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Calcutta sans M?re Teresa

Fran?oise Chipaux

Saturday 18 October 2003, by CHIPAUX*Fran?oise

Article paru dans Le Monde, ?dition en ligne du 17 octobre 2003.

Pour "les plus pauvres parmi les pauvres", la religieuse albanaise, que le pape doit b?atifier dimanche 19 octobre, est d?j? une sainte, six ans apr?s sa mort.

Il pleut depuis quarante-huit heures sur Calcutta. Dans les rues noy?es sous cinquante centim?tres d’eau, la circulation est difficile. Pour Abdul, sarong (pagne long et ?troit) tremp? serr? sur des c?tes saillantes, sans chemise, assis au pied de son pousse-pousse, chaque jour de mauvais temps ajoute ? sa peine.

Sous la pluie, pas de travail mais 10 roupies (20 centimes) ? donner au propri?taire de l’engin quand, les meilleurs jours, il en gagne 40 (environ 75 centimes).

Ce musulman de 30 ans, mari? et p?re de trois enfants, fait partie des "plus pauvres parmi les pauvres" chers ? M?re Teresa, morte le 5 septembre 1997. Dans ce quartier du centre-ville, il n’y a pas un homme qui n’ait ses propres souvenirs de cette petite femme toujours affair?e mais attentive ? leurs paroles.

"Elle avait l’habitude de venir par cette rue, et jusqu’? aujourd’hui je continue ? regarder dans cette direction, dans l’espoir de la voir", confie, ?mu, Abdul. Son compagnon d’infortune, l’hindou Raja, 25 ans, dit "notre m?re" quand il ?voque la religieuse albanaise. "Quand elle voyait l’un de nous sans chemise, elle lui disait ’viens demain ? la maison et prends une chemise’", raconte-t-il. Si les deux hommes ?voquent la d?funte avec ?motion, ils n’ont plus de contacts avec les s?urs aux saris blancs ? lis?r?s bleus de son ordre, les Missionnaires de la charit? (716 maisons dans 137 pays). "Si maintenant je rencontrais une s?ur, poursuit Raja, je n’oserais pas lui demander quelque chose. Avec M?re Teresa, c’?tait facile, elle savait ce que vous vouliez."

Dans la petite cour du si?ge des Missionnaires de la charit?, au 54 A, rue A.J.C.-Bose, en plein centre-ville, rien n’a pourtant chang?. Perp?tuellement d?cor?e de fleurs, la tombe de la fondatrice de l’ordre attire toujours autant de fid?les. A la messe matinale de 6 heures, les volontaires venus du monde entier pour aider les s?urs sont toujours aussi nombreux. En ce lundi assombri par le temps ex?crable, une trentaine de bouddhistes ta?wanais chantent en tournant autour du tombeau alors que, partout dans la maison, les ouvriers s’activent pour nettoyer, repeindre, r?parer avant les f?tes de la b?atification. Celles-ci auront lieu ? Rome, dimanche 19 octobre, mais beaucoup de fid?les viendront ? Calcutta partager la joie des s?urs.

Chaque visiteur re?oit une photo de M?re Teresa, une m?daille de la Vierge et deux textes de pri?res. "Nous sommes venus pour rendre hommage ? une femme exceptionnelle, quelqu’un qui s’occupait de tout le monde", explique Shih Chao-chwei, professeur associ? au coll?ge bouddhiste Hong-Shih. Le va-et-vient est permanent autour du tombeau. Voici maintenant Rubi Baghat, une chr?tienne mari?e ? un hindou, qui vient se recueillir ici chaque fois qu’elle passe dans le quartier. "M?re Teresa est tr?s proche de Dieu maintenant, alors, quand j’ai un probl?me, je viens la solliciter, car Dieu ne peut rien lui refuser", dit-elle. "Les humains ne sont pas tous pareils", assure-t-elle quand on lui demande si les s?urs poursuivent avec le m?me d?vouement l’?uvre de la religieuse albanaise.

