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QUAND LA R?VOLUTION MANGE SES ENFANTS

Pleure, ? Zimbabwe bien-aim?

Doris LESSING

Wednesday 22 October 2003, by LESSING*Doris

Article paru dans Le Monde Diplomatique, n? d’ao?t 2003, pp.6 et 7.

N?e en 1919 et install?e avec ses parents en Rhod?sie du Sud (actuel Zimbabwe) d?s l’?ge de 6 ans, l’?crivain britannique Doris Lessing est avant tout identifi?e ? la militante f?ministe qui a secou? les id?es conservatrices avec son roman culte, ? Le Carnet d’or ?. Pour des g?n?rations enti?res, elle fut aussi la combattante h?ro?que contre les injustices, le colonialisme et l’apartheid. Aujourd’hui, ? 84 ans, Doris Lessing ne m?che pas ses mots pour dire ses d?ceptions sur le f?minisme, mais ?galement sur les dirigeants du Zimbabwe, pays pour l’ind?pendance duquel elle s’est tant battue. Elle dresse ici un portrait f?roce du tr?s controvers? pr?sident Robert Mugabe. Un autocrate qui a fait emprisonner son principal opposant, M. Morgan Tsvangirai, avant d’?tre contraint de le lib?rer. Mais sa politique est aussi marqu?e par les pressions ?conomiques et politiques des puissances internationales.

? Vous tenez entre vos mains le bijou de l’Afrique, dirent les pr?sidents Samora Machel, du Mozambique, et Julius Nyerere, de Tanzanie, ? M. Robert Mugabe le 18 avril 1980, jour de l’ind?pendance du Zimbabwe, et maintenant, prenez-en grand soin... ?

Vingt-trois ans plus tard, le bijou est bien ab?m?.

L’ancienne Rhod?sie du Sud avait un superbe r?seau de chemins de fer, de bonnes routes. Ses villes ?taient polic?es et propres. On y cultivait de tout, des fruits tropicaux - ananas, mangues, bananes, papayes - et ceux des climats temp?r?s - pommes, p?ches ou prunes. Base de l’alimentation nationale, le ma?s poussait en abondance et nourrissait m?me les pays limitrophes. On y trouvait toutes sortes de minerais : or, chrome, amiante, platine, et de riches gisements de houille. Le barrage du Zamb?ze avait permis la cr?ation du lac Kariba et apport? l’?lectricit? au nord et au sud. Un vrai paradis, pour les Blancs. Si certains Noirs tiraient mat?riellement leur ?pingle du jeu, politiquement, il n’en ?tait rien. La Rhod?sie du Sud ?tait un Etat policier parmi les plus r?pressifs. Quand les Noirs se sont r?volt?s et ont gagn? leur guerre (1), ils se sont retrouv?s avec des richesses et des comp?tences comme il n’en existait nulle part ailleurs en Afrique. Pas m?me en Afrique du Sud, handicap?e par ses rivalit?s tribales et ses immenses bidonvilles. Aujourd’hui, tout cela part ? vau-l’eau...

Le nom d’un seul homme est attach? ? ce d?sastre. Ou plut?t cette trag?die. Celui de M. Robert Mugabe. Contrairement ? la r?putation qu’il avait ? ses d?buts, le pr?sident zimbabw?en n’a jamais ?t? qu’un petit homme sans envergure. Il a apport? la trag?die ? son pays. D?sormais, il est fort d?cri? (2). C’est bien tard. Quoi de plus ?tonnant que le silence de nombre d’intellectuels de gauche, pendant tant d’ann?es ?

Seul le recul permet d’avoir une image coh?rente de ses d?pr?dations. A l’?poque, c’?tait le r?gne du mensonge et de la confusion. Il n’emp?che : M. Mugabe s’est montr? tel qu’il ?tait d?s le d?but de son r?gime, d?s qu’il a pris pour garde rapproch?e la sinistre Cinqui?me Brigade, une bande de brutes venues de Cor?e du Nord, d?test?e par tous les Zimbabw?ens, Noirs et Blancs. On connaissait la Cinqui?me Brigade, elle avait d?j? tu? et viol?. Elle a fait un effroyable ? boulot ?, notamment lorsqu’elle a particip? au massacre du Matabeleland (3).

Au d?but, M. Mugabe semblait bien d?marrer. Il parlait juste et affirmait, par exemple, que Blancs et Noirs devaient s’?panouir ensemble. Il a fait voter une loi anticorruption interdisant aux cadres sup?rieurs du r?gime tout cumul dans la possession de propri?t?s. Mais les dignitaires ont ignor? cette loi, achetant et cumulant fermes, h?tels, entreprises, tout ce qui leur tombait sous la main. Et M. Mugabe a laiss? faire. Nous aurions d? alors comprendre : c’?tait un faible.

