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Le r?le de l’Etat-Congr?s et des acteurs ext?rieurs dans la mont?e du s?paratisme sikh

Christophe JAFFRELOT

Thursday 28 August 2003, by JAFFRELOT*Christophe

Article paru dans la revue Culture et Conflits, ?dit?es par Didier Bigo, n?15-16, automne 1994. Voir http://www.conflits.org

Les Sikhs, adeptes du sikhisme, foi monoth?iste, expression syncr?tique de l’hindouisme et de l’islam, fond?e sur les terres du Pendjab ? la fin du quinzi?me si?cle par Guru Nanak (1469-1539), ne repr?sentent, avec quelques 17 millions de personnes, que 2 % de la population indienne. Si la place des Sikhs dans la mosa?que pluri-religieuse de l’Inde para?t de ce fait moindre, (les hindous repr?sentant 83% de la population, les musulmans 11,3 %, les chr?tiens 2,4 %, les bouddhistes 0,7 %, les jains 0,5 %), cette relative faiblesse num?rique a toujours ?t? compens?e par la place pr?pond?rante occup?e par les Sikhs dans la vie politique et ?conomique de l’Inde coloniale puis de l’Inde ind?pendante. Historiquement, le communautarisme sikh, dans ses manifestations culturelles, remonte ? la fin du dix-neuvi?me si?cle et plus pr?cis?ment ? 1870, date ? laquelle furent cr??es les premi?res " Singh Sabhas ", " assembl?es " ou " congr?gations " sikhes ? vocation religieuse et ?ducative, destin?es ? renforcer le sentiment de coh?sion du groupe sikh face ? un hindouisme prompt ? absorber les minorit?s. En 1920, l’apparition d’une nouvelle force politique, l’Akali Dal, parti repr?sentant les int?r?ts des Sikhs, fond? en vue d’enlever la gestion des " gurudwaras ", lieux de culte sikhs, aux pr?tres hindous pour les restituer aux Sikhs, marqua une ?tape d?cisive dans le processus d’institutionnalisation du caract?re s?par? des Sikhs. Enfin, la politique pr?f?rentielle des Britanniques ? l’?gard des Sikhs, consid?r?s comme une " race martiale ", jusqu’? la fin de l’Empire en 1947, ne fit que conforter le sentiment sikh d’appartenir ? un " peuple ?lu " [1].

Au moment de la partition de 1947, les Sikhs eurent un sursaut identitaire, prenant trop tardivement conscience qu’un partage du pays suivant un clivage confessionnel, s?parant hindous et musulmans, ne pourrait ?tre ?vit? et qu’ils en seraient les premi?res victimes. Ils devraient d?sormais trouver leur place dans une Inde la?que, mais peupl?e ? presque 85 % d’hindous. Depuis 1947, les revendications d’int?gration sikhes mettent ? l’?preuve la capacit? du syst?me f?d?ral indien ? int?grer une des communaut?s indiennes dans les milieux structur?s. Dans ce contexte, le communautarisme sikh appara?t comme l’expression d’une double volont? : une premi?re de nature endog?ne, celle d’une minorit? religieuse de se souder et de se structurer face ? la communaut? hindoue majoritaire, ? travers des institutions qui lui sont propres comme le Shiromani Gurudwara Prabandhak Committee (SGPC), organe de gestion des temples, ou l’Akali Dal, porte-parole des int?r?ts des Sikhs. Au lendemain de la partition, la puissance du communautarisme s’exprima ainsi dans un mouvement de renaissance linguistique et religieuse qui se poursuivit jusqu’au milieu des ann?es soixantes, caract?ris? par la lutte pour l’obtention d’un Etat pendjabiphone ou " Punjabi Suba " [2]. D’autre part, ce communautarisme proc?de d’une volont? exog?ne, traduite par le d?tournement d’all?geances primordiales, au profit d’institutions et de partis qui sont l’expression d’un consensus national. Dans ce cadre, il nous appartiendra d’analyser comment le communautarisme sikh, enracin? dans l’histoire, a ?t? entretenu voire manipul? par le Parti du Congr?s, vecteur du mouvement nationaliste puis d?tenteur du monopole quasi-exclusif du pouvoir au Centre et dans de nombreux Etats de l’Union depuis 1947. Enfin, l’influence de la diaspora et le soutien de pays voisins demeurent des facteurs essentiels pour appr?hender l’origine de la consolidation et des effets pervers d’un mouvement communautariste qui a conduit ? l’une des crises majeures de l’Inde ind?pendante.

La constitution du communautarisme sikh apr?s 1947 Les Sikhs pouvaient-ils ?tre les b?n?ficiaires privil?gi?s du patronage de l’Etat, soutenir le parti du Congr?s et conserver leur identit? en tant que Sikhs ? De telles questions ont toujours pr?occup? les membres du " Panth " - terme consacr? d?signant la communaut? sikhe - et ses dirigeants depuis le d?but des ann?es cinquante. Au d?part, l’int?gration des Sikhs dans l’Union indienne fut certes favoris?e par l’attitude ambigu? du parti du Congr?s qui se portait garant des int?r?ts sikhs ? l’?chelle r?gionale. Ainsi, l’absence d’opposition radicale des membres du parti Akali au parti du Congr?s fut sans doute influenc?e par le laxisme avec lequel ce dernier orchestra la politique agraire relative aux plafonds agraires au Pendjab. Dans les ann?es cinquantes, la lenteur de mise en oeuvre des r?formes agraires contribua en effet tr?s largement ? encourager les Jats, caste tr?s bien repr?sent?e parmi les propri?taires terriens, ? se ranger aux c?t?s du parti du Congr?s en mettant opportun?ment en sourdine toute revendication " r?gionale ". Par la suite, le parti du Congr?s, loin de s’opposer aux int?r?ts sikhs, joua la carte de l’attentisme, temp?rant les exigences des Sikhs et esp?rant ainsi calmer leurs revendications d’ordre politique, social et culturel. Plus que l’expression d’un choix volontaire du Congr?s de composer avec les minorit?s, il faut voir dans cette attitude la marque d’une premi?re faiblesse d’un parti aux ambitions nationales mais aux assises fragiles sur le plan r?gional. En effet, en d?pit de " banques de votes ", c’est-?-dire des votes captifs des " hindous urbains ", des " basses castes " et des " Sikhs ruraux ", le Congr?s ne put qu’? deux reprises gouverner l’Etat du Pendjab, en 1972 et 1980. Cette extr?me fragilit? politique justifie la politique de la main tendue choisie par le Congr?s, qui se traduisit notamment par la mise sur pied de la " States Reorganization Commission " en 1953, visant ? retracer les fronti?res de plusieurs Etats et ainsi satisfaire aux exigences des communaut?s revendiquant un red?coupage territorial ob?issant au crit?re de l’homog?n?it? linguistique.

