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UN COMBAT L?GITIME INSTRUMENTALIS? PAR LE R?GIME

Bataille pour la terre au Zimbabwe

Collette BRAECKMAN

Saturday 11 May 2002, by BRAECKMAN*Colette

Article paru dans Le Monde Diplmoatique, mai 2002, p.10.

Reconduit ? la pr?sidence du Zimbabwe, au mois de mars, lors d’un scrutin contest?, M. Robert Mugabe n’en a pas moins re?u le soutien des principaux pays africains, notamment l’Afrique du Sud et le Nigeria. Ces derniers jugent hypocrite la d?sapprobation de la ? communaut? internationale ?. Le ? crime ? d’Harare est ailleurs : la redistribution des terres monopolis?es par les fermiers blancs depuis la colonisation, une bombe ? retardement qui pourrait d?stabiliser d’autres pays d’Afrique australe.

Toutes les critiques formul?es lors de l’?lection pr?sidentielle au Zimbabwe, au mois de mars 2002, sont fond?es. Bien avant l’?ch?ance, M.Robert Mugabe et son parti, la Zimbabwean National Union-Patriotic Front (ZANU-PF), avaient revu les listes ?lectorales, ?cartant tous les ? ?trangers ? qui n’avaient pas explicitement renonc? ? leur double nationalit?. Cette mesure a notamment frapp? les r?sidents d’origine europ?enne, et surtout quelque 300 000 ouvriers agricoles venus du Malawi, du Mozambique, de Zambie, hostiles au r?gime depuis que la redistribution des terres frappant les fermiers blancs leur a fait perdre leur emploi.

En outre, les r?gions rurales avaient ?t? pratiquement interdites d’acc?s aux militants de l’opposition. Il ?tait donc pr?visible que les Occidentaux, ? l’unanimit?, r?cusent le r?sultat de l’?lection, dont M. Mugabe est sorti vainqueur le 11 mars 2002 avec 56,2 % des voix, contre 41 % ? M. Morgan Tsvangirai, responsable du Mouvement pour le changement d?mocratique (MCD).

En revanche, comme s’ils avaient ?volu? dans un autre pays, les repr?sentants des chefs d’Etat de la Communaut? de d?veloppement d’Afrique australe (SACD), tout en regrettant les incidents, ont affirm? que, dans leur ensemble, les ?lections avaient ?t? ? libres et d?mocratiques ?. Pretoria en t?te, ils ont plaid? pour une ? r?conciliation ? et un gouvernement d’union nationale. Si le pr?sident sud-africain Thabo Mbeki et le Nig?rian Olusegun Obsanjo ont fini par souscrire ? la suspension, pour un an, du Zimbabwe du Commonwealth, ce fut sous la pression des Britanniques, qui mirent en balance le Nepad, le plan de d?veloppement ?conomique de l’Afrique pr?sent? par ces deux chefs d’Etat et leur coll?gue s?n?galais, M. Abdoulaye Wade.

Autant que la conf?rence de Durban, en ao?t 1998, ces ?lections ont r?v?l? un foss? croissant entre les Occidentaux et les Africains (1). Ces derniers, surtout dans le sud du continent, d?noncent une politique de deux poids deux mesures. En effet, m?me douteuse, l’?lection au Zimbabwe n’a pas ?t? plus contestable que d’autres scrutins r?cents, en Zambie, ? Madagascar (2) ou au Congo-Brazzaville, o? le pr?sident, M. Denis Sassou-Nguesso, a ?t? reconduit, sans adversaires, le 13 mars 2002. Quant aux Etats de la ligne de front, tous dirig?s par des v?t?rans des luttes de lib?ration (M. Sam Nujoma en Namibie, M. Joaquim Chissano et le Front de lib?ration-Frelimo au Mozambique, M. Eduardo dos Santos en Angola), ils n’ont pas oubli? la tol?rance dont b?n?fici?rent la Rhod?sie s?cessionniste de M. Ian Smith et, jusqu’en 1990, le r?gime d’apartheid.

En outre, les voisins du Zimbabwe craignent une r?action en cha?ne : une offensive contre tous les pouvoirs issus des luttes de lib?ration, l’affaiblissement des ?conomies de la r?gion - dont le Zimbabwe ?tait l’un des moteurs - et la remise en cause incontr?l?e de l’iniquit? de la r?partition des terres (3). Bon nombre d’Africains estiment que le v?ritable ? crime ? imput? ? M. Mugabe est d’avoir d?cr?t? l’occupation des fermes commerciales appartenant ? 4 000 fermiers blancs, dont les terres avaient ?t? conquises un si?cle plus t?t par les colons, ainsi que l’? indig?nisation ? de l’?conomie, c’est-?-dire sa r?appropriation par des nationaux.

