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PHILIPPINES

Les enfants perdus de Manille

Philippe Pons

Saturday 20 September 2003, by PONS*Philippe

Article paru dans le Monde, ?dition en ligne du 18 septembre 2003.

Hors-la-loi d?s 10 ans, 100 000 gamins survivent entre cimeti?res et d?p?ts d’ordures autour de la capitale philippine.

Plong?e au c?ur de la mis?re la plus absolue. Telle une nich?e de chiots, ils attendent que la pluie cesse sous un baldaquin de pierre. Sur le matelas d?fonc? install? sur la tombe d’un certain Carlos H. Bautista, mort en 2001, deux gamins somnolent t?te-b?che tandis que les trois autres, dont une fille en pyjama jaune, absorb?e ? se nettoyer les ongles, sont assis, silencieux, le regard perdu au-del? du rideau de pluie. Le plus ?g? des gar?ons doit avoir 14 ans, les plus jeunes 6 ou 7. Leurs hardes puent l’odeur acide du solvant avec lequel ils se "d?foncent". A c?t? de la fille, est pos? un ours en peluche aussi crasseux que les gosses. Des chatons fam?liques errent autour des d?tritus qui jonchent les alentours et sur lesquels picorent trois poulets au plumage gris?tre. Avec la pluie chaude montent des relents d’urine.

Le cimeti?re de Sagandan, ? Quezon City, une des villes satellites constituant la flaque urbaine de Manille, est un des repaires des gamins des rues. Abandonn?s, jet?s ? la rue ou maltrait?s, ils sont de vingt ? cinquante parmi les cent mille enfants errants de la capitale philippine ? bivouaquer dans le cimeti?re. Ils ont entre 5 et 18 ans. Ils lavent des voitures, mendient, volent, se prostituent pour quelques pesos avec un conducteur de cyclo-pousse, se droguent, font l’amour entre eux et reproduisent leur mis?re.

Dans une all?e voisine retentissent les cris d’un b?b? : une fille ? laquelle on donnerait 14 ans passe, portant un nouveau-n? dans le creux de son bras. Elle le prot?ge de la pluie en tenant de l’autre main la vieille serviette ?ponge qu’elle porte sur la t?te, indiff?rente au fant?me d’enfant qui arrive en sens inverse. Filiforme dans un T-shirt qui lui descend jusqu’aux genoux, le gamin doit avoir 12 ans. Il avance pieds nus dans les flaques d’eau d’un pas incertain, rythm? par le claquement sec du sac en plastique qu’il tient contre sa bouche lorsqu’il le gonfle de son souffle avant d’aspirer l’air charg? d’effluve du solvant qu’il contient.

La pluie s’est transform?e en averse et, soudain, d’autres gosses en haillons surgissent du d?dale des tombes et galopent dans les immondices pour aller s’abriter avec les autres. Leurs visages portent la patine de crasse de ceux qui vivent dans la rue : m?lange de gaz d’?chappement, de pluie et de poussi?re. Il y a L?o et L?a, le fr?re et la s?ur qui ne se quittent pas, Joan l’hermaphrodite, fille et gar?on manqu? ? la fois, Jonathan le borgne ? l’?il de verre, qui rit ? gorge d?ploy?e, et Rayan, tondu et goguenard, qui ne se s?pare jamais du poulet fam?lique qu’il tient dans ses bras. Ils ont de 10 ? 14 ans. "Peur des morts, moi ? Au moins eux, ils ne nous font pas de mal", dit L?o.

Macmac, lui, n’a que 7 ans. Le cheveu en bataille et les pieds nus, il porte un jean trop grand coup? aux chevilles et un papillon tatou? sur le dos de la main. Bougon, le visage ferm? et le regard brillant, il va et il vient, les mains dans les poches. Lorsque l’effet du solvant se dissipera, il retrouvera son sourire et acceptera avec d’autres gamins de manger dans un McDo et de passer la nuit ? la "Maison des jeunes" de l’association japonaise Kokkyo naki Kodomotachi (KnK) (Enfants sans fronti?res).

Pr?s de trois cents associations s’occupent des enfants des rues aux Philippines, mais KnK a une particularit? : ses deux maisons (une pour les plus petits et une autre pour les 15-18 ans) sont des lieux ouverts. Les gamins peuvent y rester mais s’ils pr?f?rent rejoindre la nu?e des feux follets du cimeti?re, ils sont libres de repartir. Ils peuvent "fuguer": ils savent qu’ils pourront toujours revenir (ce qui n’est pas le cas d’autres centres) et, surtout, qu’ils peuvent t?l?phoner et qu’? n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, on viendra chercher un gosse en d?tresse, bless? ou malade. "Voler, se prostituer, rafler sa vie ? la vol?e : ils ne savent faire que cela, affirme Agnes Gallardo-Quitoriano, coordinatrice de la branche philippine de KnK. Les sermonner est inutile : ils n’ont que faire de notre sollicitude et encore moins de notre moralisme. Mais on peut leur montrer qu’ils ont des choix, d’autres mani?res de vivre que la d?fonce, le sexe et le vol."