Par ces concessions faites au lendemain de l’ind?pendance, l’Etat indien marquait sa tol?rance ? l’?gard des particularismes existants, et entendait prouver qu’il ne consid?rait pas la pr?sence de communautarismes comme une menace ? l’int?gration nationale. Master Tara Singh, leader de l’Akali Dal jusqu’en 1965, avait revendiqu?, d?s 1948, un red?coupage de l’Etat, s?parant les r?gions hindiphones des r?gions pendjabiphones, sans cacher son objectif ultime de cr?ation d’un Etat ? majorit? sikhe [3]. La campagne men?e parall?lement au Pendjab par le magnat du plus grand groupe de presse hindoue, Lala Jagat Narain, exhortant les Pendjabis hindous ? d?clarer l’hindi comme ?tant leur langue maternelle, avait parachev? la polarisation des communaut?s hindoues et sikhes sur la question d’un Punjabi suba (Province [parlant] Pendjabi). Aussi, lorsque Tara Singh r?it?ra sa demande devant la Commission de R?organisation des Etats, celle-ci la rejeta en 1955, la qualifiant de communautariste, Jawaharlal Nehru adopta la m?me position. En 1965, Sant Fateh Singh, pr?cheur Jat-sikh, succ?dait ? Tara Singh ? la t?te de l’Akali Dal et dotait sa requ?te d’une nouvelle l?gitimit?, en demandant un Etat linguistique s?par? pour ceux qui parlaient pendjabi et utilisaient l’alphabet gurumkhi, tandis qu’il rel?guait les pr?occupations d’essence religieuse au second plan. L’?pisode de la lutte pour la Punjabi Suba fut r?v?lateur de l’importance du contexte dans lequel s’inscrivent les revendications particularistes. En 1966, le changement de direction au Centre, Indira Gandhi succ?dant ? Lal Bahadur Shastri, et les bons et loyaux services rendus par les soldats sikhs lors du conflit indo-pakistanais de 1965, permirent ? Sant Fateh d’obtenir gain de cause, le patriotisme sikh ne pouvant plus ?tre mis en doute.

Le Pendjab fut ? nouveau divis?, les r?gions essentiellement pendjabiphones, attribu?es au Pendjab, les r?gions hindiphones ? l’Haryana et les r?gions montagneuses ? l’Himachal Pradesh. Apr?s cette division, 5 % des Sikhs demeur?rent en Haryana et 30 % d’hindous dans le nouvel Etat du Pendjab. L’obtention d’un Etat majoritairement sikh loin d’?tre une fin en soi, fut le point de d?part de nouvelles revendications du Panth [4]. Ayant largement b?n?fici? de la R?volution Verte ? partir de la fin des ann?es 1960, les Sikhs constituent la seule minorit? privil?gi?e et prosp?re d’Inde et, de ce fait, apparaissent avant tout soucieux de consolider leurs assises politiques et ?conomiques. L’un des principaux griefs de la communaut? sikhe ? l’encontre du parti du Congr?s tenait ? ce que le vivier de ses partisans se trouv?t au sein des membres des ex-intouchables d?sign?s depuis 1947 comme castes r?pertori?es (scheduled castes) et des " banias " (membres des castes marchandes) hindous. Ces deux cat?gories entretenaient des rapports tendus avec les Sikhs car ces derniers, agriculteurs en majorit?, utilisaient les premiers comme ouvriers agricoles et d?pendaient des seconds pour ?couler leur production.

L’essoufflement ?conomique annonc? par les pr?visionnistes en raison d’un d?veloppement essentiellement fond? sur le secteur primaire sans perspective d’ouverture du secteur secondaire, fit craindre ? la communaut? sikhe et particuli?rement aux jeunes g?n?rations de Sikhs Jat qu’un gouvernement congressiste ne soit pas en mesure de mettre en oeuvre une politique de croissance ?conomique. Tandis que le parti Akali se projetait en d?fenseur des int?r?ts de la classe des Jats Sikhs, le parti du Congr?s s’employa ? partir de 1972 ? appara?tre comme le protecteur des int?r?ts religieux sikhs, un r?le traditionnellement assum? par l’Akali Dal conjointement avec le SGPC.

L’Etat-Congr?s et la manipulation de l’identit? sikhe D?s le d?but des ann?es soixante-dix, le parti du Congr?s, repr?sentant l’Etat, entreprit de manipuler le communautarisme sikh afin de contrer l’influence des Sikhs mod?r?s qui n’avait cess? de s’affirmer depuis l’obtention d’un Etat ? majorit? sikhe [5]. Le mandat de Giani Zail Singh, promu chef du gouvernement de l’Etat du Pendjab en 1972, prouva que le parti du Congr?s n’h?sitait pas ? utiliser l’appareil d’Etat pour ?tendre son influence, non seulement dans le domaine politique local mais aussi dans la sph?re religieuse. Cette op?ration de propagande contrastait avec l’image de parti la?que, projet?e par le parti du Congr?s ? l’?chelle nationale [6].

