. Cela les amena souvent ? se m?prendre sur la r?alit? des enjeux r?gionaux. Avant l’ind?pendance, Nehru et Gandhi avaient gagn? la sympathie du peuple am?ricain et les Etats-Unis avaient fait pression sur les Britanniques pour qu’ils accordent l’ind?pendance ? l’Inde.

Par la suite, alors que s’intensifiait la guerre froide, Nehru instituait sa politique de neutralit? visant ? des ? relations cordiales ? avec les deux blocs. Cela d?plaisait fort au secr?taire d’Etat am?ricain John Foster Dulles, mais la neutralit? de Nehru fut initialement plut?t favorable ? l’Ouest, m?me si le leader indien estimait que les Etats-Unis exag?raient la menace communiste et leur reprochait de provoquer inutilement une course aux armements en Asie du Sud. Les ventes d’armes am?ricaines au Pakistan, ? partir de 1953, pouss?rent l’Inde ? se tourner vers les Sovi?tiques.

La question du Cachemire compliquait alors la strat?gie am?ricaine comme elle la complique actuellement. Dwight Eisenhower voulait r?gler le probl?me, mais ne parvint ? aucun r?sultat. John Fitzgerald Kennedy ne tenta rien. Quant ? Lyndon B. Johnson, il se prit de sympathie pour le dirigeant pakistanais Ayub Khan, et refusa de vendre des F-104 ? l’Inde. C’est au Pakistan qu’il livra une quantit? impressionnante de ces avions de combat, en 1961. Comme on pouvait s’y attendre, l’Inde se procura des Mig aupr?s des Sovi?tiques, qui ne demandaient que ?a. Elle fut particuli?rement irrit?e quand les Pakistanais engag?rent leurs ?quipements militaires am?ricains dans la guerre de 1965, combat rapide et sanglant qui commen?a par l’infiltration au Cachemire de milliers de gu?rilleros entra?n?s au Pakistan.

L’autre cause de friction importante a bien s?r ?t? la question des armes nucl?aires. En 1966, Indira Gandhi d?non?a le trait? de non-prolif?ration nucl?aire qui imposait, selon elle, des r?gles strictes aux ? pauvres ? tandis que les ? riches ? faisaient tout sauf r?duire leurs arsenaux (9).

L’Inde n’avait pas tort de se m?fier des intentions am?ricaines. Pour op?rer son rapprochement avec la Chine, le pr?sident Richard Nixon usa dans une grande mesure des bonnes gr?ces du dictateur militaire pakistanais Yahya Khan, si bien que le pr?sident am?ricain n’eut aucune envie de faire pression sur le Pakistan pendant la guerre de 1971. Le rapprochement avec la Chine signifiait aussi que les Etats-Unis n’aideraient pas l’Inde en cas d’attaque chinoise. Indira Gandhi signa donc, la m?me ann?e, un trait? d’amiti? avec les Sovi?tiques, tout en veillant ? ne pas s’engager trop loin et en laissant la porte de la diplomatie ouverte ? un ?ventuel r?chauffement des relations indo-am?ricaines. L’Union sovi?tique devint le premier partenaire commercial. En proc?dant ? un essai nucl?aire en 1974, qui lui valut des sanctions, l’Inde entendait s’affirmer vis-?-vis de la Chine et du Pakistan.

En 1979, les Etats-Unis accord?rent de nouveau une aide militaire au g?n?ral Zia ul-Haq, le dictateur pakistanais, afin de renforcer la r?sistance afghane. De son c?t?, Indira Gandhi refusa de condamner l’intervention sovi?tique en Afghanistan et osa la comparer ? certaines actions am?ricaines peu reluisantes en Am?rique centrale. Les relations am?ricano-indiennes ?taient alors au plus bas.

Au fond, les Etats-Unis n’en attendaient pas grand-chose. L’Inde venait apr?s la Chine et le Pakistan sur la liste des priorit?s r?gionales des Etats-Unis. Un ambassadeur am?ricain d?clarait en 1975 sans prendre de gants que ? l’int?r?t de l’Am?rique en Inde est essentiellement humanitaire et culturel (10) ?. Et M. Daniel Patrick Moynihan, ambassadeur am?ricain aupr?s de l’ONU ? l’?poque, fit remarquer d’un ton irrit? que, ? part la d?mocratie, l’Inde n’avait rien ? offrir d’autre que ? des maladies contagieuses ?...

