Debating India
Home page > Public directory > Opinions, medias & society > Cinema > Bollywood s’en va en guerre

LE GRAND ?CRAN AU SERVICE DU NATIONALISME HINDOU

Bollywood s’en va en guerre

Thursday 26 April 2001, by GUHA*Jaganath

Absents des salles obscures indiennes, les films de guerre font aujourd’hui une apparition remarqu?e. La droite religieuse hindoue en profite pour attiser les haines contre les musulmans et les d?mocrates (...)

Il ?tait une fois un r?alisateur de Hollywood du nom de John Ford qui disait en plaisantant : "Chaque fois que je suis saisi de doutes, je fais un western." A l’?poque, les Am?ricains faisaient la guerre (la Premi?re et la Seconde Guerre mondiales) sur des sols ?trangers, du c?t? des vainqueurs. Il allait donc de soi que, aux c?t?s des ?pop?es cavali?res, Hollywood compl?te rapidement et facilement son ?curie par un autre ?l?ment : le film de guerre. Les Europ?ens retinrent la le?on de l’industrie cin?matographique am?ricaine pour leurs propres productions. L’Union sovi?tique et les pays du bloc de l’Est produisirent des films de guerre en utilisant la recette de Hollywood. Le genre conquit une part importante du march? mondial.

Le plus ?tonnant fut que le cin?ma indien, d’habitude si prompt ? copier, n’ait pas pu, pendant longtemps, suivre cette voie. Il a pourtant r?ussi ? imiter les ?pop?es cavali?res, avec une pl?thore de films sur les daco?ts [membres d’une secte indienne]. Mais le film de guerre leur ?chappa. Le public indien n’avait aucune exp?rience des conflits arm?s, aussi les r?alisateurs ne disposaient-ils pas de fibre nationaliste ? exploiter. Les Pendjabis et les Bengalis savaient certes un peu ce qu’est une guerre civile avec la partition [entre l’Inde et le Pakistan, en 1947], mais, avec un public compos? ? la fois d’hindous et de musulmans, il est impossible de tirer de cet ?v?nement des cow-boys et des Indiens acceptables. Difficile d’attiser la ferveur nationaliste quand l’histoire porte sur l’incendie de sa propre maison, surtout si le feu couve toujours sous la braise. La poursuite du r?ve de d?veloppement exalt? par Nehru [successeur de Gandhi, Premier ministre de 1946 ? 1964] suscita une euphorie anticip?e qui exclut ?galement tout autre th?me de sc?nario. Le r?ve fut mis ? mal une premi?re fois avec les incidents de 1962 ? la fronti?re sino-indienne, puis une deuxi?me durant le conflit arm? limit? entre l’Inde et le Pakistan en 1965. Le nationalisme entra en sc?ne, avec le cin?ma populaire hindi qui r?agissait en faisant de modestes efforts dans le chauvinisme. Efforts pourtant vou?s ? un ?chec cuisant au box-office.

Le cin?ma hindi ne tenta pas de r?animer le film de guerre dans les ann?es 1970-1980. Mais dans les ann?es 1990, il exhuma le genre, le d?poussi?ra avant de pr?senter un produit techniquement bien ficel?. Le terrain politique avait chang? au milieu de la d?cennie, et le cin?ma finit par r?agir avec vigueur. Le film de guerre se trouva enfin une niche sur le march? indien, notamment avec des oeuvres sur la "guerre civile" qui portaient surtout sur les tensions internes. Une liste impressionnante de productions ? gros budget sortit sur les ?crans populaires, engendrant des profits consid?rables dans le formidable bazar du cin?ma indien. Ce fut un tournant d?cisif sur le march?. Les films de guerre, qui exploitaient sans vergogne le nationalisme, devinrent du jour au lendemain acceptables. Comment expliquer un renversement de tendance aussi soudain, et pourquoi ne s’?tait-il pas produit plus t?t, durant le demi-si?cle qui avait suivi l’ind?pendance ? En gros, les r?ponses se situent ? deux niveaux. Dans le monde des m?dias, la t?l?vision par satellite faisait une concurrence intense au cin?ma. Les producteurs ?taient oblig?s de chercher de nouveaux sujets et de nouvelles fa?ons de les traiter pour reconqu?rir un public qui n’avait pas mis beaucoup de temps pour pr?f?rer le petit ?cran. Parall?lement aux bouleversements sur le front des m?dias, le fondamentalisme hindou fourbissait ses armes dans le bassin du Gange. Il inaugura sa vague de violence par la destruction de la mosqu?e Babri Masjid [en d?cembre 1992, ? Ayodhya, dans l’Etat de l’Uttar Pradesh] et les cha?nes de t?l?vision rivalis?rent pour la premi?re fois pour amener, toutes les heures, ce genre d’?v?nements dans les foyers du sous-continent. On ne pouvait plus consid?rer ces incidents comme des cas isol?s dans des r?gions frontali?res. Les hindous comme les musulmans se retrouv?rent confront?s ? la manifestation flagrante d’un antagonisme qui pendant longtemps couvait sous la surface. Par ailleurs, l’invasion de l’information t?l?vis?e ne laissait aucune place ni ? l’apathie, ni ? l’ignorance. Le grand ?cran, d?j? sous pression, n’avait d’autre choix que de r?agir. Et il ne r?agit pas ? coups de demi-mesures. Il est facile de regarder de haut le cin?ma commercial en le qualifiant d’inepte. Et c’est exactement de cette fa?on que l’intelligentsia et la presse indiennes le traitent. Ainsi s’explique l’utilisation insidieuse du cin?ma comme instrument de propagande ultranationaliste sans que personne ne tire la sonnette d’alarme devant cette tendance extr?mement dangereuse qui risque d’aggraver l’instabilit? en Inde et dans l’Asie du Sud. Cependant, le plus inqui?tant est de voir des films qui se pr?tendent "diff?rents", notamment Maachis [Allumette], de Gulzar, et Sarfarosh [L’homme int?gre], de John Mathew Mathan. Ils valent pourtant la peine qu’on les examine de pr?s.