Champion de l’instrumentalisation du religieux, Giani Zail Singh, ancien membre du parti Akali Dal pass? dans les rangs du parti du Congr?s, entreprit de construire une route reliant les gurudwaras et alla jusqu’? rebaptiser rues, villes et institutions du nom des gourous du panth?on sikh. Le parti r?gional, l’Akali Dal, porte-parole des int?r?ts sikhs, se voyait battu sur son propre terrain. Sa revanche politique ne fut prise qu’au moment de la proclamation de l’?tat d’urgence par Indira Gandhi en 1975, o? il fut le seul parti ? manifester contre cette offense ? la d?mocratie. A la m?me p?riode, le parti Akali formulait, pour contrer l’offensive du Parti du Congr?s, un programme ? teneur politique et ?conomique, nettement favorable aux Sikhs : la R?solution d’Anandpur Sahib. Dans l’une des versions anglaises du document figure clairement ?nonc? l’objectif fondamental de l’Akali Dal : " The Shiromani Akali Dal has been guiding the sikhs according to the exigencies of the situation for their rights and for a respectable status in the set-up of the country. Its objective has been the exaltation of the Sith Panth and for achievement of this lofty ideal, the Shiromani has been adopting different and various means " [7]. Au titre des id?es ma?tresses de ce document, consid?r? comme la charte des revendications sikhes, figurent la concession d’un statut d’autonomie ? l’Etat du Pendjab, l’octroi de Chandigarh, une capitale que le Pendjab partage avec l’Haryana, au seul Pendjab et des r?gions pendjabiphones adjacentes au Pendjab, et l’attribution du statut de seconde langue au Pendjabi dans les Etats voisins du Pendjab. Ce document qui scellait officiellement le clivage entre hindous et sikhs, fait, depuis sa promulgation en 1978, l’objet d’une controverse non r?solue. S’agit-il d’une liste de revendications l?gitimes dans le cadre d’une d?centralisation plus pouss?e au niveau des Etats ou de la charte d’un nationalisme sikh ?

Au sein du parti Akali, ces deux interpr?tations sont ?galement repr?sent?es. Les membres de la faction Longowal, la faction mod?r?e des Akalis, se sont toujours oppos?s au slogan d’un Khalistan (Etat sikh ind?pendant) qui apparut peu apr?s et se sont d?clar?s en faveur de l’unit? et de l’int?grit? du pays sans d?mentir toutefois leur adh?sion de principe ? la r?solution d’Anandpur Sahib, en en faisant m?me la condition de la reprise du dialogue avec le gouvernement central. Si de par sa teneur, la r?solution s’ins?re dans le cadre d’une r?flexion plus large sur la r?partition des pouvoirs au sein du syst?me f?d?ral indien, l’identit? religieuse et politique sikhe s’affirme sans ambigu?t? dans les clauses revendiquant une garantie des droits fondamentaux des minorit?s religieuses et linguistiques pour r?pondre aux exigences d’une tradition d?mocratique, dont le Parti du Congr?s s’?tait port? garant.

En 1977, le parti Akali constitua avec le parti Janata un gouvernement de coalition qui allait durer deux ans, de 1977 ? 1979. Durant cette phase, les dirigeants akalis s’efforc?rent de minimiser leur utilisation de symboles religieux en raison de leur alliance avec un parti la?que, le parti Janata. Cette phase constitue une parenth?se politique, r?pondant ? des aspirations intercommunautaires avant le basculement dans le communautarisme au d?but des ann?es quatre-vingt. Les valeurs culturelles et sociales, et les aspirations communes des Pendjabis hindous et sikhs, prenaient le pas sur les particularismes religieux. Ce gouvernement sous l’?gide d’un sikh jat, Prakash Singh Badal, jouissait de l’appui des deux groupes ?conomiquement dominants de la r?gion, les Sikhs jats des zones rurales et les hindous des classes industrielles et commer?antes des villes, soit la cat?gorie de la population pendjabie b?n?ficiaire de la r?volution verte, et partageant le m?me souci de maintenir la stabilit? politique r?gionale.

A la fin des ann?es 1970, paradoxalement, l’exploitation du sentiment d’appartenance communautaire qui d?boucha rapidement sur une d?rive communautariste, fut le fait non d’un parti fortement en faveur des valeurs et id?aux propres au sikhisme, comme l’Akali Dal, mais d’un parti qui s’affichait depuis l’ind?pendance comme le d?fenseur d’une Inde la?que, dissociant radicalement le religieux du politique, le parti du Congr?s. Aussit?t apr?s sa d?faite de 1977, le Parti du Congr?s joua en effet la carte de la surench?re religieuse pour affaiblir son principal rival politique au Pendjab, l’Akali Dal, et promut un pr?cheur sikh du nom de Jarnail Singh Bhindranwale, ? la t?te d’un mouvement qui, de " revivaliste ", allait rapidement d?g?n?rer en mouvement fondamentaliste puis terroriste et ?chapper ? tout contr?le. C’est ? des dirigeants sikhs du parti du Congr?s, nomm?ment Giani Zail Singh et Darbara Singh, c?dant en cela aux injonctions de Sanjay Gandhi, le fils cadet d’Indira Gandhi, que l’on attribue l’id?e d’utiliser un Sant sikh pour faire pi?ce au parti Akali. Bhindranwale apparaissait comme un ?lu de premier choix. A la t?te d’une formation puriste, le Damdami Taksal, ce dernier n’avait jamais cach? son penchant pour le fondamentalisme et sa foi en l’action violente, mais le parti du Congr?s lui avait accord? son soutien sans r?serves.

En 1978, ce dernier d?clencha un mouvement d’action violente. Arguant d’une d?gradation de l’orthodoxie au sein du Panth Sikh, il prit pour cible le mouvement Nirankari, secte h?t?rodoxe du sikhisme, dont il assassina le chef de file, Baba Gurcharan Singh en 1980. Le mouvement extr?miste se poursuivit dans cette mouvance, avec le meurtre en 1981 de Lala Jagat Narain, patron du groupe de presse Hind Samachar. Apr?s sa campagne de presse contre la cr?ation d’une Punjabi Suba, cette figure du mouvement de l’Arya Samaj, mouvement revivaliste hindou cr?? en 1875, ne s’?tait jamais d?parti de ses prises de position ouvertement pro-hindoues.

