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MALI

Doux pays qui mutile ses petites filles

Nicole BURETTE

Wednesday 27 August 2003, by BURETTE*Nicole

Au Mali, 94 pc des femmes en ?ge de procr?er sont excis?es. C’est dire si cette pratique a des ancrages profonds. Faut-il la condamner ? Peut-?tre. Mais cela sera sans effet. Par contre, aborder le probl?me sous l’angle de la sant? semble porter ses fruits.

La ressortissante malienne, condamn?e l’ann?e derni?re en France apr?s la mort d’une petite compatriote qu’elle avait excis?e, n’a vraisemblablement rien compris ? ce qui lui arrivait. Elle n’avait pourtant, dans son esprit, rien fait d’autre que d’accomplir son devoir, ? savoir corriger une ? imperfection ? de mani?re ? permettre ? la petite fille de devenir un jour une femme accomplie. Les Occidentaux que nous sommes ne peuvent que s’insurger contre ce rituel, ressenti comme barbare. Pourtant, mieux entendre les fondements de cette pratique ancestrale est peut-?tre le seul moyen de l’?radiquer.

C’est du moins le sentiment profond que l’on ?prouve ? l’issue d’un voyage au pays malien, champion toutes cat?gories de l’excision puisque 94 pc des femmes en ?ge de procr?er y sont mutil?es. Sous des formes diverses, dont la seule ?vocation peut glacer d’horreur. Et plus encore quand on sait que ces interventions se font g?n?ralement ? vif.

Impossible toutefois d’?viter les pr?cisions techniques. Ces op?rations sur le sexe f?minin se pratiquent au Mali sous trois formes diff?rentes : soit la clitorectomie (enl?vement d’une partie ou de la totalit? du clitoris), soit l’ excision pure (op?ration pr?c?dente plus ablation d’une partie des petites l?vres), soit l’ infibulation (enl?vement du clitoris et des petites et grandes l?vres puis fermeture du vagin par une couture faite de fils ou d’?pines avec maintien d’une ouverture minimale pour l’?coulement des r?gles et de l’urine). Cette derni?re m?thode ne concernerait ? heureusement ? que 5 pc des cas.

Agir ! Intervenir ! Interdire ! Les pens?es qui viennent in?vitablement ? l’esprit de tout individu nourri aux droits de l’Homme, aux droits de la femme, aux droits de l’enfant. Le gouvernement malien l’a lui-m?me envisag?, lui qui, depuis 1990, semble, dans sa majorit?, sensibilis? au probl?me. Avant de rebrousser chemin pour affiner un angle d’attaque susceptible d’?tre efficace.

En effet, tous les intervenants de terrain luttant contre l’excision, qu’ils soient du cru ou des ONG internationales, sont unanimes : attaquer cette tradition de front en la condamnant est vou? ? l’?chec. Cette attitude ne contribue qu’? intensifier un ph?nom?ne de clandestinit? doubl? d’un sentiment d’incompr?hension totale rapidement connot? d’interventionnisme occidental per?u comme d?plac?. Il faut passer par le d?sir de comprendre pour pouvoir agir. Puis informer. En douceur, dans une attitude de respect. C’est le processus qui est d?velopp? depuis quelques ann?es au Mali par le biais d’une ?troite collaboration entre les autorit?s, des organismes internationaux et des associations locales, lentement gagn?es ? la cause. Et les r?sultats sont encourageants. En cinq ans, le ph?nom?ne aurait diminu? de 3 pc.

? Cerner l’origine de cette pratique est un pr?ambule indispensable ?, insiste Madina Bocoum, responsable dans la r?gion de Bamako du programme Mutilation g?nitale f?minine pour Plan International, cette ONG financ?e par les parrainages d’enfants qui a fait du travail de fond avec les collectivit?s locales son principe moteur. Et de planter le d?cor. Ce rituel est tellement ancien qu’il est difficile de le situer dans le temps. Tellement ancr? aussi que sa signification a ?volu?, a pris des sens tr?s divers. Li? ? la religion ? Certes, pour certains musulmans locaux (religion dominante ? 90 pc), une femme non excis?e est impure. Mais le Coran ne donne aucune indication en la mati?re et la plupart des grands pays musulmans n’excisent pas les femmes. Par ailleurs, au Mali, les minorit?s chr?tienne et animiste excisent autant que les musulmans. Connot? sexuellement ? Parfois. Pour certains, en effet, il s’agit de s’assurer de la virginit? des jeunes filles. D’autres pensent que la non-ablation du clitoris, permettant son d?veloppement d?mesur?, emp?che les relations sexuelles. Ou sont persuad?s que l’excision est un passage oblig? pour la f?condit?. Une autre croyance courante consiste encore ? consid?rer le clitoris comme un dard (un ? kis? ? en langue bambara) qui peut blesser l’homme ou le nouveau-n?. Enfin, l’excision a ?t? longtemps vue comme un rite initiatique ? l’entr?e de l’adolescence, ? l’instar de la circoncision pour les gar?ons. Ce principe fondateur a toutefois perdu de son sens quand on sait que ces interventions sont de plus en plus pratiqu?es dans les premi?res semaines apr?s la naissance.