Suman, 38 ans, un brahmane sauv? de la mendicit? par M?re Teresa et qui vend aujourd’hui des montres sur le trottoir, partage cette analyse : "Pour moi, c’?tait un Dieu. Elle m’a recueilli quand j’?tais en train de mourir, elle m’a mass? la t?te, elle m’a baign?. Qui ferait cela sinon Dieu ? "

"Lentement, les missionnaires de la charit? vont changer et devenir une organisation charitable comme les autres, remarque-t-il, sans toutefois expliciter ses craintes. Petit ? petit, la maison de M?re Teresa ne servira plus que les chr?tiens. Elle ?tait diff?rente. Jamais elle ne s’occupait de conna?tre votre religion." Tout en se montrant moins pessimiste, Abdul admet toutefois n’avoir jamais rendu visite ? S?ur Nirmala, une n?palaise hindoue convertie de 69 ans, ?lue ? la t?te de la congr?gation du vivant de M?re Teresa. "Je ne vais l?-bas que pour voir sa tombe. Maintenant c’est devenu une organisation humanitaire comme les autres, je ne ressens pas la m?me chose", indique-t-il.

"M?re Teresa ?tait plus naturellement port?e ? aller elle-m?me dans les rues, ? s’occuper de chacun, ? rester ? la base, commente pour sa part un pr?tre soucieux de garder l’anonymat. S?ur Nirmala est plus gestionnaire. Elle a organis? et syst?matis? le fonctionnement jusque-l? un peu chaotique de l’ordre." "S?ur Nirmala n’a pas le charisme de M?re Teresa, et elle est sans doute moins visible dans les rues", confirme un volontaire. "Mais, souligne-t-il, les s?urs sont toujours aussi nombreuses ? parcourir la ville."

Une visite au mouroir de Nirmal Hriday, ? Kalighat, suffit pour s’en convaincre. 107 patients - 55 hommes et 52 femmes -, plus ?maci?s les uns que les autres, gisent sur des couches basses aux draps et oreillers bleus. S?ur Teresina, l’une des religieuses pr?sentes, s’attend ? beaucoup d’arriv?es car la pluie va aggraver l’?tat des plus faibles, sans domicile.

Les malades et mourants ont entre 15 et 85 ans. Trente-cinq volontaires ?trangers aident les s?urs et les cinq permanents de la Mission ? s’en occuper. Ces volontaires, jeunes pour la plupart, restent une journ?e, une semaine, un mois, six mois. "Certains reviennent chaque ann?e", se r?jouit S?ur Teresina. A 22 ans, Marie Dubois en est pour sa part ? son deuxi?me mois ? Nirmal Hriday. Consultante d’une agence de communication en France, elle n’en est pas ? son premier s?jour au sein de cet ordre qu’elle a connu ? Paris, o? les s?urs disposent d’une maison. "Il est toujours bon de se rappeler l’essentiel, dit-elle pour expliquer son engagement. Ici, il vous saute aux yeux. Mon travail consiste en une quantit? infinie de gestes hyper-simples : laver les mourants, les panser, les masser, les faire manger."

Ces jeunes viennent de tous les horizons ; ils sont aussi bien chr?tiens que hindous, musulmans, juifs, bouddhistes ou agnostiques. Si certains sont ?tudiants, d’autres ont d?j? int?gr? la vie professionnelle. Bineet Rastogi, un Indien de 38 ans, g?rant d’un magasin d’?lectronique, consacre depuis 1988 au minimum une heure chaque matin ? Nirmal Hriday. "Au d?but, se souvient-il, je pensais faire cela pour une br?ve p?riode. Mais petit ? petit, cela m’a fait du bien et maintenant je le ressens comme un devoir auquel je ne peux pas ?chapper." Loin de se r?soudre ? voir mourir les gens, Bineet se consacre ? les remettre sur pied puis ? repartir "pour faire de la place aux nouveaux arrivants".

Nirmal Hriday n’est pas extensible. Les num?ros peints en blanc sur les murs de carreaux gris marquent ses limites : 110 lits, pas un de plus. Seul m?decin ? visiter l’endroit depuis dix-huit ans, Jayanta Roy Mukherjee est aussi un volontaire qui r?pond ? tous les appels des s?urs. "Le principal probl?me est celui de la malnutrition, qui entra?ne des tuberculoses ou des maladies respiratoires", explique-t-il, tout en effectuant sa tourn?e bihebdomadaire dans ce long dortoir o? seuls quelques ventilateurs brassent un air humide et chaud. Pour lui, comme pour Bineet, rien n’a vraiment chang? ici depuis la disparition de M?re Teresa : "Tout est fait en fonction de ce qu’elle disait, les s?urs se r?f?rent constamment ? ce qu’elle aurait fait."