Paradoxalement, loin de r?agir ? ces attentats, le gouvernement central s’employa au contraire activement, de 1979 ? 1983, ? consolider les assises de Jarnail Singh Bhindranwale. L’alliance Congr?s/Bhindranwale fut rendue publique lors de la campagne ?lectorale pour les ?lections g?n?rales de 1980, quand Bhindranwale fut aper?u partageant le dais d’Indira Gandhi dans la localit? de Gurdaspur. L’?chec du gouvernement dans la condamnation des coupables des attentats marquait la premi?re faille de cette contre-strat?gie ethnique de l’Etat, visant ? galvaniser les membres du Panth, par l’emprise d’un leader charismatique et permettait d’anticiper les d?bordements ? venir. La premi?re riposte ? cette strat?gie s’op?ra en 1982, lorsqu’une faction mod?r?e du parti Akali, sous l’?gide de Sant Harchand Singh Longowal, lan?a une s?rie de " morchas " ou manifestations de r?sistance passive exprimant ainsi son d?saccord vis-?-vis de la politique du gouvernement en place. Les partisans de Bhindranwale se joignirent ? ces manifestations, acte qui fut per?u par l’opinion publique comme le sceau de l’alliance des mod?r?s et des extr?mistes. La strat?gie de r?sistance passive, lanc?e par l’Akali Dal, " Nahar Roko ", " Rasta Roko ", " Kam Roko ",? savoir cesser la construction du canal, des routes, toute activit?, culmina en une " Dharm Yuddh ", ou guerre sainte, laquelle allait se prolonger jusqu’en 1985.

L’identit? communautaire sikhe, reformul?e par Bhindranwale devint exclusive et agressive. L’emprise du mouvement peut s’expliquer par les cons?quences induites par la prosp?rit? ?conomique dans le monde paysan, sur les jeunes sikhs qui anticipaient un essoufflement de la croissance. Bhindranwale repr?sentait le besoin d’une identit? sikhe clairement red?finie et le frein n?cessaire ? la perte de traditions induite par la modernisation. La All India Sikh Students Federation (AISSF) constitua-t-elle une pi?ce ma?tresse d’un mouvement dirig? par Amrik Singh mais dont Bhindranwale fut le leader charismatique ? Des doutes demeur?rent toujours quant ? l’aura de saintet? dont jouissait ce dernier. Ses disciples ne surent jamais s’il agissait pour le compte du Panth ou pour celui de certains leaders congressistes. Le succ?s du mouvement lanc? par Bhindranwale refl?ta la capacit? de l’Etat-Congr?s ? manipuler et exploiter les mouvements communautaristes. Apr?s 1985, les mod?r?s dans l’Etat du Pendjab allaient ?tre radicalement marginalis?s. L’?chec d’une ?bauche de conciliation en 1985, l’accord Rajiv Gandhi - Sant Longowal, imput? au refus du parti du Congr?s de veiller ? son application, provoqua une d?route r?elle des mod?r?s qui avaient repris les r?nes du pouvoir en septembre de la m?me ann?e. Mais le mouvement communautariste sikh, puis ouvertement s?paratiste, n’aurait pu survivre sans l’important soutien dont il b?n?ficia ? l’?tranger.

Le r?le de la diaspora et des voisins de l’Inde

C’est hors d’Inde que le communautarisme sikh a puis? son id?ologie et son soutien logistique pendant une d?cennie. L’internationalisation de l’action de contestation s’op?ra principalement ? travers les organisations s?paratistes sikhes fond?es au Royaume-Uni, en Allemagne, au Canada et aux Etats-Unis au d?but des ann?es quatre-vingt. Que les membres de la communaut? sikhe constituent la majeure partie des indiens expatri?s et qu’ils aient conserv? des liens ?conomiques et affectifs avec la m?re-patrie n’a jamais ?t? contest?. L’immigration sikhe dans le monde anglo-saxon est ancienne. Elle s’est faite en trois vagues successives. Jusqu’? la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les Sikhs du Royaume-Uni se comptaient par milliers. Cette communaut? ?tait compos?e essentiellement d’?tudiants, de membres de professions lib?rales. La seconde vague d’immigration fut provoqu?e par la partition du sous-continent en 1947. Les Sikhs en provenance du Pakistan afflu?rent en Angleterre, suivis de ceux d’Afrique Orientale. La derni?re vague d’immigration fut g?n?r?e par l’Op?ration Blue Star (Juin 1984) et par l’explosion de violence manifest?e ? l’encontre des Sikhs apr?s l’assassinat d’Indira Gandhi par ses gardes du corps sikhs. Jusqu’en 1984, les activit?s des communaut?s sikhes ? l’?tranger se r?sumaient ? la gestion des gurudwaras de leurs localit?s.

Apr?s l’assaut du Temple d’Or par l’arm?e indienne, les nouveaux arrivants plus orthodoxes et politiquement plus motiv?s que les immigr?s des premi?res g?n?rations prirent le contr?le des gurudwaras et transform?rent ces lieux de culte en forum de propagande anti-indienne. Un nombre important d’organisations vit le jour, propageant l’id?e d’un Khalistan et apportant leur soutien aux r?seaux terroristes en Inde. L’id?e d’un Khalistan fut elle-m?me celle d’un homme de la diaspora. Le concept d’Etat sikh fut ?labor? par un ancien ?tudiant d’Oxford, Kapur Singh (n? en 1909), membre de l’Indian Civil Service, prestigieux corps d’administration indien, ?migr? en Grande-Bretagne. C’est dans les ann?es soixante que se d?veloppa l’id?e de cr?er l’Etat du Khalistan, entit? th?ocratique, " Pays des Purs ".