Mais une constante en tout cas. Pr?s de 100 pc de la population ne sont pas loin de penser que c’est une ?tape incontournable. Qu’il s’agisse des p?res, des m?res, des gar?ons, des filles, des grands-parents. Quelles que soient les menaces brandies. Quelle que soit l’ire internationale. Alors ? Alors, lourde t?che...

Pourtant, une s?rieuse lueur d’espoir se dessine depuis quelques ann?es. Non, il ne faut pas aborder le probl?me sous l’angle de la religion. Non, il ne faut pas l’envisager sous l’angle de la sexualit?. Non, il ne faut pas l’envisager sous l’angle des droits.

Par contre, en parler sous l’angle de la sant? ne rencontre presque que des oreilles attentives. C’est que l’excision en a, des impacts sur la sant?. Imm?diatement, tout d’abord. G?n?ralement pratiqu?e sans anesth?sie et dans des conditions d’hygi?ne ?l?mentaires -avec un couteau non d?sinfect? qui sert collectivement-, l’op?ration s’accompagne souvent de complications. Comme des h?morragies, des infections ou l’inoculation de maladies (t?tanos, h?patite et... VIH/Sida). Quand la douleur et le choc ne sont pas d’une intensit? mortelle... A plus long terme, les femmes sont ?galement tout le temps confront?es aux cons?quences de la chose.

Sur le plan psychologique : des filles sont traumatis?es ? vie par la douleur de l’excision. Sur le plan sexuel : chez certaines femmes, l’orifice laiss? est si ?troit que toute relation sexuelle est synonyme de souffrance innommable, avec les risques de tension au sein du couple, de r?pudiation (dans une soci?t? polygame), de marginalisation que ce v?cu g?n?re.

Enfin, d’un point de vue sant?, ces amputations sont source de probl?mes de tous ordres : incontinence urinaire ou annale pour cause d’organes p?riph?riques endommag?s, st?rilit? et infections dues ? la r?tention du sang menstruel et, surtout, accouchements rendus extr?mement p?rilleux ? cause de l’?troitesse, de la perte d’?lasticit? de l’orifice vaginal. Avec pour cons?quences : ?touffement du nouveau-n? et/ou d?chirures de toute sorte pouvant atteindre l’ur?tre, le sphincter...

Le probl?me, c’est que ces ?tres, peu inform?s, font tr?s rarement le lien entre ce qui leur arrive et l’excision. Mais constat empreint d’optimisme : ils le font tr?s rapidement quand on leur d?taille le rapport entre les deux. C’est l?- dessus que misent les crois?s contre l’excision au Mali. Qui, depuis quelques ann?es, se sont lanc?s dans une entreprise de sensibilisation des personnes consid?r?es comme influentes. Avec un succ?s spectaculaire.Parmi les cibles privil?gi?es : la fameuse caste des ? griots ?. Dans cette soci?t? traditionnelle du Mali, les griots ont un r?le h?r?ditaire et sacr? de communicateurs. A la fois fous du roi, annonciateurs de toutes les nouvelles (naissances, mariages...), m?diateurs, les griots sont aussi ceux qui peuvent ? tout dire ? aux plus humbles comme aux plus haut plac?s. Ils ont, selon leurs propres dires, ? une influence consid?rable dans tous les rouages de la soci?t? ?.

Madina a donc pris son b?ton de p?lerin pour aller leur exposer sa th?se. ? Nous ne savions pas que l’excision ?tait dangereuse, commente aujourd’hui un ? grand griot ?, tr?s docte dans son costume color?. Madina a eu beaucoup de courage de venir nous trouver. Mais elle a eu raison. En nous donnant des explications, en nous montrant des films tr?s explicites quant aux cons?quences m?dicales, elle nous a convaincus. ? R?sultat : la caste des griots (ses artistes, ses infirmi?res, ses hommes politiques, ses journalistes, ses m?diateurs villageois, ses exciseuses aussi...) a d?cid? d’apporter son total soutien ? la lutte contre l’excision. Au Mali mais aussi aupr?s des Maliens qui vivent ? l’?tranger.