Jamais un dirigeant n’avait b?n?fici? de tant de bonnes volont?s. Qu’ils aient ou non vot? pour lui, tous les Zimbabw?ens ?taient pr?ts ? oublier leurs diff?rends et attendaient de lui la r?alisation de leurs r?ves, le respect de ses promesses. Dans ces premi?res ann?es, il aurait pu tout r?ussir. Tout le monde croyait en lui. Quand on circulait dans les villages, au d?but des ann?es 1980, on entendait : ? Mugabe va faire ceci... ?, ? Le camarade Mugabe va faire cela... ?, ? Il comprendra la valeur de tel ou tel projet, construira tel magasin, telle clinique ou telle route, aidera pour l’?cole, ram?nera ? la raison tel fonctionnaire tyrannique. ?

La bande de voleurs la plus rapace

Si M. Mugabe avait eu le bon sens d’?couter ces voix, il aurait pu transformer le pays. Mais il ignorait ? quel point on lui faisait confiance. Il avait trop peur de sortir de la prison o? il s’?tait lui-m?me enferm?. Il ne c?toyait que des copains et des coquins, gouvernait selon des r?gles ? marxistes ? tir?es de manuels. Il ?tait venu au marxisme sur le tard, converti par Samora Machel, un homme pond?r? et large d’esprit (assassin? par la police secr?te sud-africaine). Puis il a accord? l’asile au brutal dictateur ?thiopien Ha?l? Mariam Mengistu. D’aucuns accusent Sally, l’?pouse ghan?enne de M. Mugabe, d’?tre responsable d’un apparent changement de personnalit?. Cette ? M?re de la nation ? ?tait une femme corrompue et sans vergogne.

Comme d’habitude, on trouvait ? M. Mugabe des excuses. Il avait connu la brutalit? des prisons sous Ian Smith (4), qui lui avait m?me refus? l’autorisation d’assister aux fun?railles de son fils. Il n’avait jamais b?n?fici? de la moindre indulgence de la part des Blancs : pourquoi se montrerait-il g?n?reux maintenant ?

D?s le milieu des ann?es 1980, ? l’ONU, le gouvernement de M. Mugabe ?tait consid?r? comme la bande de voleurs la plus rapace de toute l’Afrique. Au d?but des ann?es 1990, lors d’une s?v?re s?cheresse, le gouvernement avait vendu les c?r?ales stock?es dans les silos et empoch? l’argent. Le m?pris des ministres ? l’?gard de la population ?tait si ?norme que cet acte criminel ne constitue qu’un petit paragraphe au bas d’un acte d’accusation fort long.

Eh bien, r?torquent ses partisans, la corruption existe aussi en Europe ! La police secr?te de M. Mugabe est-elle arbitraire et brutale ? ? On ne peut pas s’attendre ? une d?mocratie de type europ?en en Afrique ! ?, disent ses d?fenseurs.

Quand on se rend au Zimbabwe et qu’on rencontre des habitants des grandes villes, Harare ou Bulawayo, on n’entend qu’une litanie de complaintes contre la corruption, l’incomp?tence, l’effondrement g?n?ral des services. Et si l’on pousse jusqu’aux villages, on sent la force du peuple. Les Shonas (5), par exemple, sont bien dans leur peau, pleins d’humour et d’initiative. Ils ont un seul d?faut : ils sont trop patients. J’ai entendu un jour un c?l?bre ?crivain zimbabw?en s’en plaindre : ? Quel est notre probl?me ? Nous vous avons tol?r?s trop longtemps, vous autres Blancs, et maintenant nous tol?rons cette bande de voleurs. ?

Les villageois font des plaisanteries sur leurs oppresseurs et continuent de r?ver ? des temps meilleurs. Dans les premi?res ann?es, comme on leur avait promis l’enseignement gratuit ? l’?cole et ? l’universit?, ils ont aid? ? construire des b?timents scolaires. Mais bient?t l’instruction gratuite - voire, par endroits, l’instruction tout court - n’a plus ?t? qu’un souvenir.