Maachis relate la conversion d’un jeune homme au terrorisme dans le Pendjab indien. Le h?ros est t?moin de violations des droits de l’homme par l’Etat, dont la plus grande victime, bien ?videmment innocente, est un membre de sa famille. Le protagoniste ne tarde pas ? se laisser entra?ner dans le monde ?pique d’une organisation terroriste. Mais, comme on est en plein cin?ma populaire, il se rend dans de splendides r?gions montagneuses pour y suivre un entra?nement. C’est l’occasion de jouer quelques m?lodies lancinantes. Entre en sc?ne l’amour sous les traits d’une femme qui est en r?alit? un agent secret dont la mission est d’?liminer le chef de l’organisation. Comme il fallait s’y attendre, les troubles ?clatent, avec du sang ? profusion. Le h?ros finit en prison, o? il re?oit la visite de sa bien-aim?e. Le dernier geste d’amour de la jeune femme est de lui passer un comprim? de cyanure lorsqu’elle l’embrasse une derni?re fois. Aucune r?f?rence aux origines de la crise du Pendjab, aucune ?vocation des violations des droits de l’homme autres que celle du d?but, aucune tentative d’analyser des questions politiques. A peine une allusion subtile au fait que la r?gion montagneuse se trouve au "Cachemire occup? par le Pakistan". ?? et l?, quelques signes montrent que c’est la "main ?trang?re" qui corrompt de jeunes Indiens innocents. En r?sum?, Gulzar utilise en toile de fond la situation au Pendjab pour nous pr?senter un drame, mais il ne se donne pas la peine de gratter le vernis de la soci?t?.

Le Satan ?tranger est d?crit avec plus de virulence, de brutalit? et de malveillance dans Sarfarosh. L’histoire est celle d’un chanteur pakistanais de ghazal* qui introduit des armes en Inde pour le compte de l’ISI, les sinistres services de renseignements pakistanais. John Mathew Mathan - un fort talentueux r?alisateur de films publicitaires qui n’est ni hindou, ni musulman, ni pendjabi ni cashmiri, mais malayali [de l’Etat du Kerala] - aurait pu porter un regard plus d?tach? et donc plus audacieux sur le sujet. Au lieu de quoi, son film d?forme ouvertement quelques r?ponses, d?mocratiques et d’inspiration progressiste, au d?fi pos? par l’int?grisme hindou.

Pour les dirigeants de la droite religieuse hindoue, les musulmans d’Inde soutiennent une culture ?trang?re et le seul moyen pour eux de devenir des citoyens indiens loyaux est de se rendre, en coupant les liens avec la culture panislamique (comprenez l’ISI pakistanaise). On ne peut opposer ? une proposition aussi absurde qu’une r?ponse d?mocratique et progressiste fond?e sur les faits, l’histoire et la r?alit? d’un islam qui fait partie int?grante de la culture indienne, si diverse aujourd’hui dans les arts graphiques, dans l’architecture ou dans la musique de l’Hindoustan. Sarfarosh est une oeuvre qui s’attaque m?thodiquement et ouvertement ? toutes les incidences d?mocratiques du riche patrimoine artistique et culturel indien. Le m?chant se sert de sa popularit? de chanteur ghazal pour introduire clandestinement des armes en Inde. Qu’on examine cela ? la lumi?re du refus de Bal Thackeray, chef du Shiv Sena, un parti politique ultranationaliste prohindou, d’autoriser les Ghulam Ali et autre Mehndi Hassan** ? se produire dans son Bombay sacr?, et la position politico-culturelle subtilement r?actionnaire de Sarfarosh saute aux yeux. Les bons films populaires se fondent sur des faits, qu’ils soient r?els ou imaginaires. C’est vrai depuis les tout d?buts du cin?ma de fiction - un long m?trage appartient soit au genre du Great Train Robbery d’Edwin Porter (1903), soit ? celui du Voyage dans la Lune de Georges M?li?s (1902). Mais, de nos jours, les meilleurs films populaires utilisent un cocktail dangereux de faits r?els et imaginaires, semant la confusion dans l’esprit du public, qui se laisse facilement abuser. Aussi, avec la mont?e en puissance des faucons sur la sc?ne politique indienne, il faut rester vigilant sur le r?le d?stabilisateur et belliciste jou? par le cin?ma commercial depuis peu. Les personnes instruites et sens?es ne peuvent plus faire comme si de rien n’?tait ou regarder d’un oeil distrait les productions de Bombay et se dire qu’il s’agit d’un opium du peuple somme toute inoffensif. Car cet opium-l? peut faire tourner la t?te du peuple.

SPIP | template | | Site Map | Follow-up of the site's activity RSS 2.0