S?ur Nirmala, la responsable des lieux, a ouvert 116 nouvelles maisons et fait entrer la congr?gation dans onze nouveaux pays aussi diff?rents que le Kazakhstan, Isra?l, l’Alg?rie ou la Norv?ge. Les vocations ont globalement un peu diminu? car, explique une autre religieuse, S?ur Shanti, "les familles sont moins nombreuses". Beaucoup de jeunes qui int?grent l’ordre viennent de pays africains.

A Calcutta, sa ville d’adoption, la "saintet?" de M?re Teresa ne fait aucun doute. La proc?dure compliqu?e de la b?atification, premi?re ?tape de la canonisation, qui exige notamment l’authentification d’un miracle, laisse beaucoup de gens perplexes. Le "sujet" du miracle est une femme de 35 ans, m?re de cinq enfants, Monica Bishra. Elle n’a pas de doutes, elle, sur les pouvoirs de celle qui l’a "d?barrass?e de [sa] tumeur tellement grosse que les m?decins ne comprenaient pas si c’?tait un b?b? ou un kyste". Parlant avec une religieuse ? ses c?t?s, Monica raconte comment, le 5 septembre 1998, jour du premier anniversaire de la mort de M?re Teresa, elle se rendit ? la chapelle de l’h?pital soutenue par deux personnes. Elle fut alors aveugl?e "par une forte lumi?re" puis se mit ? transpirer, ? trembler. Se sentant tr?s mal, elle retourna se coucher. "A 5 heures de l’apr?s-midi, poursuit-elle, une s?ur est venue ? mon chevet, m’a mis une m?daille sur mon kyste et a pri?. Je me suis soudain r?veill?e ? 1 heure du matin, je me sentais tr?s bien et la tumeur avait disparu."

Le ministre de la sant? du gouvernement communiste du Bengale-Occidental, le docteur Surya Kanta Mishra, rejette cette version des faits. "Une commission d’enqu?te ordonn?e par mon pr?d?cesseur a conclu qu’il n’y avait pas de miracle. Le gouvernement ne croit pas aux miracles et ne peut d?pendre de miracles", explique-t-il, tout en pr?cisant : "Nous respectons M?re Teresa pour son ?uvre et nous aidons les s?urs quand elles demandent notre aide."

Prabir Ghosh, le secr?taire g?n?ral de l’Association indienne des rationalistes, est plus virulent. Selon lui, S?ur Nirmala, la responsable actuelle de l’ordre, "devrait ?tre arr?t?e en vertu de la loi de 1954 sur les substances m?dicamenteuses et les rem?des magiques. Nous ne sommes pas contre la saintet? de M?re Teresa car elle a tant fait pour les pauvres, mais nous d?non?ons les fausses d?clarations sur cette gu?rison".

Ancien chef du service d’orthop?die du Coll?ge national de m?decine de Calcutta, le docteur Sunil Thakur, un brahmane, ne doute pas, lui, des "miracles". Il en donne m?me des exemples dans son domaine. "Elle avait des pouvoirs et beaucoup de m?decins y croient", dit-il, en sortant de sa poche un m?daillon offert par M?re Teresa. Le docteur Thakur n’ira pas pour autant ? Rome le 19 octobre : "M?re Teresa m’a toujours dit : ’Ne n?gligez pas vos patients. Le service en faveur des pauvres est toujours sup?rieur ? son plaisir personnel’. Ma maison de sant? ?tant pleine, je ne peux pas laisser les malades."

Directeur d’?cole, R.C. Vincent, 49 ans, refuse de se poser trop de questions sur les miracles. Il se contente de dire : "Vous le croyez ou non, la douleur insupportable que j’avais au dos et qui, selon les m?decins, pouvait ?tre le signe d’un cancer des os, a disparu avant tout traitement, apr?s que j’ai pri? M?re Teresa;" "Je sais que c’est elle qui a fait cela pour moi", ajoute-t-il en montrant des radios et des rapports m?dicaux diagnostiquant un cancer comme la cause la plus probable du mal.

La commission d’enqu?te de l’Eglise sur la b?atification ?tait dirig?e par l’?v?que de Baruipur, Mgr Salvadore Lobo. Au terme de deux ans d’investigations, elle a authentifi? comme "miracle" la gu?rison de Monica Bishra. Son dossier, riche de 40 000 pages de t?moignages, est connu des seules autorit?s du Vatican. Il faudra une autre enqu?te, et aussi un autre "miracle", pour mener ? bien le processus de canonisation qui fera de M?re Teresa une sainte.

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