Des champs ? l’abandon

En 1980, lorsque l’ind?pendance met fin ? quatorze ans de lutte arm?e contre le r?gime de M. Ian Smith, les accords de Lancaster House imposent un moratoire de dix ans sur le r?glement de cette question fondamentale. Vingt ans apr?s, l’injustice se lit encore dans le paysage : sur des dizaines de kilom?tres, des routes rectilignes traversent des domaines soigneusement cl?tur?s, o? des fermiers blancs produisaient le tabac (40 % des recettes d’exportation), du ma?s, mais aussi des fleurs et du paprika, et avaient cr?? des ? r?serves ? destin?es ? attirer les touristes ?trangers.

Ce pays-l?, celui des fermes commerciales, donne une impression de vide, d’autant plus que bien des champs sont laiss?s ? l’abandon. En 1980, 6 000 fermiers blancs (4 000 en 2002) poss?daient 15,5 millions d’hectares, dont 45 % des terres les plus productives. Il faut sortir des grandes routes, aller au bout des pistes sablonneuses pour d?couvrir les ? terres communales ?, les anciennes r?serves, o? vivent 700 000 familles d’agriculteurs africains, sur des sols morcel?s, ?rod?s, parsem?s de pierres.

Les accords de Lancaster House imposant le d?dommagement des fermiers expropri?s, le gouvernement, dix ans apr?s l’ind?pendance, n’avait r?install? que 71 000 familles sur 162 000, et r?attribu? seulement 3,5 millions d’hectares. D?sireuses d’acc?l?rer le mouvement, les autorit?s firent voter, en 1991, une loi d’acquisition des terres. Etaient particuli?rement vis?es les terres ? blanches ? sous-utilis?es, dont les propri?taires ?taient absents (parmi lesquels des membres de l’aristocratie britannique repr?sent?s au sein de la Chambre des lords), les propri?taires d?tenant plusieurs fermes ou les domaines jouxtant les terres communales. Mais, en d?pit des engagements pris ? Lancaster House, tant le gouvernement de Mme Margaret Thatcher que celui de M. Ronald Reagan refus?rent d’alimenter le fonds de compensation, arguant que le r?gime, de mani?re non transparente, distribuait les terres ? ses amis politiques et non aux agriculteurs noirs les plus qualifi?s.

Si, au d?but des ann?es 1990, le pr?sident Mugabe et son parti ont mis l’accent sur la redistribution des terres, c’?tait aussi pour tenter d’enrayer le m?contentement croissant de la population, suscit? par la politique d’ajustement structurel adopt?e en 1991. Auparavant, le gouvernement avait d?velopp? une politique sociale remarquable, dotant les r?gions rurales de routes, d’acc?s ? l’eau et ? l’?lectricit?, multipliant les ?coles comme les cliniques, atteignant un taux d’alphab?tisation de 91 %. A l’?poque, ces succ?s et les bonnes relations avec la minorit? blanche valurent ? M. Mugabe les ?loges de la ? communaut? internationale ?, qui passa pratiquement sous silence la r?pression d’une r?volte dans le Matabeleland qui fit plus de 10 000 morts.

Mais, pour mettre en oeuvre sa politique progressiste, le gouvernement avait d? emprunter sur le march? des capitaux et, en 1989, la dette ext?rieure du pays s’?levait ? 2,6 milliards de dollars. D?sireux d’attirer de nouveaux investissements g?n?rateurs d’emplois pour les jeunes arriv?s sur le march?, soumis ? la pression des bailleurs exigeant le feu vert du Fonds mon?taire international (FMI), le Zimbabwe dut souscrire ? la politique d’ajustement structurel. Les salaires furent d?r?gul?s, les entreprises publiques privatis?es et leur personnel licenci?, le budget de l’Etat rabot?, la gratuit? des soins de sant? et de l’acc?s ? l’enseignement abolie. En 1999, le taux de fr?quentation des ?coles avait chut? de 20 %, le co?t des soins de sant? avait augment? de 150 % (dans un pays o? un adulte sur quatre est s?ropositif) tandis que l’ouverture des fronti?res avait acc?l?r? le d?clin du secteur manufacturier, d?sormais soumis ? la rude concurrence des Sud-Africains.

Ce fut la fin de la relative autosuffisance du Zimbabwe. Mais les investissements escompt?s firent d?faut et le taux de croissance, qui avait atteint 5 % dans les ann?es 1980, chute ? 1 %. Alors que 300 000 jeunes arrivaient chaque ann?e sur le march? du travail, des dizaines de milliers de dipl?m?s prirent le chemin de l’Afrique du Sud ou du Royaume-Uni ou grossirent les rangs des m?contents, dont les revendications ?taient exprim?es par les syndicats, alors dirig?s par M. Morgan Tsvangirai. En d?cembre 1997, le Zimbabwe connut ses premi?res ?meutes de la faim, au moment o? les v?t?rans de la lutte de lib?ration, s’estimant l?s?s, s’?taient vu attribuer une allocation extrabudg?taire de 50 000 dollars zimbabw?ens (environ 1 000 euros) chacun, ce qui accentua la crise mon?taire et r?v?la l’?rosion de la popularit? du r?gime.