Les villageois n’en avaient pas moins soif de lecture. Une enqu?te a montr? qu’ils voulaient des livres, des romans, sp?cialement les classiques, et aussi de la science-fiction, de la po?sie, des romans historiques, des contes de f?es... Au d?but, les livres ?taient fournis par les autorit?s, mais l’inflation galopante a interdit tout achat autre que celui de manuels de vie pratique, bon march?, confectionn?s localement : comment tenir une boutique, ?lever des poules, r?parer une voiture, ce genre de choses. Une caisse de livres, m?me des plus ordinaires, peut transformer la vie d’un village. Elle sera re?ue avec des larmes d’?motion. Un homme s’est plaint aupr?s de moi : ? On nous a appris ? lire, et maintenant il n’y a plus de livres. ? Il y a trois ans, le prix d’un livre de poche ?tait plus ?lev? que le montant du salaire mensuel moyen...

Toutefois, m?me avec quelques livres ne r?pondant gu?re aux r?ves des d?buts, les cours, l’alphab?tisation, le calcul, l’?ducation civique se sont poursuivis. L’arriv?e d’une caisse de livres peut lib?rer des ?nergies ?tonnantes. Un village tomb? dans l’apathie peut rena?tre du jour au lendemain. Ce peuple ne r?clame pas l’aum?ne. Un peu d’encouragement, un peu de soutien, c’est tout ce qu’il attend pour se lancer dans quantit? de projets.

Les gens disent : ? D?barrassons-nous de Mugabe et l’on pourra redresser le cap. ? Mais le pr?sident a form? une caste de gens ? son image. Apr?s lui, il y en aura sans doute d’autres, tous aussi mauvais. Et si l’on ne parvient pas vraiment ? purger le pays de ces bandits, les d?g?ts continueront.

Parfois, un adage ancien peut redevenir d’actualit? : ? Les affaires des hommes, c’est comme la mar?e, ?a va, ?a vient ? (? There is tide in the affairs of men ?). Si M. Mugabe s’?tait laiss? emporter par la mar?e montante de l’ind?pendance, le Zimbabwe aurait pu ?tre un mod?le pour l’Afrique. Mais il ne l’a pas fait, et le reflux conduit maintenant ? la mis?re. Ceux d’entre nous qui ont d?j? beaucoup v?cu n’ont connu que des occasions perdues. Car il y a des mar?es qui ne reviendront jamais.

Pendant les ann?es qui ont suivi l’ind?pendance, une rh?torique anti-blanche a accompagn? des slogans marxistes primitifs. Elle visait tous les Blancs en g?n?ral, mais surtout les fermiers qui produisaient l’essentiel de la nourriture et faisaient entrer les devises. Ceux-ci ?taient conscients de l’anomalie de leur situation. L’organisation qui repr?sente les fermiers blancs et quelques noirs, le Commercial Farmers Union, a alors avanc? des propositions de r?forme agraire qui n’auraient pas perturb? l’?conomie. M. Mugabe n’en a pas voulu. Entre-temps, les fermes acquises par le gouvernement n’?taient plus distribu?es ? des Noirs pauvres. Au d?but, elles l’avaient ?t?, mais tr?s vite les copains aux dents longues du pr?sident s’en ?taient empar?s.

Pourquoi M. Mugabe a-t-il lanc? l’assaut contre les fermiers, alors que rien n’imposait une confrontation ? Jusqu’alors, il se complaisait dans son r?le de doyen des dirigeants du sud de l’Afrique, alors qu’il ?tait d?j? per?u comme une source d’embarras. Quand M. Nelson Mandela est apparu sur la sc?ne internationale et qu’il est devenu la coqueluche des m?dias, M. Mugabe a ?t? jaloux et furieux. Il a alors cherch? ? s’imposer comme un ? grand dirigeant ?. Il a utilis? la question de la terre, sujet de rancoeur dans certaines couches de la population car il avait promis, durant la guerre de lib?ration, une terre ? ? chaque homme, femme et enfant ?. Pourquoi avoir fait des promesses aussi stupides et irr?alistes ? En tout cas, il a retrouv? une certaine c?l?brit? dans les lieux les plus recul?s.Au prix de la ruine du pays, d?j? au bord de l’ab?me.

Pourtant, M. Mugabe n’est pas stupide. L’habilet? dont il a fait preuve pour asseoir son pouvoir t?moigne d’un habile temp?rament d’intrigant : par exemple, la guerre du Congo-Za?re, qui a appauvri davantage un Zimbabwe d?j? exsangue, l’a enrichi personnellement gr?ce au butin des mines congolaises, re?u en ?change de l’envoi de troupes. Ce qui lui a permis d’acheter la fid?lit? du corps d’officiers de son arm?e, seule force capable de le d?loger du pouvoir.

