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Traffic mafieux autour de Mugabe

La contrebande des diamants du sang

John CARLIN

Monday 25 August 2003, by CARLIN*John

Comment les gemmes provenant de la zone rebelle de la r?publique d?mocratique du Congo trouvent-elles leur chemin vers le march? mondial ? Des t?moignages recueillis par El Pa?s permettent de reconstituer le trafic organis? ? partir du Zimbabwe par des proches du pr?sident.

Pour faire passer un demi-million de dollars d’argent sale d’un pays ? un autre, il y a deux r?gles fondamentales ? respecter. Il faut d’abord voyager en classe affaires, parce qu’une mallette contenant 500 000 dollars serait trop lourde pour ?tre accept?e comme bagage ? main en classe ?conomique. Et ensuite choisir un a?roport d’arriv?e o? les fonctionnaires des douanes ne posent pas trop de questions.

Ces deux r?gles ont ?t? scrupuleusement respect?es par les individus qui ont organis? un vaste trafic de devises et de diamants entre la r?publique d?mocratique du Congo (RDC) et le Zimbabwe, avec la complicit? des autorit?s de ce pays. Les ?normes sommes en esp?ces qui sont introduites par l’a?roport international d’Harare servent notamment ? corrompre de hauts fonctionnaires et autres proches du pr?sident Robert Mugabe, ? tisser des r?seaux de change de devises et surtout ? acheter les "diamants du sang" qui proviennent de certaines zones ravag?es par la guerre civile en RDC.

Notre enqu?te s’est essentiellement fond?e sur le t?moignage de deux individus qui ont accept? de parler sous le couvert de l’anonymat : nous les appellerons Ali et Moses. Ces hommes ont travaill? ensemble dans un cercle compos? de membres de l’?lite gouvernementale zimbabw?enne et d’hommes d’affaires ?trangers qui se sont consid?rablement enrichis gr?ce ? la guerre.

Cette histoire - qui r?v?le les manoeuvres corrompues de l’entourage de Robert Mugabe - a pour principaux protagonistes Emmerson Mnangagwa et Thamer Said Ahmed al-Shanfari. Deux personnages qui ont d?j? fait l’objet d’une longue enqu?te men?e par les Nations unies sur le pillage des richesses min?rales en RDC. Le premier, Mnangagwa, est le plus proche confident du dictateur et joue un r?le cl? dans la police secr?te depuis l’ind?pendance. Avec sa b?n?diction, il est possible de commettre pratiquement n’importe quel d?lit en toute impunit? au Zimbabwe. Quant au second, Al Shanfari, c’est un chef d’entreprise omanais. Un document des services de renseignements sud-africains, auquel nous avons eu acc?s, le d?finit comme le "partenaire ?tranger le plus important du Zimbabwe".

Al Shanfari, qui est PDG de la soci?t? Oryx Natural Resources - laquelle poss?de une concession de diamants ? Mbuji-Mayi, en RDC, conjointement avec les gouvernements zimbabw?en et congolais -, organisait le transfert, depuis l’Europe, des grosses sommes d’argent n?cessaires aux transactions commerciales. Ali, notre t?moin, se rappelle que trois individus diff?rents ?taient charg?s d’aller retirer ? tour de r?le des sommes en esp?ces, qui allaient de 500 000 ? 750 000 dollars, sur deux comptes bancaires ouverts au nom d’Oryx, l’un ? Londres, l’autre ? Bruxelles. Cet argent n’appartenait pas ? la soci?t? - dont les comptes sont contr?l?s par Arthur Andersen -, mais ? trois associ?s arabes d’Al Shanfari. Le premier d’entre eux ?tait un diamantaire libanais, le deuxi?me un trafiquant d’armes irakien et le troisi?me un homme d’affaires soudanais, qui avait ?t? impliqu? en 1992 dans le scandale de la banqueroute de la Banque de cr?dit et de commerce international (BCCI). Ali et Moses affirment qu’ils ont eu directement connaissance de dix voyages de ce type, qui auraient permis de transf?rer un total de 5 millions de dollars environ.

Les convoyeurs d’Al Shanfari s’embarquaient en classe affaires ? l’a?roport de Gattwick, au sud de Londres. "Il n’y avait aucun probl?me pour faire passer les mallettes ? travers les rayons X : les liasses de billets ressemblent ? du papier ordinaire." Arriv?s ? Harare, ils passaient les contr?les de douane sans difficult? gr?ce ? l’aide de Mnangagwa et ? la complicit? de l’arm?e du Zimbabwe. "Apr?s, l’argent ?tait r?parti de diff?rentes fa?ons", explique Ali, qui assure avoir vu beaucoup de choses. "Une partie revenait ? l’ambassade de l’OLP ? Harare. L’ambassadeur ?tait quelqu’un de tr?s complaisant. Doyen du corps diplomatique ? Harare - sa voiture portait une plaque CD 1 -, il se livrait au change de devises ?trang?res. Il nous donnait des dollars zimbabw?ens contre nos dollars am?ricains. Des sommes ?normes, dans de grands cartons." De l?, une bonne partie des billets allait ? Mnangagwa. "Mnangagwa pr?levait sa part ? chaque voyage. Il se rendait chez Al Shanfari pour un barbecue ou un d?ner - il poss?de une ?norme propri?t? dans les environs de Harare - et, tandis qu’ils mangeaient, un homme de confiance d’Al Shanfari d?posait deux ou trois cartons bourr?s de billets dans le coffre de la voiture de Mnangagwa."

