Debating India
Home page > Questions internationales > Am?riques > Une grande lumi?re est apparue au pr?sident

?tats-Unis

Une grande lumi?re est apparue au pr?sident

Lewis H. LAPHAM

Tuesday 23 September 2003, by LAPHAM*Lewis H.

J’ai eu l’occasion l’hiver dernier, avant que la 3e division d’infanterie am?ricaine p?n?tre dans la vall?e de l’Euphrate, le 21 mars, de me rendre fr?quemment en Europe. Dans quatre pays et en cinq langues diff?rentes, les manifestations d’antiam?ricanisme gagnaient r?guli?rement en intensit? et en force d’une semaine sur l’autre. Les Am?ricains, m’a-t-on demand?, veulent-ils s’emparer des champs de p?trole irakiens, ou est-ce le Pentagone qui br?le d’impatience de tester une nouvelle gamme d’explosifs ? Les Am?ricains ont-ils s?rieusement l’intention de b?tir dans le d?sert m?sopotamien un village de la d?mocratie ? la Potemkine ? Les amis du Grand Isra?l dictent-ils la politique de la Maison Blanche ? Colin Powell est-il dou? de la pens?e ou s’agit-il d’une sorte de jouet de No?l m?canique qu’on place devant un micro officiel pour diffuser en diff?r? des messages humanitaires ? Faut-il voir en George W. Bush un voleur maladroit ou un voyou pieux ?

Selon les sondages d’opinion, 46 % des Am?ricains se d?clarent chr?tiens ?vang?listes, ? l’instar du pr?sident Bush, n?s deux fois et donc en lieu s?r dans le jardin de la r?demption ; 48 % voient une h?r?sie dans la th?orie de l’?volution et 68 % affirment avoir vu ou rencontr? le d?mon. Plus de 50 millions de lecteurs ach?tent des romans accrocheurs sur le miracle du second av?nement, qui tirent leur intrigue des proph?ties babyloniennes annon?ant l’Extase et l’Apocalypse.

Le ministre de la justice, M. John Ashcroft, affirme qu’aux Etats-Unis ? nous avons J?sus pour roi ?, tandis que M. Tom DeLay, le dirigeant de la majorit? r?publicaine ? la Chambre des repr?sentants, d?clare que Dieu lui a confi? la t?che de donner une ? vision du monde biblique ? ? la politique am?ricaine et que ? seul le christianisme offre une fa?on de vivre qui r?ponde aux r?alit?s existant dans ce monde ?. Le pr?sident Bush ne fait aucun myst?re de son attachement ? cette croyance.

Sauver le monde

C’est sous les drapeaux de la diplomatie transcendantale que les Am?ricains men?rent la guerre contre le Mexique dans les ann?es 1840, la doctrine de la Destin?e manifeste leur ayant r?v?l? que Dieu avait b?ni chevaux et fusils. En 1859, M. Horace Greeley proc?da ? une mise ? jour de cette doctrine pour l’adapter au massacre des Indiens des Prairies : ? Ces gens doivent dispara?tre - on n’y peut rien. Dieu a donn? cette terre ? ceux qui la ma?triseront et la cultiveront, et il est vain de se battre contre Son juste commandement. ? Le pr?sident d?mocrate Woodrow Wilson enr?la le pays dans la premi?re guerre mondiale du XXe si?cle en brandissant l’?tendard d’une croisade chr?tienne et prit la peine de r?diger les quatorze points qu’il pr?senta ? la conf?rence de paix de Paris en 1919, car ? l’Am?rique avait l’infini privil?ge d’accomplir sa destin?e et de sauver le monde ?. Comme aujourd’hui, les Europ?ens mirent alors du temps ? saisir la connexion am?ricaine ? la divine Providence et, ? la lecture d’une ?bauche du manifeste de M. Wilson, le premier ministre fran?ais, Georges Clemenceau, releva la t?te en s’exclamant : ? M?me le Seigneur Tout-puissant Se limita ? dix ! ?

Les voies de la Providence

M. George W. Bush se sent investi du pouvoir de la vertu chr?tienne. Devant un micro ouvert, livr? ? lui-m?me ou aux formules de ceux qui ?crivent ses discours, il manque rarement une occasion de r?it?rer la bonne nouvelle dans le langage de la Bible : ? La libert? ? laquelle nous sommes attach?s n’est pas le don de l’Am?rique au monde, mais le don de Dieu ? l’humanit?. ? Ou bien : ? Nous ne pr?tendons pas conna?tre toutes les voies de la Providence, et pourtant nous pouvons nous y fier et investir notre confiance dans le Dieu plein d’amour qui pr?side ? toute la vie et ? toute l’histoire. ? Ou alors : ? Les ?v?nements ne sont pas mus par des changements aveugles ni par le hasard [mais] par la main d’un Dieu juste et fid?le. ? Autre exemple : ? L’?quipe de la navette Columbia n’est pas rentr?e ? bon port sur terre. Nous pouvons pourtant prier pour que tous ses membres soient rentr?s ? bon port chez eux. ? Ou encore : ? Nous exporterons la mort et la violence aux quatre coins de la Terre pour d?fendre notre grande nation. ? Quelque part sur une route du Texas ou sur un ?tang du Maine, une grande lumi?re est apparue au pr?sident.

