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DEBAT

Dix v?rit?s sur la mondialisation

Amartya SEN

Wednesday 18 July 2001, by SEN*Amartya

Professeur ? l’universit? de Cambridge (Grande-Bretagne) et prix Nobel d’?conomie en 1998, Amartya Sen signe le point de vue suivant sur la mondialisation.

Les doutes ?mis sur l’ordre ?conomique mondial, qui vont bien au-del? des manifestations organis?es, sont ? consid?rer ? la lumi?re ? la fois de la mis?re immense et de la prosp?rit? sans pr?c?dent que conna?t le monde. Car, m?me si ce monde est incomparablement plus riche qu’il ne l’a jamais ?t?, c’est aussi le lieu de privations extr?mes et de saisissantes in?galit?s. Il faut avoir ? l’esprit ce contraste essentiel pour comprendre le scepticisme g?n?ral qu’inspire l’ordre mondial, et m?me la patience du grand public ? l’?gard de ce qu’on a appel? l’"antimondialisation", en d?pit du caract?re souvent exalt?, parfois violent, de cette contestation. Les d?bats sur la mondialisation exigent d’appr?hender en profondeur des questions qui ont tendance ? se perdre dans la rh?torique de la confrontation, d’une part, et les r?futations h?tives, de l’autre. Un certain nombre de points d’ordre g?n?ral m?ritent l’attention.

1. Les manifestations contre la mondialisation ne sont pas dirig?es contre la mondialisation. Leurs participants, dans l’ensemble, peuvent difficilement s’opposer au syst?me quand leur contestation compte parmi les ?v?nements les plus mondialis?s du monde contemporain. Les protestataires de Seattle, Melbourne, Prague, du Qu?bec et d’ailleurs ne sont pas des gosses du coin, mais des hommes et des femmes venus de la Terre enti?re, qui investissent ces divers lieux pour y exposer des griefs d’ordre mondial.

2. La mondialisation n’est pas un ph?nom?ne nouveau, pas plus qu’elle n’est une simple occidentalisation. Pendant des milliers d’ann?es, la mondialisation a progress? du fait des voyages, du commerce, des migrations, de l’expansion des cultures, de la propagation du savoir et des d?couvertes (y compris dans la science et la technologie).

Les influences ont jou? dans diverses directions. Ainsi, vers la fin du mill?naire qui vient de s’achever, le mouvement s’est en grande partie op?r? ? partir de l’Occident, mais ? ses d?buts (aux environs de l’an 1000), l’Europe s’impr?gnait de la science et de la technologie chinoises, des math?matiques indiennes et arabes. Il existe un h?ritage mondial de l’interaction, et les mouvements contemporains s’inscrivent dans cette histoire.

3. La mondialisation n’est pas en soi une folie. Elle a enrichi la plan?te du point de vue scientifique et culturel, profit? ? beaucoup sur le plan ?conomique aussi. Il y a quelques si?cles ? peine, la pauvret? et une vie "mis?rable, bestiale et br?ve", comme l’?crivait Thomas Hobbes, dominaient le monde, ? l’exception de rares poches d’abondance. En ma?trisant cette p?nurie, la technologie moderne de m?me que les ?changes ?conomiques ont eu leur importance. Les situations pr?caires ne peuvent s’inverser si les plus d?munis sont priv?s des bienfaits consid?rables de la technologie contemporaine, de la solide efficacit? du commerce et des ?changes internationaux, enfin des avantages sociaux autant qu’?conomiques ? vivre dans une soci?t? ouverte plut?t que ferm?e. Ce qui est n?cessaire, c’est une r?partition plus ?quitable des fruits de la mondialisation.

4. Directement ou indirectement, la question essentielle est celle des in?galit?s. La principale provocation, d’une mani?re ou d’une autre, leur est imputable - in?galit?s entre les nations de m?me qu’en leur sein. Au nombre de ces in?galit?s, les disparit?s de richesse, mais ?galement les ?normes d?s?quilibres dans le pouvoir politique, ?conomique et social. Un des probl?mes cruciaux est celui du partage des b?n?fices potentiels de la mondialisation, entre pays riches et pauvres, mais aussi entre les divers groupes humains ? l’int?rieur des nations.

5. La pr?occupation majeure est le niveau d’ensemble des in?galit?s, et non pas leur changement marginal. En affirmant que les riches s’enrichissent et que les pauvres s’appauvrissent, les opposants ? la mondialisation ne livrent pas, le plus souvent, le bon combat. Car m?me si beaucoup des pauvres de l’?conomie mondiale s’en sortent mal (pour toutes sortes de raisons, parmi lesquelles l’organisation int?rieure autant qu’internationale), il est difficile de d?gager avec nettet? une tendance g?n?rale. Beaucoup d?pend des indicateurs choisis et des variables par rapport auxquelles les in?galit?s et la pauvret? sont jug?es. Mais ce d?bat ne doit pas ?tre une condition pr?alable au traitement de la question centrale. La pr?occupation premi?re est celle du niveau d’ensemble des in?galit?s et de la pauvret? - et non le fait qu’elles augmentent ou non ? la marge aussi.

M?me si les d?fenseurs de l’ordre ?conomique contemporain avaient raison de pr?tendre que la situation des d?sh?rit?s s’est, d’une mani?re g?n?rale, un peu am?lior?e (ce n’est, de fait, en aucun cas un ph?nom?ne uniforme), la n?cessit? logique de porter une imm?diate et enti?re attention ? l’effroyable pauvret? et aux in?galit?s consternantes n’en existerait pas moins.