Au d?part, KnK, fond?e par le Fran?ais Dominique Leguillier, qui continue ? l’animer avec le staff japonais, ne s’occupait que des cas les plus difficiles : les 15-18 ans. Les "irr?cup?rables", voleurs, violeurs, drogu?s, depuis trop longtemps dans la rue pour ne pas ?tre potentiellement de la graine ? bagne. Mais au cimeti?re, il y a aussi les petits et une autre maison a ?t? cr??e pour les s?parer des plus grands. Tous ont en commun ces blessures fulgurantes au corps et ? l’?me qui emportent une enfance, entachent ? jamais la m?moire et figent un destin.

Les plus grands se sont endurcis. Instables, rebelles, agressifs, ils nourrissent une m?fiance profonde des adultes et de tout ce qui vient d’eux. "Ils sont seuls dans la ville et d?j? hors-la-loi ? 10 ans. La soci?t? les consid?re comme des surnum?raires, des irr?cup?rables, et exige qu’ils rentrent dans la norme, mais le reste - ce qu’ils vivent depuis des ann?es -, elle ne veut pas le savoir, commente Dominique Leguillier. Or c’est de l? qu’il faut partir : battre le rappel de l’enfance qu’ils n’ont pas eue et leur donner du temps. Le gamin des rues est un insoumis et s’?vader fait partie du jeu. Il faut qu’il reprenne souffle, retrouve pour lui-m?me une dignit? qu’on lui nie. Son cynisme et son agressivit? sont la face cach?e de sa vuln?rabilit?. Chaque jour qu’il passe ? la Maison est un jour gagn? sur ses peurs."

A feuilleter les dossiers de ceux qui sont pass?s par la Maison des enfants - une centaine en deux ans - les histoires se chevauchent, se r?p?tent. La majorit? sont des gar?ons : leur sexe "prot?ge" les filles tant qu’elles ne sont pas pub?res, car elles peuvent servir aux t?ches m?nag?res. Mais les gamins, eux, n’ont pas d’autres choix que de prendre leur destin en main. Roberto a 9 ans. Il est beau, robuste. A 5 ans, battu ? coups de tisonnier par son beau-p?re, il a pris la rue comme d’autres prennent la mer. Il ne sait plus pourquoi, ce jour-l?, il n’a pas support? la racl?e. Puis, il a v?cu deux ans au cimeti?re et est arriv? il y a un mois ? la Maison des jeunes. Son anniversaire, il ne s’en souvient plus, alors Agnes lui a dit d’en choisir un. Depuis, il n’est jamais reparti.

Les plus ?g?s ont subi trop de s?vices pour ne pas ?tre sur la d?fensive. Aris (14 ans) ne se d?fait pas de son couteau. Il est n? dans la rue o? sa m?re est vendeuse de cigarettes. Son p?re, il ne l’a jamais connu. Il s’est d’abord prostitu? pour payer cahiers et livres de classe. Puis il a vol? et il a fini en prison. KnK l’en a sorti, mais il est pris en ?tau entre un pass? qu’il veut oublier et un avenir qu’il ne sait pas envisager.

Seuls les ?ducateurs qui ont connu la rue peuvent communiquer avec des gamins comme Aris. C’est le cas de Michael. Costaud au sourire aussi jovial qu’?dent?, il ?tait dans la rue ? 9 ans et s’est taill? une place dans un gang dont il est devenu le chef. Le vol, le solvant, les rixes se sont encha?n?s. Un jour, son b?b? est mort et sa copine est partie. Il a d?cid? de se d?sintoxiquer. Comme Aris : la prison, il conna?t. Et c’est l’enfer, assure-t-il.

La courette de la prison de Malabon, ? Quezon City, tient d’une cour des miracles. Sous l’effigie d’une madone, il y r?gne une activit? f?brile : un coiffeur officie dans un coin, des d?tenus jouent au billard tandis que d’autres transportent des seaux contenant le repas de midi. Ils se pressent, se bousculent sous le regard de ca?ds de cellule qui exhibent des torses tatou?s et des gourmettes en or en fumant une cigarette. Dans l’infirmerie, cinq corps sont allong?s ? m?me le sol. "Des tuberculeux", dit, laconique, un gardien qui s’?vente sur une chaise pr?s de la porte ouverte.

