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L’EUROPE DOIT S’OUVRIR

Des ?migr?s ?conomiques ? Plut?t des r?fugi?s

Saleh BACHIR

Friday 17 October 2003, by BACHIR*Saleh

Article paru dans le Courrier International, n?676, du 16 au 22 octobre 2003.

Pour le journal panarabe Al Hayat, les gouvernements europ?ens n’ont pas compris que l’immigration avait chang? de nature. Une autre approche est n?cessaire.

"Al Hayat" (extraits), Londres

C’est avec s?rieux, selon toute vraisemblance, que le ministre des R?formes italien et leader de la Ligue du Nord, Umberto Bossi, a demand? un recours ? la marine nationale pour arr?ter le flux des immigr?s clandestins vers l’Italie et l’Europe, incitant m?me le gouvernement ? utiliser contre eux l’artillerie ! Les propos inqualifiables de Bossi survenaient en m?me temps les premi?res nouvelles des noy?s du canal de Sicile. Des malheureux venus de toutes les r?gions du Sud, de l’Afrique noire, ? travers l’immense d?sert du Sahara, du Moyen-Orient et des pays du Maghreb, se rassemblaient d’abord dans les ports libyens pour tenter ensuite la p?rilleuse aventure : atteindre l’eldorado europ?en ou bien mourir avant d’y parvenir.

La proposition de Bossi a soulev? un toll? g?n?ral. Pourtant, elle a exprim? un peu de ce qui se passe dans la t?te et les tripes de la soci?t? italienne. Mieux ! En raison m?me de son extr?misme et donc de l’impossibilit? de l’appliquer, cette proposition a eu le m?rite de traduire le sentiment d’impuissance de tous [les Europ?ens] face au ph?nom?ne de l’immigration clandestine. Car le flux humain est ?norme et les mesures qui sont prises pour tenter de s’y opposer ou du moins d’en r?duire le volume sont sans effet, et tout le monde le sait. Les gouvernements europ?ens ne cessent de durcir les lois sur l’immigration, mais cette duret? retombe en premier lieu sur les immigr?s en situation r?guli?re, rendant plus difficile leur int?gration. Ils doivent persuader leurs citoyens, c’est-?-dire leur ?lectorat, qu’ils continuent de les prot?ger face aux assauts des affam?s. Des assaillants qui repr?senteraient une menace, imaginaire ou r?elle, pour l’identit? nationale ou pour l’harmonie raciale et sociale, et risqueraient de faire une "concurrence d?loyale" aux nationaux, en occupant des emplois ? faibles revenus.

Les candidats ? l’immigration clandestine savent tout cela mais ne sont pas pour autant d?courag?s de tenter l’aventure, car pour eux "l’enfer en Occident" est un paradis compar? ? ce qu’ils endurent dans leurs pays d’origine. Celui qui est pr?t ? risquer sa vie ne se soucie gu?re des d?ceptions et tracasseries auxquelles il pourrait ?tre confront? en Europe, qu’elles proviennent des lois ou des traitements qu’il aurait ? subir. L’id?e m?me de sanction est vid?e de son sens pour l’immigr? clandestin, car les circonstances qu’il traverse font voler en ?clats sa perception de la punition. C’est une le?on dont nous sommes redevables ? l’humoriste tunisien d?funt Saleh al-Khamissi, qui avait mis en sc?ne deux B?douins qui, inconsciemment, commettent un d?lit en ville. Jet?s en prison, ils "jouissent" alors d’un bonheur dont ils ont toujours r?v? : habiter une maison en dur, avoir l’eau courante, l’?lectricit?, de la nourriture ? sati?t? et ?prouver un sentiment de s?curit?. Au point qu’ils en viennent ? croire qu’il s’agit d’un geste d’hospitalit? en reconnaissance d’un bienfait qu’ils auraient accompli.

L’immigr? clandestin parcourt le Sahara africain pour se rendre dans l’un des ports libyens. Il s’abandonne ensuite aux marchands de la mort, qui, pour une somme abusive, lui promettent une travers?e vers l’autre rive de la M?diterran?e sur un rafiot rafistol?. Il sait que le pire qui puisse lui arriver, s’il sort vivant de cette p?rilleuse aventure, c’est d’?tre parqu? dans un de ces "centres d’accueil", dans l’attente que l’on d?cide de son sort. Il ne pourra pas ?tre reconduit ? la fronti?re puisqu’il a pris soin de d?truire ses papiers d’identit? pour qu’on ne connaisse pas son pays d’origine. Et, bien qu’il ne soit pas trait? comme un invit? de marque dans les "centres d’accueil", il a de toute fa?on droit humainement ? une certaine dignit?, jusqu’? ce qu’une solution se dessine...

Celui qui a endur? cela renoncera-t-il ? s’expatrier vers le Nord ? Allons donc ! Les restrictions europ?ennes sont totalement inefficaces et les autorit?s de ces pays le savent mieux que quiconque. Les Italiens estiment ? 1,5 million le nombre de ceux qui, sur la rive sud de la M?diterran?e, cherchent ? ?migrer en Europe. Ils savent que la plupart d’entre eux pourront atteindre les rives du Vieux Continent, d’une mani?re ou d’une autre. Or, si l’Europe ne r?ussit pas ? enrayer le ph?nom?ne de l’immigration clandestine, c’est parce que, semble-t-il, elle ne parvient pas ? l’?valuer correctement. En fait, cette immigration a surtout chang? de nature, et, bien que les pays d’Europe de l’Ouest continuent de l’envisager comme une immigration d’individus pouss?s par des motifs essentiellement ?conomiques, elle est devenue une expatriation collective, c’est-?-dire, de fait, une situation de demande de refuge. Ceux qui endurent les p?rils d’une travers?e de la mer vers le Nord ne sont plus uniquement des jeunes gens ? la recherche d’une vie meilleure, comme cela fut le cas dans le pass? ; on trouve de plus en plus de vieillards, d’enfants et de femmes enceintes. Ce ne sont plus de simples immigr?s mais de v?ritables r?fugi?s, comme ceux que les famines et les guerres transvasent d’un pays ? un autre, limitrophe, partout dans le tiers-monde. La proportion de ceux qui arrivent des pays du Maghreb est stable ou m?me en recul, alors que les personnes originaires de Palestine, d’Irak, d’Egypte, de Somalie et d’autres r?gions d’Afrique o? s?vissent les famines, les tensions et les guerres sont en nombre croissant.

Pourtant, l’Europe, continue de traiter ce ph?nom?ne en ?dictant des lois concernant les individus ou en instaurant une coop?ration bilat?rale avec tel ou tel pays d’origine ou d’embarquement, alors que le probl?me est mondial et rev?t une dimension g?ostrat?gique ?vidente. Ce qui n?cessite un autre type d’approche : un sommet mondial pour une intervention des Nations unies et du Haut-Commissariat pour les r?fugi?s afin de mettre en oeuvre une politique de paix et de d?veloppement dans ces pays terrass?s par la mis?re et les guerres, qui obligent leurs fils ? l’exil. L’Europe est-elle assez m?re pour adopter une telle approche ?

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