Elev? dans l’admiration des fondateurs de la R?publique am?ricaine, des hommes que caract?risaient leur ?nergie intellectuelle et leur courage en mati?re d’exp?rimentations, je me suis content?, ces cinquante derni?res ann?es, lorsque les responsables politiques inclinent la t?te devant un autel ou une croix, d’y voir une forme de politesse que la raison rendait ? la superstition. Le candidat est venu chercher des voix et ne tient pas ? faire comme si l’artisanat local n’existait pas, ni ? marcher dans le mauvais sens autour des totems. Quand le pr?sident Ronald Reagan arborait la religion sur sa manche, on pouvait comprendre le geste comme un compliment adress? au choeur. Mais il est difficile d’expliquer, ? moins de prendre le pr?sident Bush au mot, litt?ral et messianique, comment nous en sommes arriv?s au point o? l’Am?rique a pour mission de livrer la lutte d’Armageddon en Irak et ailleurs. Faire le lien entre le paradis r?v? par l’?vang?liste et l’utopie de l’homme politique demande un certain effort.

La plupart des Europ?ens ne veulent pas admettre que les cordes qui amarrent l’Am?rique au si?cle des Lumi?res se desserrent aussi dangereusement. Qu’est-il advenu de l’histoire que racontait Thomas Paine ou de l’espoir d’une R?publique d?mocratique fond?e sur les lois de la nature et le r?gne de la raison ? O? est pass?e la sagesse d’Abraham Lincoln ou l’id?alisme de Franklin D. Roosevelt ?

Ces questions n’appellent pas de r?ponses rassurantes. La vision d’un pr?sident Bush agitant le poing de la vertu en direction des quatre cavaliers de l’Apocalypse n’est pas ?vocatrice de la th?orie politique de James Madison : on pense plut?t au puritain Jonathan Edwards d?livrant un sermon fielleux devant une assembl?e de p?cheurs dans le Massachusetts colonial : ? L’arc de la col?re de Dieu est tendu, et la fl?che pr?par?e sur la corde, et la justice tend l’arc vers votre coeur... ? ; ou peut-?tre d’al-Hadjaj, gouverneur de Bagdad en 694, qui accueillit les habitants par un message destin? ? provoquer choc et effroi : ? peuple d’Irak... par Dieu, je te d?pouillerai comme on ?corce un arbre, je te bottellerai comme un fagot de bois, je te battrai comme on bat les chameaux errants... Par Dieu, ce que je promets, je l’accomplis ; ce que je me propose de faire, je le r?alise ; ce que je mesure, je le coupe. ?

Depuis la pr?histoire

Les architectes des libert?s am?ricaines ?taient des d?couvreurs de plantes et d’?toiles, qu’enchantait ce que Thomas Jefferson appelait ? l’inimitable libert? de l’esprit humain ?. Ils ?tudiaient la science et la philosophie avec le m?me enthousiasme que les explorateurs qui cartographiaient les sources du Missouri ou mesuraient le passage de V?nus. Ils avaient peu ? faire des pr?tres et insistaient sur la s?paration de l’Eglise et de l’Etat, non par crainte que le pouvoir de l’Etat porte atteinte ? la religion, mais, plus judicieusement, par crainte que le pouvoir de la religion porte atteinte ? l’Etat.

N’oubliant en rien les guerres de religion, le massacre de la Saint-Barth?lemy, les feux de l’Inquisition catholique et la croix sanglante des croisades m?di?vales, en Europe, Jefferson assimilait le pouvoir de la religion ? une tyrannie qui ? a ?t? durement ressentie par l’humanit? et qui a rempli l’histoire de dix ou vingt si?cles de trop d’atrocit?s pour ne pas m?riter qu’on lui interdise de s’ing?rer dans les affaires du gouvernement ?.

Le pr?sident Bush parle au nom de la pr?histoire am?ricaine, depuis une chaire plant?e dans la for?t du puritanisme, en un temps o? l’Am?rique n’avait pas encore re?u le don des livres. A en croire ses biographes, nous avons aujourd’hui ? la Maison Blanche un pr?sident si fermement convaincu que le cours des ?v?nements dans l’histoire se trouve ? entre les mains d’un Dieu juste et fid?le ? qu’il tient sa propre ignorance pour une vertu et son manque de curiosit? pour un signe de force morale.

Une fa?on de penser tout aussi primitive (m?lange de peur, d’intol?rance et d’attirance pour la magie) obscurcit l’esprit des chamans qui dressent les plans du Pentagone pour conqu?rir le Mal, et explique le r?gne punitif de la vertu que le minist?re de la justice, le Congr?s et la Cour supr?me imposent actuellement ? la soci?t? am?ricaine.

Cette retraite collective dans les brumes d’un pass? simplifi? r?v?le l’essoufflement de l’?tat d’esprit qui a pr?sid? ? la Constitution et port? l’exp?rience am?ricaine de libert? pendant deux si?cles. Nos g?opoliticiens de Washington se flattent en imaginant leur guerre contre le terrorisme comme un ? choc des civilisations ?. C’est d’un choc des superstitions qu’il s’agit, et lorsqu’on les ?coute parler on entend le grondement des tambours ? plumes et l’?cho des cornes de bronze qui r?sonnent dans la nuit des temps.

SPIP | template | | Site Map | Follow-up of the site's activity RSS 2.0