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Environnement

A Bhopal, le poison court toujours

Pierre PRAKASH

Wednesday 3 December 2003, by PRAKASH*Pierre

Article paru dans Lib?ration, ?dition en ligne du mercredi 03 d?cembre 2003.

Dix-neuf ans apr?s la pollution, la contamination continue ? faire des morts en Inde.

Bhopal envoy? sp?cial

C’est une usine fant?me, o? le temps semble s’?tre arr?t? net il y a dix-neuf ans. A ce jour, rien n’a ?t? nettoy? sur le site de l’usine Union Carbide de Bhopal, en Inde, o? eut lieu la plus grande catastrophe industrielle de tous les temps. La cuve E-610, ? l’origine de la fuite de gaz qui tua 3 000 personnes en une nuit, et a fait plus de 10 000 autres victimes depuis, est toujours l?, dans l’herbe, comme une provocation de plus. Pris dans la v?g?tation, le gigantesque d?dale de cuves et de tuyauterie n’a jamais ?t? d?mantel?. La laine de verre et le polystyr?ne qui prot?geaient les tuyaux tombent en lambeaux. Les cuves, toujours remplies de produits toxiques, fuient sur le sol. Par endroits, des effluves manifestement nocifs prennent le visiteur ? la gorge, sans que personne sache de quoi il s’agit. Un peu partout, des vaches errent, broutant entre les d?bris rouill?s, tandis que des femmes viennent chercher du bois pour le feu ? la tomb?e du jour.

Terrain de jeu et sacs ?ventr?s

Dans la salle de contr?le, des casques de chantiers et des papiers ? en-t?te Union Carbide jonchent toujours le sol. Sur une table, la maquette de l’usine est ?croul?e, tandis qu’au mur tr?ne le panneau indiquant les proc?dures ? suivre en cas d’accident. Dans les hangars dispers?s aux quatre coins du gigantesque site, des centaines de sacs de pesticide ?ventr?s se r?pandent sur le sol. Certains portent, en grosses lettres, l’avertissement ?Poison?. Les cerfs-volants et les balles de cricket abandonn?s indiquent que le site sert de terrain de jeu aux enfants des bidonvilles alentour. ?Tous les jours, la premi?re chose que je vois en me levant, c’est cette usine meurtri?re qui m’a pris mon mari et deux de mes fils, se lamente Kusum Bai, une r?sidente de Jai Prakash Nagar, l’un des quartiers les plus touch?s par l’accident. C’est une honte que personne ne soit venu nettoyer cette horreur.? D’autant que l’usine fant?me continue de tuer. Les fuites des cuves rouill?es et surtout les d?chets enfouis du temps o? elle ?tait en activit? se sont infiltr?s dans les nappes phr?atiques o? les quartiers alentour puisent leur eau. Selon les estimations de Greenpeace, 10 ? 15 personnes continueraient de mourir chaque mois, dans l’indiff?rence la plus totale. R?v?l?s l’an dernier, des documents internes d’Union Carbide prouvent que la multinationale ?tait au courant de cette contamination, et ce au moins depuis 1989. Elle n’en a jamais rien dit. Selon les analyses effectu?es par Greenpeace, le sol et l’eau des puits environnants contiennent des taux alarmants de m?taux lourds et de produits toxiques. Par endroits, les taux de mercure sont six millions de fois sup?rieurs ? la normale. On retrouve ce mercure, comme d’autres poisons, dans les l?gumes, et m?me dans le lait des m?res des localit?s voisines.

?Troisi?me g?n?ration affect?e?

Dans ces quartiers, dont certains sont coll?s au mur d’enceinte de l’usine, hommes, femmes et enfants souffrent tous de maladies. Des probl?mes respiratoires et des d?r?glements gyn?cologiques chez les femmes, surtout, ?galement des cancers, des tuberculoses, des troubles de la vue, des probl?mes intestinaux, des douleurs dans les articulations, des maux de t?te ? r?p?tition, des troubles psychiatriques. Ces maladies affectent ceux qui ont directement respir? le gaz mortel au moment de l’accident, mais aussi les autres, via l’eau. ?Je ne peux m?me plus faire la cuisine car, avec la fum?e, je suffoque imm?diatement?, explique Ram Pyari Suha, 40 ans, qui, pourtant, n’est venue s’installer derri?re l’usine qu’en 1991, soit sept ans apr?s la catastrophe. Son mari et ses quatre enfants, ?g?s de 2 ? 13 ans, souffrent tous de probl?mes de sant?.

