Debating India

L’?T? TSIGANE : INDE

Avec les nomades du Rajasthan

Bahar Dutt

Friday 5 September 2003, by DUTT*Bahar

Article par dans le Courrier International, ?dition du vendredi 5 septembre 2003.

Forgerons, bergers, graveurs, chanteurs... Les nomades de l’ouest de l’Inde, anc?tres probables des Roms, exercent bien des m?tiers. Mais leur mode de vie est en danger.

"The Hindu" , Madras

Mana, une femme entre deux ?ges de la caste Gaduliya Lohar, r?pare des outils agricoles sur le march? local du district de Thana Ghazi, dans l’Etat du Rajasthan. Elle vend ?galement, pour moins de 1 roupie pi?ce, des marteaux, des cuill?res, des ciseaux et des pinces en ferraille qu’elle fabrique elle-m?me. Shishanath, charmeur de serpents, s’installe avec un panier plein de reptiles ; il gagne sa vie en ex?cutant son num?ro devant les passants. Nandu passe ses journ?es ? accomplir des tours d’acrobatie devant le public impressionn? des rues d’Alwar. Gurjari, une jeune femme banjara, ach?te au march? de la multani mitti [un m?lange cosm?tique traditionnel] et du sel, en fait une p?te, la divise en plusieurs lots et les vend contre 1 kilo de c?r?ales aux femmes des agriculteurs des alentours.

Ces quatre personnes appartiennent ? des castes diff?rentes, mais elles ont toutes un trait en commun : ce sont des nomades du Rajasthan qui circulent de village en village ? travers le pays et gagnent leur vie en travaillant pour les populations s?dentaires. Les Gaduliya Lohar, de la caste des forgerons, arrivent au d?but de la saison pour r?parer et vendre du mat?riel agricole. Les Rabari, une caste de bergers, sont autoris?s ? construire des abris provisoires sur les terres cultiv?es pour que les d?jections de leur b?tail servent d’engrais.

Souhaitant en savoir davantage sur ces peuples et leur mode de vie, j’ai voyag? avec eux et entrepris des recherches. J’ai ainsi d?couvert que, pour ces communaut?s, le nomadisme ne se limitait pas au fait d’?tre en continuel d?placement, mais que la mobilit? ?tait une strat?gie ?conomique essentielle, qu’elle constituait la base m?me de leur m?tier.

Selon les sociologues, l’Asie du Sud est la r?gion qui compte le plus de nomades au monde. En Inde, ils repr?sentent environ 7 % de la population. Pourtant, la plupart d’entre eux ne disposent m?me pas du droit de vote, ce qui explique peut-?tre le peu de cas qu’en font les autorit?s. Que recouvre au juste le nomadisme ? Avant le d?veloppement des transports et des communications, les nomades ?taient des ?l?ments extr?mement utiles pour les populations s?dentaires avec qui ils entretenaient une relation symbiotique. En ?change des services fournis, ils ?taient autoris?s ? s’installer sur les terrains communaux et ? utiliser des ressources comme l’eau et les p?turages pour leur b?tail jusqu’? ce qu’ils reprennent la route.

La vie nomade a ?volu? au fil des si?cles, la plupart des castes ayant des origines tr?s lointaines. Les Killekyatha, qui exposaient des gravures sur cuir, remontent par exemple ? 1520. Les Rabari sont d?crits, dans l’ouvrage d’Abul Faizl Ain-e-Akbari, comme des messagers qui ?taient pay?s en grains et en monnaie ? l’?poque des Moghols [d?but du XVIe-milieu du XIXe si?cle]. Certaines castes paysannes comme les Abhira sont mentionn?es dans le Mahabharata [l’une des deux principales ?pop?es indiennes] comme des voleurs et des bandits de grand chemin. De nombreuses castes nomades que j’ai rencontr?es poss?dent d’ailleurs des mythes et des folklores li?s ? leurs origines. Les forgerons de la caste Gaduliya Lohar racontent comment la d?esse Kalka Devi les a maudits en les obligeant ? mener une vie nomade. Ils disent venir de Chittaurgarh, ville du Rajasthan qu’ils ont quitt?e lorsqu’elle est tomb?e aux mains des Moghols, en 1568.

La p?riode coloniale s’est traduite par d’importants changements pour les nomades. Les lois ayant ?t? red?finies par le nouveau r?gime, de nombreux groupes ont ?t? trait?s comme des criminels. A partir des ann?es 1860, les nouveaux r?glements forestiers ont par ailleurs priv? de p?turages de nombreuses castes de bergers, tandis que celles qui produisaient du fourrage perdaient le libre acc?s aux for?ts. A la fin du XIXe si?cle, la construction de canaux, de routes et de voies ferr?es a ?galement boulevers? les modes de migration de nombreux groupes nomades.