Parmi les principales organisations sikhes, piliers du mouvement communautaire, le National Council of Khalistan (voir http://www.khalistan.net) , le Dal Khalsa, leBabbar Khalsa et l’Akhand Kirthani Jatha m?ritent une mention toute particuli?re. Le National Council of Khalistan avait ouvert sous l’?gide de Jasjit Singh Chauhan des antennes au Royaume-Uni, en Allemagne, au Canada et aux Etats-Unis. Les activit?s du Dal Khalsa ?taient quant ? elles principalement lanc?es aux Etats-Unis et en Allemagne, tandis que le Babbar Khalsa agissait principalement depuis Vancouver. L’Akhand Kirthani Jatha op?rait au Royaume-Uni et au Canada [8]. De toutes ces formations, c’est au National Council of Khalistan que l’on doit la cr?ation du slogan Khalistan, " pays des purs ", nouvelle entit? territoriale aux consonances famili?res, prononc? pour la premi?re fois ? Londres en septembre 1971. Une d?cennie plus tard, le 12 avril 1980, Jasjit Singh Chauhan annon?ait la formation du Conseil National du Khalistan et eut recours ? de nombreux artifices pour asseoir les assises de la R?publique du Khalistan proclam?e par un gouvernement en exil sous son ?gide. L’?mission de passeports, de timbres, de monnaie au sceau khalistani, parachev?rent l’officialisation du mouvement ? l’?tranger. Ces activit?s jug?es anti-indiennes entra?n?rent la confiscation du passeport indien de Chauhan en 1981 et des poursuites ? son encontre pour activit?s s?ditieuses et encouragement ? la haine entre les communaut?s. Bravant les mises en garde du gouvernement indien, Chauhan, durcit ses positions, anti-indiennes. Il br?la publiquement le drapeau indien, appela en octobre 1982, les leaders akalis ? la d?sob?issance civile et ? la non-coop?ration avec le gouvernement ?lu par la voie d?mocratique au Pendjab. Il alla jusqu’? revendiquer la gen?se d’une force de 10 000 hommes susceptible de s’engager dans une gu?rilla contre les troupes indiennes. En mai 1983, il se targuait d’avoir le soutien des Etats-Unis et de pouvoir ainsi atteindre ses objectifs en quatre ans. Il lan?a un appel pour mettre fin aux exportations de c?r?ales ? l’Inde. En juillet 1983, il conseillait ? Sant Harchand Singh Longowal et ? Bhindranwale de constituer rapidement un nouveau gouvernement sous peine sinon de voir le NCK s’en charger. Le Conseil fit circuler une r?solution indiquant la volont? de cr?ation d’un foyer pour les Sikhs et la revendication d’une voix ? l’Assembl?e G?n?rale des Nations-Unies [9]. Ganga Singh Dhillon constitue une autre figure de proue du mouvement s?paratiste de la diaspora. Citoyen am?ricain d’origine indienne, il est pr?sident de la Nankana Sahib Foundation ? Washington. Il rendit publique l’existence de liens entre les militants du JKLF (Jammu and Kashmir Liberation Front) et le NCK (National Council of Khalistan). D?s 1981, Chauhan revendiquait le soutien du parti Jamaat-e-Islami dans la partie du Cachemire sous contr?le pakistanais. Il parcourut ? la m?me ?poque le pays en proclamant l’?tat de " nation s?par?e " (qaum) des Sikhs. L’entretien de liens avec des s?nateurs am?ricains, ainsi qu’avec des membres de la Haute Administration au Pakistan, fut capital pour la diffusion et le gain en cr?dibilit? du mouvement [10]. Enfin, une autre organisation de premier plan, le Dal Khalsa, vit le jour dans la foul?e de l’adoption de la r?solution d’Anandpur Sahib, le 13 avril 1978, avec pour objet la cr?ation d’un Etat sikh ind?pendant et souverain. Contrairement aux deux pr?c?dentes, cette formation ne d?guisa jamais son recours ? l’usage de la force pour parvenir ? ses fins, comme en t?moigne le d?tournement d’un appareil d’Indian Airlines, le 29 septembre 1981. Interdite en Inde en mai 1982, au titre du " Unlawful Activities Prevention Act ", l’organisation poursuivit son activit? depuis le Royaume Uni et l’Allemagne o? elle ouvrit des branches en 1983. Au Pendjan, l’exercice de pressions pesantes sur les factions akalies mod?r?es se fit ouvertement apr?s l’annonce de la d?cision, prise conjointement par le Dal Khalsa et le Babbar Khalsa depuis Vancouver, de menacer les factions akalies mod?r?es de subir un sort similaire ? celui des Nirankaris en 1978. Ces m?mes organisations revendiqu?rent l’assassinat du magnat de la presse hindoue Lala Jagat Narain, et de Shri Atwal directeur des forces de police du Pendjab, au d?but des ann?es quatre-vingts. Le Dal Khalsa depuis l’Angleterre lan?ait explicitement un appel ? la lutte arm?e au Pendjab et mena?ait de mort " les tra?tres ? la communaut? ". Depuis Vancouver, ? la m?me p?riode, le " Consul-G?n?ral du Khalistan ", se targuait de l’appui du Pakistan, qui accorderait, apr?s la constitution d’un Khalistan, ? Nankana Sahib, lieu de p?lerinage sikh situ? en territoire pakistanais, un statut similaire ? celui du Vatican, L’Akhand Kirthai Jatha se d?marqua des autres par sa vocation essentiellement religieuse, mais ?tendit son soutien aux autres organisations politiques, extr?mistes sikhes, en particulier au Babbar Khalsa. Aussi, le mouvement s?paratiste pour la cr?ation d’un Khalistan n’aurait-il pas connu un tel essor dans les ann?es quatre-vingts sans l’incitation et l’inspiration re?ue de la diaspora sikhe au Royaume-Uni, au Canada et aux Etats-Unis. L’Etat voisin du Pakistan entretint lui aussi le r?seau militant en fournissant camps d’entra?nement et soutiens logistiques aux militants khalistanis sur son territoire. Depuis le d?but des ann?es quatre-vingts, de nombreux camps ont ?t? identifi?s par les services sp?ciaux indiens ? Kothatial, Niazbeg, Sargodha, Attock, Gujranwala, Sobha Singh, Rawalpindi, Nankana Sahib, Rahimyar Khan. Les objectifs strat?giques et politiques du Pakistan ?taient selon New Delhi, d’encourager les divisions hindous-sikhs afin d’?tablir une ceinture sikhe pro-pakistanaise, tr?s importante comme base de renseignements sur les mouvements de troupes en cas de guerre, et d’essayer de d?truire la coh?sion politique et ethnique des Sikhs avec le reste du pays sans soutenir r?ellement l’id?e de l’?tablissement d’un Etat th?ocratique ? sa fronti?re. L’internationalisation de la question sikhe compta sans doute pour beaucoup dans la d?cision du Premier ministre Indira Gandhi de mettre radicalement fin au mouvement qu’elle avait g?n?r? et qui ?chappait d?sormais ? tout contr?le. Le 2 juin 1984, Indira Gandhi annon?ait ? la Nation indienne l’action qu’elle ?tait pr?te ? entreprendre contre Bhindranwale et ses partisans, r?fugi?s dans le sanctuaire des Sikhs, le Temple d’Or d’Amritsar, transform? en arsenal et quartier g?n?ral des terroristes. Accusant les repr?sentants akalis, d’?mettre sans cesse de nouvelles revendications et de fomenter campagne d’agitation sur campagne d’agitation, Indira Gandhi d?clarait : " la direction de l’organisation semble avoir ?t? saisie par un groupe de fanatiques et de terroristes dont les instruments pour atteindre leurs vis?es ne sont que meurtre, poudreetpillage " [11]. A l’absence persistante d’une politique ?tatique clairementd?finie ? l’?gard desminorit?s succ?da l’?mergenced’un appareil d’Etat r?pressif con?u pour r?pondre ? toute attaque. L’assaut de l’arm?e f?d?rale et la destruction de l’Akal Takht-tr?ne des Immortels, symbole du pouvoir spirituel et temporel du sikhisme fut une erreur politique consid?rable. Dans la foul?e, l’op?ration "Woodrose ", fouille syst?matique des demeures des familles sikhes du Pendjab, donnant lieu souvent ? des interrogatoires, voire m?me ? des tortures, parachev?rent ce processus d’ali?nation de la communaut? sikhe. Les cons?quences sociales, religieuses et politiques de l’op?ration Blue Star et des pogroms anti-sikhs de Delhi en novembre 1984 (qui firent plus de 2000 victimes et 10000 sans-abri), apr?s l’assassinat du Premier Ministre, consacr?rent l’enlisement politique. Jusqu’? la disparition d’Indira Gandhi, les moindres revendications politiques ?mises par les minorit?s religieuses, furent per?ues et projet?es comme des menaces ? l’unit? et ? l’int?grit? nationale et violemment r?prim?es [12].

