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DANS LE TRAIN CHARTER DES CLANDESTINS ZIMBABW?ENS

Expuls?s de l’eldorado sud-africain

Michael WINES

Friday 17 October 2003, by WINES*Michael

Article paru dans le Courrier International, n?676, du 16 au 22 octobre 2003.

Deux fois par mois, un train de nuit ram?ne au Zimbabwe un millier d’immigr?s clandestins. Un reporter du "New York Times" a fait le voyage avec eux et a recueilli leurs t?moignages.

"The New York Times", New York

Chaque fois que le train ralentit dans un grand bruit de ferraille (et cela arrive souvent), le policier qui garde le wagon aboie un ordre et les cinquante hommes doivent se recroqueviller sur leur si?ge, la t?te entre les genoux, jusqu’? ce que le train reprenne sa vitesse normale. Suspendues aux porte-bagages, les ceintures des passagers se balancent au-dessus d’eux comme des serpents. "Comme ils ont des pantalons trop grands, ?a les emp?chera de s’enfuir", explique l’un des policiers. Nous sommes dans le train de nuit sp?cial qui relie deux fois par mois Johannesburg ? Messina, ? la fronti?re du Zimbabwe. A son bord se trouvent 952 immigr?s clandestins extraits du centre de d?tention de Lindela et que les autorit?s sud-africaines expulsent vers leur pays d’origine.

A 21 h 15, lorsque ce long train de quatorze wagons quitte une gare, je vois deux ombres se jeter par une fen?tre, du milieu du train, et courir se r?fugier dans la noirceur de la brousse. Une demi-heure plus tard, lors d’un autre arr?t, je vois dix autres passagers se laisser tomber sur le ballast, puis cinq autres, puis encore quatre ou cinq. Un policier qui regarde par la fen?tre se contente de s’esclaffer : "Ils pr?f?rent mourir plut?t que rentrer chez eux." Le policier n’est pas tr?s loin de la v?rit? : la vie est actuellement si difficile et quelquefois si terrifiante au Zimbabwe qu’il vaut mieux dispara?tre, m’ont expliqu? plusieurs passagers, que revivre la faim, l’oppression, la maladie et le d?sespoir. "Je n’ai pas d’argent, je n’ai rien ? manger, je n’ai rien du tout ; et toute ma famille est morte du sida", constate Xolani Masuko, qui a ?t? expuls? deux fois d’Afrique du Sud en moins d’un an et qui est d?sesp?r?.

Pas moins de 2 500 immigr?s clandestins zimbabw?ens sont expuls?s tous les mois par train ou par camion. Combien sont-ils ? vivre en Afrique du Sud ? Les experts r?pondent seulement que leur nombre est tr?s ?lev?. Ils sont vendeurs de rue ou font des petits boulots, dans des ateliers de couture miteux ou ailleurs, et ils envoient leur salaire ? leur famille sans ressources. Depuis trois ans au moins, le Zimbabwe plonge dans un purgatoire politique et ?conomique, depuis que son pr?sident, Robert Mugabe, qui a aujourd’hui 79 ans, a entam? une croisade nationaliste qui vise ? purger le pays des derniers Blancs, mais aussi de toute opposition politique noire. Ces deux cibles ont ?t? s?rieusement touch?es ; mais ce sont les gens ordinaires qui ont le plus gravement souffert. Xolani Masuko, qui n’a que 18 ans, raconte qu’il pr?f?re nettement partager un taudis fait de blocs de boue et de toiles de plastique dans le bidonville de Diepsloot, au nord de Johannesburg, que survivre ? Bulawayo, la deuxi?me ville du Zimbabwe, autrefois un centre ?conomique de premier plan. A Johannesburg, il gagnait pr?s de 30 dollars par semaine en travaillant comme agent de s?curit? dans une banlieue ais?e. Alors qu’? Bulawayo, avant de partir, il nettoyait des pare-brise pour moins de 1 dollar par jour, dans une monnaie qui vaut d’autant moins que l’inflation est galopante au Zimbabwe. Certains jours, dit-il, cela ne suffisait m?me pas pour acheter du mealie-meal, la farine de ma?s pr?par?e en bouillie qui sert de nourriture ? la majorit? de la population sous-aliment?e de ce pays.

La premi?re fois qu’il a ?t? expuls?, Masuko est retourn? en Afrique du Sud d?s le lendemain. Et il dit qu’il va y retourner ? nouveau. Comme tous les passagers que j’ai interview?s au cours des quinze heures du trajet jusqu’? la fronti?re. "Demain, nous serons au Zimbabwe", remarque pour sa part Bitwe Sikhola, 24 ans, en s’affalant sur la banquette du train qui le ramenait ce mercredi-l? ; il ?tait livreur ? Johannesburg avant d’?tre arr?t? par la police. "Vendredi, nous serons de retour ici."