Deux de ses voisines, gamines au moment de l’accident, ont ?t? m?nopaus?es ? 25 ans. Les hommes, eux, n’ont plus la force d’effectuer les travaux manuels qui sont le gagne-pain de ces quartiers pauvres. Selon une ?tude publi?e r?cemment, les enfants des victimes sont soit difformes, soit affaiblis, avec une taille, une masse musculaire et une capacit? pulmonaire inf?rieures ? la normale. Sur son lit d’h?pital, Saeed, 17 ans, ressemble ? un gamin de 10 ans. Les m?decins estiment qu’il ne pourra plus vivre sans assistance respiratoire. ?Le scandale de Bhopal d?passe tout?, s’insurge Sathyu Sarangi, responsable de l’ONG Sambhavna qui vient en aide aux victimes. ?On en est ? la deuxi?me, voire la troisi?me g?n?ration affect?e par l’accident, et personne ne fait rien pour les aider. A croire qu’il faut ?tre viol? en public ou abattu d’une balle dans la t?te pour attirer l’attention de l’opinion publique mondiale.?

Secret sur la composition du gaz

Au total, on estime ? 150 000 le nombre de personnes qui continuent de souffrir de maladies chroniques li?es ? la catastrophe de 1984. Depuis, les autorit?s r?gionales ont ouvert six h?pitaux pour les soins aux victimes. Dans les faits, ces ?tablissements re?oivent la population g?n?rale. Aucune sp?cialisation n’y est pr?vue pour ceux qui ont ?t? touch?s par le gaz. ?Ils donnent des traitements inutiles, voire nocifs, accuse un m?decin de Sambhavna, mais c’est en grande partie la faute d’Union Carbide, car ils n’ont jamais voulu fournir la composition exacte du gaz MIC, si bien qu’aucun protocole m?dical n’a jamais pu ?tre ?tabli pour soigner les victimes.? Toutes les ?tudes entreprises par les autorit?s sanitaires f?d?rales ont ?t? interrompues en 1994, et jamais publi?es. ?Le gouvernement a condamn? ses propres citoyens pour ne pas effrayer les investisseurs ?trangers?, accuse Sathyu Sarangi.

Quant ? l’h?pital financ? ? Bhopal par Union Carbide, gigantesque complexe d’un luxe impressionnant pour l’Inde, il soigne certes les victimes gratuitement, mais fait l’objet de s?rieuses r?serves en raison d’erreurs m?dicales qui y auraient ?t? commises, et de son penchant pour la recherche de pointe sans rapport avec les maladies li?es ? l’accident. Les ONG l’accusent de se soucier davantage des patients priv?s qui payent pour les soins. Nombre de victimes affirment y avoir ?t? maltrait?es. ?Quand je vois la mani?re dont nous sommes trait?s, et quand je vois qu’aujourd’hui m?me mes petits-enfants sont malades, je me dis qu’il aurait ?t? pr?f?rable que l’on soit tous morts le jour de l’accident?, conclut Prem Bai, 50 ans, qui a perdu la moiti? de sa famille en 1984.

P.S.

EXIGENCES

Par G?rard Dupuy (?ditorial)

Dans le grand m?canisme de la production, la manufacture ou le transport des produits chimiques, qui sont un maillon faible intrins?quement dangereux, justifient une r?glementation sourcilleuse. De l?, la tentation pour les multinationales de se lib?rer de ces contraintes et d’aller produire l? o? la pauvret? est un pr?texte au laxisme (ce qui n’a pas emp?ch? AZF-Toulouse).

Presque vingt ans apr?s Bhopal, beaucoup de choses ont chang?. Les multinationales ont appris ? mieux sous-traiter les risques, et les pays ?mergents d’Asie rattrapent ? grands pas leur retard en fait de capitalisme industriel. Il ne suffit plus de clouer au pilori quelques patrons voyous pour esp?rer r?gler un des plus lourds probl?mes qui soient : le rapport entre le d?veloppement et l’environnement. De fa?on parfois explicite, les dirigeants de ces pays en surcroissance revendiquent une sorte de droit moral ? la pollution, revanche d’une longue in?galit?. Et ils savent pouvoir compter sur une main-d’oeuvre trop all?ch?e par les bienfaits du progr?s pour se soucier beaucoup de ses d?g?ts et de ses risques.

Contre cela, on peut essayer d’imposer des r?gles internationales in?gales, tel le protocole de Kyoto qui ent?rine une diff?rence de traitement entre les pays riches et les autres. Mais pour que ceux-ci adoptent plus vite les normes souhaitables, rien ne peut remplacer les exigences des premiers concern?s : les Indiens (ou les Chinois, ou les Br?siliens) de base. Divers signaux montrent que les choses sont en train de changer de ce c?t?-l?. M?me si ? Bhopal les s?quelles de la catastrophe continuent d’?tre n?glig?es, on peut esp?rer qu’on finira par en tirer les le?ons n?cessaires.

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