Autre b?n?ficiaire des largesses de Shanfari : Grace, la jeune ?pouse de Mugabe, bien connue pour ses exc?s de shopping dans les capitales occidentales. Un troisi?me b?n?ficiaire ?tait le g?n?ral Vitalis Zvinavashe, chef des forces arm?es du Zimbabwe. Sydney Sekeremayi, le plus s?rieux rival de Mnangagwa pour la succession de Mugabe ? la pr?sidence, touchait lui aussi sa part. Apr?s avoir servi ? arroser diff?rents membres de l’appareil d’Etat, l’argent qui restait partait pour Kinshasa, la capitale de la RDC, dans des avions fournis par la compagnie d’aviation Avient, dont l’un des directeurs est le tr?sorier de la ZANU-PF (parti au pouvoir) et un ancien ami de Mugabe. Mnangagwa, qui faisait des affaires avec ses homologues de la RDC, s’arrangeait pour qu’on ne pose pas de questions g?nantes ? la douane de l’a?roport de Kinshasa.

"Le proc?d? ?tait tr?s simple, explique Moses. On se donnait rendez-vous ? Kinshasa avec un diamantaire belge nomm? Alphonse et nous lui donnions des dollars contre des pierres brutes, qui avaient ?t? extraites dans la grande zone mini?re de Mbuji-Mayi. Puis nous retournions ? Harare avec les diamants, avant de les acheminer vers l’Afrique du Sud pour les faire tailler. C’?tait l’op?ration la plus d?licate." Deux individus, qu’Ali et Moses connaissent bien, qui travaillaient pour Al Shanfari ?taient charg?s de transporter les diamants dans leur slip jusqu’? Johannesburg. "De quoi remplir une tasse de th?, explique Moses. Ils transportaient facilement pour une valeur de 500 000 ? 1 million de dollars de diamants par voyage." Une fois que les pierres ?taient arriv?es ? l’a?roport de Johannesburg, le plus dur ?tait fait. "Nous rapportions les diamants taill?s ? Harare. Nous n’avons jamais eu aucun probl?me, parce que nous avions l’infrastructure militaire avec nous. Et, bien s?r, nous avions carte blanche ? l’a?roport. A partir de l?, les diamants, certifi?s comme s’ils avaient ?t? extraits l?galement d’une mine appartenant ? Oryx, voyageaient jusqu’? Anvers, o? ils ?taient vendus normalement." Mais Al Shanfari ?tait parfois trop s?r de lui. Si bien qu’un jour le m?canisme s’est gripp?. En principe, les dollars qui voyageaient d’Harare ? Kinshasa ?taient destin?s non pas ? acheter des diamants, mais ? ?tre chang?s contre des francs congolais [1 FC = 0,003 euro]. La transaction avait lieu dans le bureau d’un associ? d’Al Shanfari, un certain Akram Morad, dont Ali affirme qu’il "croulait sous les devises ?trang?res". Akram, selon Ali, est le neveu d’un diamantaire libanais qui fournissait de l’argent liquide achemin? par avion depuis Londres.

"Aux yeux d’Al Shanfari, les francs congolais comptaient pour des clopinettes, raconte Ali. Il y en avait des tonnes, charg?es dans de grands conteneurs, que nous rapportions ? Harare. Ensuite, de nuit, ? l’a?roport, on montait les caisses dans un avion libyen qui emportait l’argent ? Kisangani, au coeur de la zone rebelle de la RDC. Les rebelles avaient un besoin vital de francs congolais. Mais il est impossible d’en obtenir, la guerre emp?chant de faire les 1 200 kilom?tres de Kinshasa ? Kisangani. Ils ?changeaient donc les francs congolais d’Al Shanfari contre des dollars, mais celui-ci pratiquait un taux double de celui pour lequel il les avait vendus ? Kinshasa." L’affaire ?tait tr?s juteuse - m?me si l’on estime aujourd’hui que certains des dollars ?taient faux -, mais risqu?e. "Parce que, si les Zimbabw?ens ou les Congolais se rendaient compte que l’argent allait finir entre les mains de leurs ennemis, ils le feraient payer cher ? Al Shanfari."

"Un jour, on a ?t? arr?t?s ? l’a?roport de Kinshasa, poursuit Ali. Il y a eu une embrouille et la s?curit? militaire congolaise nous a surpris avec des francs congolais pour une valeur de 750 000 dollars alors que nous nous appr?tions ? retourner ? Harare." Un employ? d’Al Shanfari a ?t? jet? en prison, de m?me qu’un associ? d’Akram Morad et un ancien membre de la L?gion ?trang?re qui travaillait pour Avient. L’ancien l?gionnaire a sign? une d?claration sous serment en Afrique du Sud, o? il confirme notamment l’existence de grands cartons remplis de francs congolais, ainsi que l’implication de Mnangagwa et d’Al Shanfari dans ce trafic. Mais l’employ? d’Al Shanfari a ?t? remis en libert?, apr?s une intervention de Mnangagwa aupr?s du ministre de la Justice de la RDC.

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