Face au d?clin de la Russie dans le monde vertigineux de l’apr?s-guerre froide, l’Inde noua des liens plus forts avec les Etats-Unis afin de contrebalancer les influences chinoise et japonaise dans la r?gion. Les nouvelles r?formes ?conomiques, impos?es en juillet 1991 apr?s la politique de d?penses effr?n?es de Rajiv Gandhi et la flamb?e des prix du p?trole entra?n?e par la guerre du Golfe, amen?rent l’Inde ? se livrer au bon vouloir du Fonds mon?taire international (FMI), tandis que les investisseurs am?ricains se frottaient les mains (11). Le chef du Parti du Congr?s indien, M. Narasima Rao, et le gouvernement favoris?rent l’ouverture du commerce. L’investissement direct am?ricain passa de 128 millions de dollars en 1991 ? 544 millions en 1993, date ? laquelle le d?partement am?ricain du commerce d?clara l’Inde ? march? ?mergent majeur ?. Les Etats-Unis sont devenus son premier partenaire commercial et sa premi?re source d’investissements ?trangers.

D?sormais, l’Inde du BJP veut ?tre reconnue comme la puissance pr?dominante en Asie du Sud et r?ve d’un si?ge permanent au Conseil de s?curit? de l’ONU. Elle pense pouvoir atteindre ses objectifs ? travers une relation ?troite avec Washington. Mais, s’ils se sont rapproch?s de fa?on spectaculaire, les Etats-Unis doivent ?quilibrer leur politique car ils ont plus que jamais besoin d’un Pakistan stable. Or celui-ci ne participe presque plus aux op?rations antiterroristes, priorit? am?ricaine du moment, en raison du probl?me cachemiri et du danger de guerre.

De m?me, les Etats-Unis ont besoin d’une coop?ration chinoise, m?me si certains milieux de la droite am?ricaine continuent ? consid?rer Beijing comme un rival strat?gique qu’il faudra ? terme contenir. Enfin, ils veulent parvenir ? un gel de la production et des exportations de mati?res fissiles. D’o? la reprise des n?gociations avec l’Inde, afin de la convaincre de signer les trait?s portant sur la non-prolif?ration, le contr?le de la technologie des missiles et l’arr?t des essais nucl?aires - ce qu’elle a poliment refus? de faire.

On est encore loin de l’alliance strat?gique voulue par certains ? New Delhi. Pour la Russie, c’est une bonne nouvelle : elle demeurera dans un avenir pr?visible le principal fournisseur d’armes de ce pays.

P.S.

(1) Indira Gandhi, ? India and the World ?, Foreign Affairs, New York, octobre 1972.

(2) Roland-Pierre Paringaux, ? Le Cachemire ? l’heure afghane ?, Le Monde diplomatique, janvier 2002.

(3) Le plus petit Etat indien, colonie portugaise jusqu’en 1961.

(4) Indira Gandhi, en 1984, de m?me que son fils Rajiv, en 1991, ont pay? de leur vie leurs manoeuvres politiques, encourageant les mouvements extr?mistes respectivement parmi les Sikhs et les Tigres tamouls afin de diviser leur opposition. Lire Barbara Crossette, India Facing the Twenty-First Century, Indiana University Press, Bloomington, 1993.

(5) Lire Ryaz Ahmad, ? Gujurat Violence : Meaning and Implications ?, The Economic and Political Weekly, Bombay, 18 mai 2002, et Jan Breman, ? Communal Upheaval as Resurgence of Social Darwinism ?, The Economic and Political Weekly, 20 avril 2002.

(6) The London Observer, 2 juin 2002.

(7) Lire Ashley Tellis, India’s Emerging Nuclear Posture, Oxford University Press, New Delhi, 2001.

(8) ? US and India Finding New Common Ground and Friendship ?, The New York Times, 10 juin 2002.

(9) Selon certains critiques, le refus am?ricain d’aider l’Asie du Sud ? d?velopper ses programmes nucl?aires civils a oblig? le Pakistan et l’Inde ? retraiter leur combustible irradi? et ? accro?tre leur d?pendance au plutonium.

(10) Lloyd Rudolph et Susanne Hoecher Rudolph, The Regional Imperative : The Administration of US Foreign Policy Towards South Asian States Under Presidents Johnson and Nixon, Humanities Press, Atlantic Highlands, New Jersey, 1980.

(11) Selig Harrison et Geoffrey Kemp, India & America after The Cold War, rapport du Carnegie Endowment Study Group, Washington D.C., 1993.

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