Le gouvernement tenta alors, ? nouveau, de s’attaquer ? la question des terres. En novembre 1997, un premier groupe de 9 400 familles fut d?sign? pour expropriation. L’intervention militaire en R?publique d?mocratique du Congo (RDC) repr?senta une autre fuite en avant. Harare ?tait soucieux de pr?server l’int?grit? territoriale de la RDC et esp?rait ?galement, ? plus long terme, trouver dans ce pays un espace de coop?ration ?conomique Sud-Sud, un d?bouch? pour ses industries et son savoir-faire minier. Mais l’intervention militaire dura plus longtemps et co?ta plus cher que pr?vu. Le d?tachement de quelque 11 000 hommes fut financ? par des coentreprises dans le secteur du diamant et du bois qui se r?v?l?rent plus profitables ? leurs promoteurs qu’? l’?conomie du pays (4). Alors que le Rwanda et l’Ouganda b?n?ficiaient d’une certaine tol?rance, une conf?rence des principaux donateurs refusa au Zimbabwe, en septembre 1998, les cr?dits n?cessaires ? la r?forme agraire : sur les 357 millions de dollars sollicit?s, il n’obtint que 1 million ? peine.

Une ? r?volution agraire acc?l?r?e ?

Depuis 1999, le Zimbabwe, nagu?re cit? en exemple, n’est plus en mesure d’honorer ses obligations vis-?-vis de ses cr?anciers ext?rieurs. Priv? de tout cr?dit ext?rieur, le pays fait face ? une p?nurie de devises, ? une inflation qui d?passe les 100 % ; l’approvisionnement en carburant n’a ?t? r?tabli r?cemment que gr?ce ? une assistance de la Libye (moyennant des participations dans des soci?t?s locales et des achats de terres).

L’?chec du r?f?rendum constitutionnel de f?vrier 2000 et le succ?s du MCD aux ?lections l?gislatives de juin 2000 (57 si?ges contre 62 ? la ZANU-PF) confirment l’aspiration au changement. Une fois de plus, le r?gime r?agit en mettant en place une ? r?forme agraire acc?l?r?e ?, qui pr?voit la redistribution de la quasi-totalit? des fermes commerciales, soit 8,3 millions d’hectares sur un total de 11 millions. Cependant, les b?n?ficiaires ne sont pas des cultivateurs en manque de terres cultivables, mais des v?t?rans de la guerre de lib?ration, ou suppos?s tels, qui apparaissent plut?t comme des commandos t?l?guid?s par le parti ou des militants du r?gime. Plusieurs fermiers blancs sont victimes d’attaques violentes. En outre, faute de moyens, les nouveaux venus se contentent de pratiquer une agriculture de subsistance sur les riches terres des fermes commerciales, o? les jach?res se multiplient.

Malgr? ses modalit?s plus que douteuses et sa finalit? essentiellement politique, la redistribution des terres demeure un atout du r?gime, tandis que le MCD, prisonnier du soutien que lui accordent les fermiers blancs, ne se prononce pas clairement sur la question. La campagne ?lectorale de 2002 r?v?lera les ambigu?t?s du mouvement d’opposition, et le caract?re h?t?roclite sinon douteux de ses alliances : depuis Londres, la Fondation Westminster l’appuie financi?rement, la droite sud-africaine de M. Anthony Leon n’est pas en reste, aux c?t?s de la n?buleuse des organisations non gouvernementales du Zimbabwe. Nombre d’entre elles, r?cemment cr??es, sont en bonne part financ?es depuis l’Europe ou les Etats- Unis et s’emploient, ? juste titre mais de mani?re assez unilat?rale, ? d?noncer les violations des droits de l’homme commises par le r?gime.

Risquant d’?tre entra?n?s dans la d?rive ?conomique d’un Zimbabwe o? un d?but de famine touche 550 000 personnes, les pays de la r?gion redoutent aussi la contagion de la r?forme agraire : m?me si l’op?ration devrait pouvoir ?tre ren?goci?e - le Programme des nations unies pour le d?veloppement (PNUD) a propos? ses bons offices -, le principe de la redistribution para?t irr?versible. Cette situation fait r?ver en Namibie, o? 4 000 fermiers blancs dominent toujours le secteur commercial, et surtout en Afrique du Sud, o? deux tiers des meilleures terres sont toujours aux mains de 60 000 Blancs sans que rien ne change pour 14 millions de petits cultivateurs noirs...

P.S.

(1) Lire Christian de Brie, ? L’avenir du pass? ?, Le Monde diplomatique, octobre 2001.

(2) Lire Jean-Aim? Rakotoarisoa, ? Les racines culturelles de la crise malgache ?, Le Monde diplomatique, mars 2002.

(3) Lire Christophe Champin, ? Combat douteux au Zimbabwe ?, Le Monde diplomatique, mai 2000.

(4) Voir les deux rapports du groupe d’experts sur l’exploitation ill?gale des ressources naturelles et autres richesses de la R?publique d?mocratique du Congo, remis au Conseil de s?curit? des Nations unies les 12 avril et 10 novembre 2001.

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