Avec le recul, il est facile de rep?rer les ?v?nements qui annon?aient la trag?die. D’abord, les masses de ch?meurs. Partout, sur les routes, dans les villages recul?s, devant les ?coles, les coll?ges et les ?glises, les populations les plus jeunes ?taient l?, sans rien faire. Parfois, ces gens t?chaient de vendre de pauvres sculptures en bois repr?sentant des fauves, des ?l?phants, des girafes, etc.

On voyait se profiler l’avenir : des jeunes sans futur ? cause des promesses non tenues par le pouvoir, affam?s, perp?tuellement oisifs, d?soeuvr?s, tra?nant par milliers un peu partout. Ce sont ces jeunes-l? que M. Mugabe paiera pour aller harceler les fermes blanches et les riches fermes noires. D?sormais, ils tra?nent toujours, sans avenir, car, s’ils ont acquis un lopin de terre, ils n’ont pas d’?quipement, pas de semences, pas de cr?dits et surtout pas de savoir-faire. Nombre d’entre eux ont fini par retourner en ville. On les entend se plaindre : ? Nous avons fait toutes ces vilenies pour le camarade Mugabe, et maintenant il nous laisse tomber. ?

L’?lite noire s’est appropri? les fermes

Depuis une centaine d’ann?es d’occupation blanche, les populations noires, pour la plupart arrach?es brutalement ? la vie du village, avaient observ? - comme ? des ann?es-lumi?re d’eux - les riches Blancs avec leurs voitures et leurs domestiques noirs. Parmi ces ? riches Blancs ?, il y avait aussi des pauvres, mais les Noirs se trouvaient si loin au-dessous qu’ils n’y voyaient que des riches. Un jeune Anglais ayant quitt? son pays pour cause de ch?mage et devenu l’assistant d’un fermier ?tabli avant de demander un pr?t pour se mettre ? son compte - un homme sans le sou - apparaissait aux yeux du serveur noir qui lui apportait sa bi?re ? la f?te sportive du district comme quelqu’un de riche. Les r?ves les plus all?chants, les plus inaccessibles, ?taient attach?s au mode de vie des fermiers blancs, la ? vie des v?randas ?. Quand les Africains songeaient aux promesses faites par M. Mugabe pendant la guerre de lib?ration - la terre pour tous - c’?tait cela, cette ? vie des v?randas ?, qu’ils voulaient.

Il faut dire un mot des fermiers blancs qui ?taient d’excellents agriculteurs, inventifs, capables de tout r?parer, m?me lorsque M. Mugabe ne permit plus l’importation de pi?ces d?tach?es, de fournitures ou d’essence en quantit? suffisante. Visiter une ferme blanche, c’?tait se faire accueillir par des gens d?brouillards. ? J’ai invent? ?a... ?, une technique de s?chage de feuilles de tabac, une petite machine. ? Regardez... ? l’?pouse qui avait mont? un commerce artisanal avec un d?licieux confit r?alis? avec les calebasses que l’on donne ? manger aux vaches. Beaucoup avaient construit leur ferme en pleine brousse, ? partir de rien. Quant ? leur attitude envers leurs employ?s noirs, elle a commenc? ? changer dans les ann?es 1990. J’ai ?t? ?lev?e parmi des fermiers irr?cup?rables des premiers temps. Au mieux, ils ?taient paternalistes, dirigeant des cliniques de premi?re n?cessit?, ou des ?coles pour les petits. Au pis, ils ?taient brutaux.

On essaie aujourd’hui, ? cause de l’exode forc? des fermiers blancs, d’enjoliver l’histoire des colons. C’est impossible. On a trop ?crit, trop rapport?. En leur rendant visite ? la fin des ann?es 1980 et apr?s, on voyait bien qu’ils faisaient des efforts pour changer. Mais, ? mesure que s’aggrave la ruine du pays, il n’y en a pas beaucoup qui r?sistent ? la tentation : ? Nous vous l’avions bien dit, ces gens-l? sont infoutus de faire marcher un commerce de bicyclettes, encore moins un pays ! ? Ces colons s’?taient toujours persuad?s qu’il y aurait un plafond - pas seulement de verre mais d’acier - pour emp?cher les Noirs de monter en grade, d’acqu?rir de l’exp?rience.

Dans l’ancienne Rhod?sie du Sud, quand il y avait trop de Noirs inscrits sur les listes ?lectorales au go?t des Blancs, on modifiait les crit?res de s?lection afin de les exclure. En Zambie (ancienne Rhod?sie du Nord), le jour de l’ind?pendance, j’ai vu un commissaire de district blanc rayonnant de mauvaise joie parce que les nouveaux officiels noirs avaient mal g?r? un d?tail secondaire des festivit?s. Parmi ces Blancs, il y en a qui ne sont pas sympathiques du tout. Certes, ils changent. Mais Alan Paton n’a-t-il pas ?crit, dans Pleure, ? pays bien-aim? (6) : ? D’ici ? ce que nous arrivions ? les aimer, eux en seront venus ? nous ha?r. ?