Ce qui m’a le plus frapp? chez ces populations, c’est la grande diversit? de leurs moyens d’existence. Chacune d’elles occupait un cr?neau socio-?conomique distinct, r?pondant aux besoins d’un village ou d’une autre communaut? s?dentaire. Il y avait les fabricants de meules, les bergers, dont les troupeaux fertilisaient les terres des paysans, les chasseurs, qui vendaient leur gibier, et les gu?risseurs, qui confectionnaient des m?dicaments ? base de plantes. Des ?tudes indiquent que les villages recevaient la visite de trois ? vingt castes fournissant chacune des services diff?rents. Aujourd’hui, ces m?tiers sont menac?s par de multiples facteurs, parmi lesquels l’industrialisation, la modernisation des moyens de divertissement et la mise en application de lois plus strictes pour prot?ger la nature. A l’?poque o? les routes, les camions et les vastes march?s n’existaient pas, c’?taient les Banjara qui assuraient le transport de la viande. Du Rajasthan ? l’Uttar Pradesh, ils rassemblaient de grands troupeaux et les conduisaient ? l’abattoir. A pr?sent, les b?tes sont entass?es dans des camions.

Les conditions de vie des femmes banjara se sont elles aussi d?t?rior?es. Jadis, elles achetaient des marchandises en gros et les vendaient en faisant du porte-?-porte dans les villages. Aujourd’hui, leur m?tier s’apparente beaucoup plus ? celui d’agent commercial. Santara, qui ne gagnait pas assez pour vivre, s’est fait embaucher comme journali?re sur un chantier de construction. La nuit o? j’ai log? dans sa hutte, je lui ai demand? si elle ne regrettait pas son ancien m?tier. Elle m’a r?pondu que ce qui lui manquait, c’?tait sa libert?, car, maintenant, elle ?tait aux ordres de son employeur. Gopal, lui, appartient ? la caste Bhopa. Alors que nous ?tions assis ? l’ombre d’un banian, il m’a montr? une toile de 6 m?tres de long sur laquelle ?tait peint un enchev?trement de divinit?s. Les Bhopa gagnent leur existence en racontant les histoires ?voqu?es par ces peintures - parfois pendant des nuits enti?res. Selon Gopal, on note r?cemment un d?sint?r?t pour ces r?cits, les gens pr?f?rant ?couter la radio ou regarder la t?l?vision.

Les Gaduliya Lohar, ? qui j’ai ensuite rendu visite, tirent leur nom des gaddi, ces charrettes dont ils se servent pour se d?placer. Aujourd’hui, les gens pr?f?rent acheter les outils en acier ou en aluminium en vente dans le circuit commercial plut?t que ceux, plus grossiers, de ces forgerons. Les Gaduliya Lohar sont donc contraints de circuler continuellement dans le pays pour trouver de nouveaux clients. "Une ville ou m?me un district ne nous assurant pas des moyens d’existence suffisants, nous devons nous d?placer d’un endroit ? l’autre. Autrefois, nous avions de bonnes relations avec les villageois, qui nous invitaient chez eux", raconte Gurjari, qui appartient ? cette caste.

Entre ces nomades de diff?rentes cat?gories professionnelles, on peut distinguer deux traits communs, qui sont sans doute li?s. Tout d’abord, ces castes ont toutes ?t? touch?es par la modernisation et, loin d’?tre en relation symbiotique avec les populations s?dentaires, leurs membres connaissent des conflits de plus en plus importants avec elles. Ensuite, avec le temps, les m?tiers effectu?s traditionnellement par les nomades ont ?t? d?pr?ci?s, ce qui a oblig? ces derniers ? se tourner vers les chantiers de construction et d’autres march?s pour trouver du travail. Le nomadisme demeure-t-il une n?cessit? pour ces populations ? Je me suis rendu compte que ce mode de vie se perp?tuait pour des raisons complexes. En circulant dans le pays, les nomades peuvent toucher une client?le plus vaste. Il s’agit donc d’une habile strat?gie ?conomique, qui leur permet d’optimiser leurs profits tout en minimisant leurs risques. J’ai constat? pourtant que les autorit?s indiennes tendaient ? consid?rer ces nomades comme des groupes "sous-d?velopp?s", en marge de la soci?t?. La plupart des mesures prises pour les int?grer ont ?chou?. Dans les ann?es 1960, le gouvernement du Rajasthan a tent? de fournir des logements aux Gaduliya Lohar, mais la plupart les ont abandonn?s. Faute de leur assurer des moyens d’existence, toutes les initiatives que l’on pourra prendre en faveur des nomades seront vou?es ? l’?chec. Le nomadisme ?tant une vie faite de d?placements continuels, il para?t tout ? fait illogique et vain de proposer des soins de sant?, un enseignement et des logements ? ces groupes sans chercher ? r?soudre leurs probl?mes de subsistance.

En terminant mon enqu?te, je me suis demand? ce qu’il allait advenir des m?tiers traditionnels : le march? moderne pourrait-il absorber ces peuples et leurs talents ? Quel effet aurait la disparition de leurs activit?s sur le plan culturel ? Shishanath le charmeur de serpents et Nandu l’acrobate allaient-ils finir leur vie sur des chantiers de construction ou bien dans les champs ? travailler la terre ? Les chiffres du ch?mage en Inde montrent que le march? du travail parvient tout juste ? fournir des emplois lucratifs aux peuples s?dentaires ou m?me instruits. Aussi serait-il judicieux de pr?server les m?tiers et modes de vie traditionnels, non pas en les id?alisant mais en reconnaissant leur valeur strat?gique sur le plan de l’emploi et en leur accordant le respect qu’ils m?ritent.

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