Fort du raz de mar?e ?lectoral qui le porta au pouvoir en novembre 1984, Rajiv Gandhi, succ?dant ? sa m?re, opta pour une politique de main tendue et relan?a les n?gociations avec la faction mod?r?e akalie. L’accord Rajiv Gandhi-Harchand Longowal, symbolisait le 24 juillet 1985, la victoire des forces en faveur de l’int?gration nationale. Dans la foul?e, les ?lections ? l’assembl?e r?gionale de septembre 1985 port?rent au pouvoir avec une imposante majorit? de 73 sur 117 si?ges, un gouvernement akali sous l’?gide d’un Jat-sikh, Surjit Singh Barnala. Ce triomphe ?lectoral permettait d’amorcer un processus de normalisation. Cependant, les d?fections dans les rangs Akali, et les promesses non tenues du parti du Congr?s (Transfert de Chandigarh au Pendjab originellement pr?vu pour le 26 janvier 1986) ruin?rent ces espoirs. En sabotant l’accord Rajiv-Longowal, le gouvernement laissait le champ libre aux extr?mistes revendiquant le leadership du Panth. Le 26 janvier 1986, la Constitution d’un Comit? Panthique par une assembl?e de la Khalsa red?clenchait la spirale de violence [13]. La r?pression polici?re massive de l’Etat, sous l’?gide de Julio Ribeiro, qui opta pour une lutte anti-terroriste ? tout crin, eut des cons?quences dramatiques. De source officielle, le nombre des attentats passa de 1246 ? 3047 entre 1987 et 1988 [14].

Au d?but des ann?es quatre-vingt dix, les terroristes profit?rent du vide politique dans l’Etat plac? sous r?gime d’administration directe depuis mai 1987, en imposant ? la population un code de conduite draconien. Loin de faire appel ? un processus d’identification spontan?e, ? des r?f?rences culturelles anciennes, ils tent?rent de les imposer par la force. Les directives des militants port?rent d’abord sur l’interdiction de consommer alcool et tabac, ainsi que sur la prescription d’un v?g?tarisme strict, ob?issant en cela ? la lettre aux pr?ceptes du sikhisme. Par la suite, ils impos?rent un code vestimentaire dans les ?coles tandis que le Pendjabi y ?tait impos? comme langue d’instruction. L’enjeu de la langue fut remis ? l’ordre du jour et l’usage de l’hindi proscrit sur les ondes de la radio officielle, All India Radio [15]. Impos? par la force et non fruit d’un choix de la communaut? dans son ensemble, ce retour aux sources et ces all?geances forc?es n’ont ?t? qu’?ph?m?res. Le bref interm?de que constitua le gouvernement de front national de V.P. Singh, et la victoire ?crasante d’une des factions de l’Akali Dal, l’Akali Dal-M (Mann) conf?ra l’impression d’une consolidation ethnique sikhe, mais sans que les perspectives de la mise en oeuvre de l’accord Rajiv-Longowal ne se pr?cisent.

En f?vrier 1992, au terme de 57 mois de r?gime d’administration directe, des ?lections, caract?ris?es par un taux d’abstention record, (25% de participation) port?rent au pouvoir un gouvernement congressiste sous l’?gide d’un Jat-sikh, Beant Singh. A la t?te des forces de police depuis 1991, Kanwar Pal Singh Gill, ?galement Jat-sikh, consid?rant qu’il s’agissait d’un probl?me interne ? r?gler au sein de la communaut?, est parvenu en dressant les Jats contre les Jats, en l’espace de trois ans, ? endiguer la vague terroriste gr?ce ? l’?limination des chefs de file des mouvements les plus actifs. En novembre 1993, l’arrestation de Sohan Singh, principal id?ologue khalistani, apr?s l’?limination de Paramjit Singh Panjwar, leader du Khalistan Commando Force et de Daljit Singh Bittoo, chef de file de la Sikh Students Federation, marquait un pas suppl?mentaire dans le processus de normalisation.