Sur les quatre cent vingt d?tenus, il y a vingt-sept adolescents. Le lundi uniquement, lorsque viennent des travailleurs sociaux, ils ont le droit de sortir dans la courette. T-shirts d?chir?s, le cr?ne ras?, ils souffrent souvent de dermatoses purulentes aux bras et aux jambes. Ils ont ?t? arr?t?s pour de petits d?lits mais deux sont accus?s de meurtre. Ils sont en d?tention pr?ventive. Pour des mois, un an parfois. Ils attendent le d?roulement d’une proc?dure judiciaire ? laquelle ils ne comprennent rien.

Danny Boy (16 ans), a vol? un lecteur de CD. Il est l? depuis cinq mois. Dans sa cellule de 15 ? 5 m?tres, ils sont cent un d?tenus, dont vingt gamins. Tels des clapiers, trois rang?es de liti?res sont superpos?es le long des murs. Sur chacune se serrent deux d?tenus. Faute de place, beaucoup dorment assis par terre, les jambes repli?es et la t?te sur les genoux. "Les adultes sont vaches : ils nous chassent pour s’?tendre et on n’a plus qu’? se recroqueviller sur 30 centim?tres pour dormir", dit Danny Boy. En prison, les gamins qui par miracle n’avaient pas connu d’abus dans la rue en feront ? coup s?r l’exp?rience.

D’o? viennent-ils ces gamins ? De la "tourbe urbaine" des bidonvilles. Celui de Payatas par exemple, o? vingt mille personnes vivent de la collecte des d?tritus recyclables au pied de la "Montagne fumante", l’immense d?p?t d’ordures de Quezon City. Chaque jour, cinq cents camions y d?chargent 7 000 m?tres cubes de d?tritus. Deux mille hommes et femmes de tous ?ges y fouillent les immondices de l’aube ? la tomb?e du jour.

La premi?re "Montagne fumante" de Payatas couvrait 17 hectares et s’?levait ? plus de 200 m?tres lorsque, en juillet 2000, un pan s’est effondr? ? la suite d’explosions de nappes de gaz souterraines dues ? la fermentation des immondices et ? de fortes pluies. Une partie des taudis a ?t? ensevelie. Il y eut deux cents morts. Les d?pouilles d’une centaine de disparus n’ont jamais ?t? retrouv?es. A l’odeur des ordures qui plane constamment sur le bidonville s’est longtemps m?l?e celle, pestilentielle, de la d?composition des corps.

Une autre "Montagne fumante", de 7 hectares, s’est form?e ? c?t?. C’est l? que travaille Ben, 12 ans, petit pour son ?ge mais ?nergique, la paume des mains aussi rugueuse que celle d’un travailleur de force, il fouille les ordures chaque jour de 5 heures du matin ? 2 heures de l’apr?s-midi. Depuis qu’en avril une excavatrice a enseveli un gamin de 7 ans, les trois cents enfants qui travaillaient avec les adultes se sont vu temporairement interdire l’acc?s de la "Montagne". En ch?mage, Ben a plus de temps pour aller ? l’?cole de rattrapage de KnK mais son absence est un manque ? gagner pour la famille.

Avec ses bulldozers, ses excavatrices et ses milliers d’hommes et de femmes courb?s vers le sol, la "Montagne fumante" semble un vaste de chantier. Les camions se succ?dent dans un nuage de poussi?re. Des grappes d’enfants s’y sont accroch?es sur la route et, avec agilit?, ils sont mont?s ? l’assaut de la benne charg?e de d?tritus pour ?tre les premiers ? d?couvrir quelque chose ? r?cup?rer. Lorsque la benne se soul?ve, les "jumping boys" restent pendus d’une main ? sa partie sup?rieure tandis que, de l’autre, ils tiennent leur sac de trouvailles. Ils repartent dans le camion vide et sauteront en chemin. A peine le contenu de la benne est-il renvers? qu’une vingtaine d’?boueurs, le visage emmitoufl? comme des caravaniers du d?sert, commencent ? fouiller les immondices avec leur pic et ? enfourner ce qu’ils trouvent dans des sacs. Ils n’ont pas fini que le sol se met ? trembler : un bulldozer avance lentement en klaxonnant pour aplanir le monceau de d?chets qui sera ensuite recouvert d’une couche de terre.

Presque tout est recyclable ? Payatas mais on ne vit pas impun?ment sur l’un des plus grands march?s de l’ordure de la plan?te : infections respiratoires, d?sordres intestinaux, dermatoses, pneumonies et tuberculoses sont fr?quents. Roy (11 ans), l’un des va-nu-pieds du cimeti?re recueilli par KnK, a gard? de son pass? des habitudes : il collecte compulsivement les cannettes de bi?re et, le matin, il va fouiller dans les poubelles des voisins. Mais il a retrouv? ses ?lans d’enfant : "Tita ! Tita ! kiss me ! kiss me ! -Embrasse moi-," dit-il en courant, crasseux et morveux, ? la rencontre de Kimie Moriya, la secr?taire g?n?rale de KnK. Lui, il ne retournera probablement pas au cimeti?re.

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