Les comptes rendus des transferts de terres ont manqu? d’objectivit?. On a surtout parl? des fermiers blancs. Mais des centaines de milliers d’ouvriers agricoles noirs ont perdu leur emploi et leurs maisons ; ils ont ?t? battus (le sont toujours), leurs ?pouses viol?es et leurs filles aussi. De cela, on n’a pas assez parl?. Des fermiers noirs ais?s - dont certains vivent maintenant de la g?n?rosit? de leurs voisins blancs - et d’autres plus modestes ont vu aussi leurs terres confisqu?es. Une donn?e essentielle, mais rarement cit?e : depuis l’ind?pendance, 80 % des fermes ont chang? de mains ; selon la loi, le gouvernement a un droit de pr?emption, mais il a refus? de l’exercer. Voil? qui contredit la rh?torique de M. Mugabe sur les fermiers blancs en train de s’emparer des terres des Noirs. La campagne de d?sinformation qu’il a men?e est si perfide qu’on rencontre des gens qui vous disent : ? Les Blancs ont vir? mes grands-parents de leur ferme et pris leur maison. ?

A l’?poque o? les Blancs sont arriv?s dans la r?gion qui est aujourd’hui le Zimbabwe, elle ?tait peupl?e d’environ deux cent cinquante mille ?mes qui vivaient dans des cases aux toits de chaume. Les femmes cultivaient la citrouille et le ma?s import?s d’Am?rique du Sud et cueillaient des v?g?taux dans la brousse. Les hommes chassaient. Quand j’?tais petite fille, on croisait des hommes v?tus de peaux de b?te, la lance ? la main. C’?taient des chasseurs-cueilleurs comme il en existait depuis l’aube de l’humanit?.

On a pu entendre ? la BBC une jeune femme sans doute sinc?re pr?tendre que le mbira, un instrument de musique appel? aussi ? piano ? main ?, ?tait interdit sous le r?gime colonial. Or, pendant toute mon enfance, j’entendais les tintements du piano ? main partout. Il faudra de longues ann?es pour que la version Mugabe de l’histoire soit corrig?e, si on y arrive un jour.

Maintenant que l’expulsion des fermiers blancs est presque achev?e, il devient clair que cela n’avait rien ? voir avec des questions de race : il s’agissait d’un simple transfert de propri?t?. Beaucoup de pauvres noirs, install?s sur les terres des Blancs, ont ?t? ? leur tour expuls?s par la nouvelle bourgeoisie. Une partie de l’?lite noire s’est appropri? les fermes sans aucune volont? de cultiver la terre. Ceux qui restent ne peuvent cultiver le ma?s, les citrouilles ou le colza sur leur lopin qu’? condition qu’il pleuve, car la s?cheresse est revenue. Ils travaillent la terre sans machines, parfois m?me sans outils.

Les nouveaux occupants de ces fermes avaient compt? sur M. Mugabe (? Le camarade Mugabe s’occupera de nous ?...). Ils n’ont d?sormais aucune chance d’inscrire leurs enfants ? l’?cole parce que celle-ci co?te un prix inabordable. Et puis comment leur acheter des v?tements pour qu’ils y aillent, ? supposer qu’ils survivent ? cette ?poque terrible o? il n’y a presque rien ? manger ?

Si ces familles parviennent ? rester sur leurs terres, dans ce Zimbabwe si riche et si fertile, elles seront aussi pauvres que tous les autres paysans du monde vivant d’une agriculture de subsistance... D?sormais, on meurt de faim dans ce pays.

P.S.

Quelques livres de Doris Lessing

Vaincue par la brousse (1950), 10/18, Paris, 1997.

Le Carnet d’or (1962), Librairie g?n?rale fran?aise (LGF), Paris, 1999.

Nouvelles africaines (1964), Albin Michel, Paris, 1998.

M?moires d’une survivante (1974), Albin Michel, Paris, 1998.

La Terroriste (1985), Albin Michel, Paris, 1998.

Dans ma peau (1994), autobiographie (tome I) et La Marche dans l’ombre (1997), autobiographie (tome II), Albin Michel, Paris, 1998.

Les Enfants de la violence, tome I (1?re ?dition fran?aise, 1978) ; tome II (1re ?dition fran?aise, 1983) ; tome III (1?re ?dition fran?aise, 1981), tous publi?s chez Albin Michel.

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