Conclusion

La radicalisation du communautarisme sikh, dans les ann?es quatre-vingts, proc?de donc largement d’une exploitation des sentiments communautaires. La manipulation des variables ethnique et religieuse a constitu? la principale strat?gie des partis en rivalit? dans l’ar?ne politique locale. La responsabilit? du parti du Congr?s dans cette d?rive politique sans pr?c?dent ne fait aujourd’hui plus de doute. L’?ph?m?re " dictature " des fondamentalistes au Pendjab, de 1989 ? 1992, aura sans doute ?t? une le?on utile pour le jeune Etat indien, pr?venu contre les dangers de promotion d’un vide politique, et d’encouragement ? des mouvements communautaristes rapidement incontr?lables. Depuis 1992, l’entr?e en fonction ? Chandigarh d’un gouvernement congressiste, encourageant un retour aux valeurs la?ques et au jeu des forces d?mocratiques, favorise un retour ? des proc?dures politiques plus saines [16]. La lassitude des populations civiles aide naturellement l’Etat ? ?radiquer les r?seaux terroristes qui vivaient sur le pays. L’essoufflement du mouvement s?paratiste ? l’?tranger laisse esp?rer que les sentiments d’appartenance communautaire renforceront la coh?sion r?gionale et seront moins des facteurs de d?sint?gration nationale. Certes, des liens ?troits entre le lobby sikh am?ricain et les s?nateurs du Congr?s demeurent, comme l’ont r?v?l?, ? la mi-janvier 1994, les assurances du Pr?sident Clinton de se porter garant des droits du " peuple sikh ". Ces d?clarations soulev?rent un toll? en Inde. Lors de la visite du Premier ministre P.V. Narasimha Rao, au printemps 1994, des formations khalistani ont organis? d’importantes manifestations [17].

En Inde, la crise du Pendjab aura ?t? un avertissement majeur dans l’histoire politique du pays. Face aux multiples forces centrifuges, il est certain que d?sormais, forts de cet enseignement, les dirigeants au Centre, congressistes ou non, ne r?veilleront pas sans en mesurer les d?viances possibles, des communautarismes, qui constituent finalement des menaces plut?t que des facteurs de consolidation du sentiment d’appartenance dans un Etat pluri-confessionnel et multinational, dont ils s’?taient port?s garants.

P.S.

[1] Ce souci de garantir aux Sikhs la p?rennit? de leurs privil?ges appara?t notamment dans les assurances donn?es ? plusieurs reprises par Jawarlal Nehru et le Mahatma Gandhi que les int?r?ts sikhs ne seraient pas ignor?s dans de futurs engagements constitutionnels (Jawaharlal Nehru ? Master Tara Singh, S. Gopal, selected works of Jawaharlal Nehru, vol. 10). Sur la question, voir ?galement K.L. Tuteja, The "Sikhs and The Nehru Report" in Paul Wallace, Surendra Chopra, Political Dynamics and Crisis in Punjab, pp. 87-101 ; "The Sikh and The Congress, 1930-1940", pp. 102-122.

[2] Pour une vision approfondie du probl?me, on se reportera utilement ? l’?tude faite par Paul Brass, Language, Religion and Politics in Northern India, Cambridge University Press, 1974. L’auteur y d?fend la th?se d’une Inde Etat-multinational. Il reprend ce th?me de fa?on plus approfondie dans un ouvrage r?cent, Ethnicity and Nationalism, Sage, New Delhi, 1991.

[3] La proportion des Sikhs sur le territoire du Pendjab a toujours ?t? un sujet de pr?occupation pour ces derniers. Constituant 56 % de la population en 1966 apr?s le red?coupage de la r?gion, ils repr?sentaient quelque 52 % en 1981. L’importance de la population migrante en provenance des Etats du Bihar, de l’Uttar Pradesh et du Madhya Pradesh a aussi ?t? ? l’origine de la volont? d’inverser les flux migratoires afin d’asseoir une majorit? sikhe, devenue au milieu des ann?es quatre-vingts le cheval de bataille des fondamentalistes sikhs.

[4] Il est ? noter que les desiderata des dirigeants sikhs figuraient d?j? dans les propositions constitutionnelles soumises au Comit? Sapru ? la veille de l’ind?pendance dans lequel les sikhs rappellent leur position unique, en tant que troisi?me communaut? dans une Inde divis?e entre hindous et musulmans mais au poids politique historique et ?conomique d?passant leur importance num?rique (Appendix N? VII, Sikh leaders Memorandum for the Conciliation Committee, in Constitutional Proposals of The Sapru Committee, January 1946).

[5] Pour une pr?sentation rapide mais compl?te de l’articulation des variables ethnique et religieuse sikhes dans la conduite politique de cette minorit?, on se reportera utilement ? l’article de Jasmail Singh Brar, "Minorities and National Integration in India, a case study of the Sikh in the Punjab", The Sikh Review, Calcutta, March 1990. Pour une ?tude plus approfondie, l’ouvrage r?cemment publi? de Rajinder Kaur, retrace dans une perspective historique le dilemme identitaire sikh (Sikh identity and National integration, New Delhi, Intellectual Publishing House, 1992).