Les exciseuses aussi s’imposent comme des interlocuteurs de premi?re ligne. Sinaba Koloko, une tr?s vieille dame au visage tout de douceur et de sagesse, nous re?oit dans sa case. C’est elle qu’on appelle depuis presque 60 ans ? chaque naissance d’une petite fille dans un p?rim?tre de plusieurs kilom?tres, soit une centaine d’interventions par an. ? Mon m?tier d’exciseuse, je l’ai h?rit? de ma m?re. C’est elle qui m’a transmis le couteau et qui, elle-m?me, le tenait de sa m?re. ?

Au d?but, l’octog?naire a refus? le contact avec Plan. ? Je ne comprenais pas que des gens veuillent m’emp?cher de pratiquer un m?tier h?rit? de mes parents. ? Puis, au fur et ? mesure que l’ONG venait faire des animations dans le village, que les femmes lui racontaient ce qui ?tait dit, ? j’ai compris, articule lentement Sinaba, que ce m?tier dont je me glorifiais en pensant faire du bien, pouvait mettre la vie des femmes en danger ?. Madame Koloko n’a pas encore arr?t? car, ?conomiquement, socialement, c’est sa raison d’?tre. Mais elle se dit en proie ? des doutes. Les exciseuses sont effectivement des personnalit?s de poids dans les villages.

D’o? la r?flexion men?e par Plan International, comme l’explique le directeur de l’ONG ? Bamako, Joachim Segurado, en vue d’une indispensable reconversion, socialement valorisante, de ces professionnelles de l’excision. A quelques kilom?tres de l?, une maternit? rudimentaire ?quip?e de trois lits. Dans deux d’entre eux : deux mamans heureuses de tenir un nouveau-n? dans les bras. Dans le troisi?me, une toute jeune fille, ? peine 14 ans, est recroquevill?e sur elle-m?me, le visage ravag? de tristesse. ? Son b?b? n’a pas pu passer. Il est mort ?, explique la ? matrone ? pr?cisant que la jeune m?re, sans le savoir comme beaucoup, ?tait infibul?e. ? Un cas fr?quent ?, ajoute l’accoucheuse, elle aussi gagn?e depuis peu, comme nombre de ses homologues, ? la lutte contre l’excision. Dans un autre village, sur la place, on assistera encore ? une r?union de femmes convi?es ? une animation contre l’excision. Idem dans une classe de jeunes filles. O? l’on constate la m?me volubilit?, la m?me avalanche de questions. O? les langues semblent heureuses de pouvoir se d?lier. O?, parfois, on vire m?me au militantisme. Ainsi, ces jeunes gar?ons arborant un t-shirt ? lutte contre l’excision ?, affirment qu’ils n’imposeront jamais cette pratique ? leur filles. Ou encore ces deux adolescentes qui viennent de cr?er le ? club des filles non-excis?es ? avec la ferme intention d’en finir avec le sentiment de honte que ce ? handicap ? v?hicule.

Autre preuve que les esprits ?voluent, une famille (un p?re, ses deux femmes et ses quatre filles) accepte de nous recevoir dans son humble case pour t?moigner. Fily et Nakany, 12 et 11 ans, racontent, les yeux baiss?s qu’elles sont toutes deux incontinentes. Parlant du pipi au lit, des infections et m?me des odeurs, elles ?voquent leur sentiment de honte, leur peur d’?voquer ce sujet avec leurs copines. ? J’ai tout essay?, ajoute la maman, Fanta. J’ai fait le tour des gu?risseurs, je les ai m?me battues parce que je les croyais paresseuses ?. C’est apr?s une s?ance d’information organis?e au village qu’elle a compris que cela pouvait ?tre li? ? la mutilation, r?alis?e quand elles avaient 4 et 3 ans, par la m?me exciseuse. Elle se souvient que, effectivement, cette intervention avait provoqu? une h?morragie chez les deux, mais qu’elle a cru sans cons?quence. Depuis peu, on a diagnostiqu? chez les deux fillettes que le nerf urinaire avait ?t? touch?. Et que, seule une intervention ? ? l’?tranger ? pourrait les gu?rir. ? Plus aucune de mes filles ne sera excis?e ?, ass?ne le p?re.

Mobilisation aussi, lentement, au niveau gouvernemental. Jos?phine Keita, directrice du Programme national de lutte contre l’excision se dit ? tr?s optimiste ?. ? Il y sept ans, le sujet ?tait tabou. Maintenant, on en parle sous tous les toits. M?me avec les responsables religieux ?. Son objectif est ambitieux : r?duire cette pratique de 40 pc en cinq ans. ? Si on nous en donne les moyens, on peut y arriver ?, affirme-t-elle, entour?e d’une ?quipe de Maliens, hommes comme femmes, tr?s motiv?s.

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