Le pr?sident Mugabe s’est illustr? sur la sc?ne internationale il y a vingt ans en lib?rant le Zimbabwe du pouvoir blanc, minoritaire. Depuis l’an 2000, son gouvernement a saisi (quelquefois par la force) et redistribu? ? des paysans sans terres les exploitations agricoles qui appartenaient encore ? des Blancs. Mais les retomb?es ont ?t? s?v?res. Selon les estimations de l’ONU, la production des grandes exploitations agricoles commerciales n’atteint plus que 10 % de son niveau de 1990, et 900 000 des 15 millions d’habitants du Zimbabwe ont perdu leur travail ou leur logement. Le taux de ch?mage d?passe aujourd’hui les 70 %.

La production de tabac, principale culture commerciale du pays, s’est effondr?e. Les sources d’investissement ?trang?res se sont taries. Les p?nuries de nourriture et de biens d’importation (notamment de m?dicaments) ont engendr? une hyperinflation qui se situe actuellement entre 500 % et 700 % par an. A Harare, la capitale, un litre d’essence co?te 2 000 dollars zimbabw?ens (soit 0,4 dollar am?ricain) sur le march? noir, et c’est une denr?e tellement rare que certains font litt?ralement le mort pour obtenir l’"allocation essence", r?serv?e aux cort?ges fun?raires.

Des groupements de d?fense des droits de l’homme accusent le gouvernement du pr?sident Mugabe de tol?rer la torture, le meurtre et le viol pour chasser les agriculteurs blancs et pour soumettre ses opposants, notamment les membres du parti rival, le Mouvement pour un changement d?mocratique [Movement for Democratic Change, MDC]. Les d?fenseurs des droits de l’homme affirment que l’arm?e et des milices de jeunes terrorisent les opposants politiques et que le gouvernement a bloqu? l’acc?s ? l’aide alimentaire aux d?tracteurs du parti au pouvoir, le Zimbabwe African National Union-Patriotic Front (ZANU-PF).

Comme on pouvait s’y attendre, les Zimbabw?ens fuient leur pays et ils sont nombreux ? se r?fugier en Afrique du Sud. Aujourd’hui, le train du retour emm?ne 885 hommes et 67 femmes d?braill?s et sales, souvent ravag?s par le virus respiratoire qui s?vit dans le camp de d?tention de Lindela, o? s’entassent plus de 4 000 prisonniers. La plupart y ont pass? au moins deux semaines.

Le trajet jusqu’? la fronti?re, qui dure cinq heures en voiture, est trois fois plus long par le rail car le train fait de longs arr?ts pour laisser passer les autres trains. Cette fois-ci, il y a encore eu un retard suppl?mentaire : non loin de Johannesburg, le train s’est arr?t? pour laisser monter des m?decins ? bord. Ils ont administr? de l’oxyg?ne ? trois hommes pr?sentant une insuffisance respiratoire. Un quatri?me, paraissant dormir, ?tait d?j? mort. Les r?fugi?s sont cens?s ?tre examin?s avant de monter dans le train. Solly Semona, chef du service de l’immigration de Lindela, a affirm? lors d’une interview t?l?phonique que "cet homme ne pr?sentait aucun sympt?me". Parmi les vivants, il y a Joy Watch, 27 ans, qui dit avoir fui sa ville natale de Masvingo avec son mari apr?s que des troupes paramilitaires l’eurent battue pour l’obliger ? rejoindre les rangs d’une milice de jeunes fid?le au gouvernement. "On ne peut pas dire non. J’ai fait semblant d’accepter, puis je me suis enfuie."

Wilfrid Phiri, un jeune homme bien b?ti de 22 ans originaire de la banlieue de Bulawayo, a ?t? l’un des organisateurs du mouvement de la jeunesse du parti d’opposition. Il raconte : "Si tu n’es pas membre du ZANU-PF, tu n’as acc?s ? rien. Il n’y a rien ? manger." Il a quitt? le parti d’opposition en 2000, craignant pour sa vie apr?s que l’un de ses coll?gues eut ?t? frapp? par des partisans du gouvernement. Depuis qu’il s’est r?fugi? ? Johannesburg, en 2001, il dit avoir fait quelques petits boulots, ce qui lui a permis d’envoyer environ 45 dollars ? sa famille les bons mois. "Il n’y a rien que je puisse faire au Zimbabwe, affirme-t-il. Personne ne travaille."

Hilda, 21 ans, ?galement originaire de Bulawayo, a abandonn? son b?b? et ses r?ves de carri?re ? ses parents il y a deux ans et demi pour se rendre clandestinement ? Johannesburg, o? elle travaille comme employ?e de maison. Son mari, ?g? de 27 ans, est routier au Botswana. Avec leur fille, ils se voient environ une fois par an. Elle parle avec amertume de ses dipl?mes et de ses espoirs, aujourd’hui r?duits ? n?ant. "Nous avons souffert au Zimbabwe, dit-elle. Je ne suis pas venue m’amuser en Afrique du Sud. Je travaille dur." Elle pr?voit de voir sa fille et son mari, puis de retourner en Afrique du Sud. A son d?part, ses amis ont chant? : "Reviens encore et encore et encore et encore ! "

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