[6] De tous les pays d’Asie du Sud, l’Inde est le seul Etat la?que par proclamation constitutionnelle. Cependant, l’id?e de privatisation du religieux n’existe pas en Inde, les traditions religieuses ne reconnaissant pas les dualismes, sacr?/profonde, religieux/la?que, public/priv?. Etre un Etat la?que dans le contexte des traditions religieuses et culturelles locales ne suppose pas qu’une r?elle barri?re s?pare l’Eglise de l’Etat, ? l’instar de la situation fran?aise. Dans le contexte indien, l’Etat la?que signifie que l’Etat ou le gouvernement ne discriminera pas entre les citoyens selon leur appartenance religieuse. Il cr?era des conditions dans lesquelles chacun sera libre de suivre sa vie religieuse et culturelle selon ses enseignements. Les fondamentalistes sikhs ont contest? le libell? de l’article 25 de la Constitution qui assimile les sikhs aux hindous. En 1984, ils ont br?l? symboliquement ces pages jug?es outrageantes de la Constitution.

[7] Abida Samiuddin (ed.), Punjab Crisis, Challenge and Response, New Delhi, Mittal Publications, 1985, Appendix II p. 665. Cette r?solution fut r?f?r?e ? la Commission Sarkaria nomm?e par Indira Gandhi en 1983 pour r??valuer les relations Centre-Etat (Sarkaria Commission Report, Government of India Publications, 1988). Pendant la guerre du Golfe, le leader d’une des factions de l’Akali Dal, Simranjit Singh Mann, proposa de d?p?cher des troupes sikhes pour appuyer les soldats am?ricains. Dans une d?marche similaire, SS. Mann adressait en novembre 1990 un m?morandum au gouvernement central appliquant les principes des relations internationales ? ce qui rel?ve des relations Centre-Etat.

[8] Le Babbar Khalsa, ramification de l’Akhand Kirthani Jatha, a choisi la cr?ation de l’Etat d’Isra?l et le combat de Lib?ration nationale kurde comme mod?le du mouvement d’?mancipation sikh.

[9] En novembre 1983, un ouvrage en Punjabi, Khalsa Raj, fut diffus? en Angleterre par le Dal Khalsa, appelant l’av?nement du r?gne de la Khalsa. Il rappelait, en outre, qu’il se proposait de r?veiller les sentiments religieux des sikhs, et de les inciter ? coop?rer avec les autres groupes luttant pour l’ind?pendance, pr?nant la r?volte arm?e. Des tracts, distribu?s en Inde le 29 mai 1983, qualifiaient la Constitution indienne de document invalide et d?claraient que le Dal Khalsa proposait de d?fier l’Inde devant la CIJ et d’intervenir aupr?s des Nations-Unies en faveur du mouvement "Quit Sikh Homeland".

[10] Le National Council of Khalistan repr?sente l’un des principaux artisans du s?paratisme en exil. Sur l’?volution de la question khalistani et la d?rive fondamentaliste, on se reportera ? l’article de T.N. Madan, "Fundamentalism and the Sikh Religious Tradition", in Martin Marty and R. Scott Appleby (eds.) Fundamentalism observed, Chicago University Press, 1991, pp. 596-627. De fa?on significative, dans la phase d’?laboration de l’accord, avaient ?t? exclus des n?gociations les plus radicaux des deux camps : Buta Singh et Darbara Singh, pour le parti du Congr?s (anciens membres de l’Akali Dal), et Prakash Singh Badal, Gurbashan Singh Tohra, pour le parti Akali.

[11] White Paper on Punjab Agitation pp. 105-107.

[12] De nombreuses associations pour la d?fense des droits de l’homme s’?lev?rent contre ces pratiques du gouvernement central, d?non?ant les lois noires impos?es ? la population sikhe du Pendjab. Les ann?es 1986 ? 1991 sont d?nonc?es par le parti Akali comme l’av?nement de l’Etat terroriste. Le 59e amendement ? la Constitution, qui permit de prolonger le r?gime d’administration directe aux termes de l’article 356, fut aussi largement ? l’origine de l’enlisement.

[13] Un comit? panthique de cinq membres constitue l’organe central des quatre groupes principaux autour de la n?buleuse khalistani (Khalistan Commando Force, Khalistan Liberation Force, Babbar khalsa et All-India Sikh Students Federation). Sohan Singh, m?decin dans les ann?es cinquante et directeur des services de sant? de l’Etat du Pendjab (r?fugi? au Pakistan), lan?a un appel ? la s?dition en 1984.

[14] Sur la p?riode 1984-1991, l’analyse de Gurharpal Singh, "The Punjab Problem in the 1990s. A post-1984 assessment", The Journal of Commonwealth and Comparative Politics, July 1991 pp. 175-189) rend le Congr?s responsable de l’enlisement et de la transformation du probl?me pendjabi en insoluble conflit ethnique. La r?pression polici?re massive, par une police accus?e de biais communautaristes au tournant des ann?es quatre-vingt-dix, s’av?ra totalement inefficace. Sur les cons?quences de cette derni?re, voir Ved Marwah, "Cop-ping out", Seminar n?398, december 1992.

[15] Les militants s’attaqu?rent aux symboles du gouvernement "hostile" de New Delhi, en prenant pour cible les repr?sentants de la station d’?mission de la All India Radio. A Chandigarh, R.K. Talib fut assassin? en d?cembre 1990. A Patiala, Manchanda, chef de station locale, fut d?capit? et sa t?te envoy?e au gouvernement central. (Cf. article de l’auteur, "Le Pendjab, du s?paratisme ? la transition d?mocratique", H?rodote, n?71, d?cembre 1993).

[16] Ces ?lections ont donn? lieu ? de nombreuses analyses en raison du faible taux de participation. Mais leur d?roulement, sous l’?gide de P.V. Narasimha Rao, qui a ? son passif d’avoir ?t? ministre de l’Int?rieur au moment des pogroms anti-sikhs de Delhi, et du Gouverneur Surendra Nath, ancien directeur des forces de police de Delhi, fut une victoire en soi, le premier pas vers la restauration du processus d?mocratique.

[17] Pour une illustration de l’influence du Pakistan dans les op?rations de d?stabilisation, p?riodiquement d?nonc?es par la presse indienne, on peut se reporter aux articles, "Pakistan’s Involvement in Punjab Terrorism, a familiar link, another ISI Action", Frontline, 9 avril 1993 et "Peace is the first step", Pioneer, 17 juin 1992.

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