6. La question ne se r?sume pas ? savoir s’il y a profit pour tous les int?ress?s, mais si la r?partition de ce profit est ?quitable. Lorsqu’il existe des avantages ? coop?rer, toutes sortes d’am?nagements sont possibles qui b?n?ficient ? chacune des parties, compar?s ? une coop?ration inexistante. Il faut donc se demander si la r?partition des profits est juste ou acceptable, et non pas uniquement s’il y a profit pour tous les int?ress?s (ce qui peut ?tre le cas dans un tr?s grand nombre d’am?nagements).

Comme le math?maticien et th?oricien du jeu, J. F.Nash, en d?battait il y a plus d’un demi-si?cle (dans un article intitul? "Le probl?me du march?" paru en 1950 dans Econometrica, et cit? par l’Acad?mie royale de Su?de lorsque lui fut attribu? le prix Nobel d’?conomie), en pr?sence de profits issus d’une coop?ration, la question essentielle n’est pas de savoir si tel ou tel r?sultat commun est pour tous pr?f?rable ? une absence de coop?ration (il existe un grand nombre de ces alternatives), mais s’il engendre une ?quitable r?partition des b?n?fices.

Pour prendre une comparaison, si l’on veut faire la preuve qu’une organisation de la famille particuli?rement in?gale et sexiste est injuste, il n’est pas n?cessaire de montrer que la condition des femmes aurait ?t? meilleure hors de la famille, mais simplement que la r?partition des bienfaits du syst?me est gravement in?galitaire et in?quitable dans la situation actuelle.

7. L’?conomie de march? est compatible avec un grand nombre de situations institutionnelles diff?rentes, pouvant d?boucher sur des issues diff?rentes. La question essentielle ne peut pas ?tre celle de savoir si l’on doit pratiquer ou non l’?conomie de march?. Une ?conomie prosp?re est impossible sans son application ? grande ?chelle. Mais cette id?e ne cl?t pas le d?bat, elle ne fait que l’entamer.

L’?conomie de march? peut donner des r?sultats tr?s variables, selon la mani?re dont sont r?partis les moyens mat?riels et exploit?es les ressources humaines, selon les r?gles du jeu qui pr?valent, etc. Or dans tous ces domaines, l’Etat et la soci?t? ont un r?le ? jouer, ? l’int?rieur des pays comme dans le monde. Le march? est une institution parmi d’autres. Hormis la n?cessit? de d?finir au sein d’une ?conomie une politique nationale en faveur des pauvres (enseignement ?l?mentaire et soins de sant?, cr?ation d’emplois, r?formes agraires, facilit?s de cr?dit, protection l?gale, ?mancipation des femmes, et autres), la r?partition des b?n?fices des ?changes internationaux d?pend aussi des divers am?nagements sur le plan mondial (accords commerciaux, l?gislation des brevets, initiatives m?dicales, ?changes dans l’enseignement, encouragements ? la circulation de la technologie, politiques ?cologique et de l’environnement, etc.).

8. Le monde a chang? depuis les accords de Bretton Woods. L’organisation politique, financi?re et ?conomique au niveau international que nous avons h?rit?e du pass? (dont la Banque mondiale, le Fonds mon?taire international et autres institutions) s’est en grande partie construite dans les ann?es 1940, ? la suite de la Conf?rence de Bretton Woods de 1944. L’essentiel de l’Asie et de l’Afrique se trouvait alors toujours sous domination imp?rialiste ; la tol?rance ? l’ins?curit? et ? la pauvret? ?tait beaucoup plus grande ; la d?fense des droits de l’homme encore tr?s fragile ; le pouvoir des ONG (organisations non gouvernementales) inexistant ; l’environnement jug? comme n’?tant pas sp?cialement important ; et la d?mocratie absolument pas consid?r?e comme un droit international.

9. Des changements ? la fois politiques et institutionnels sont n?cessaires. Les institutions internationales existantes ont, ? des degr?s divers, tent? de r?pondre ? une situation devenue diff?rente. La Banque mondiale a, par exemple, r?vis? ses priorit?s sous la conduite de James Wolfensohn. Les Nations unies, notamment avec Kofi Annan, ont cherch? ? jouer un plus grand r?le en d?pit des restrictions financi?res. Mais d’autres changements sont indispensables. En r?alit?, la structure du pouvoir qui sous-tend l’organisation des institutions doit, elle aussi, ?tre r?examin?e par rapport ? la r?alit? politique nouvelle, dont la mont?e de la contestation antimondialiste n’est qu’une lointaine expression.

L’?quilibre du pouvoir, reflet de la situation des ann?es 1940, est lui aussi ? repenser. Consid?rons le probl?me de la gestion des conflits, des guerres locales et des d?penses d’armement. Les gouvernements des pays du tiers-monde portent une lourde responsabilit? dans la poursuite immod?r?e de la violence et du gaspillage, mais le commerce des armes est ?galement encourag? par les puissances mondiales, qui sont le plus souvent ? l’origine de ces exportations. De fait, comme le montrait le rapport sur le d?veloppement humain du Programme de d?veloppement des Nations unies de 1994, non seulement les cinq grands pays exportateurs d’armes ?taient pr?cis?ment les cinq membres permanents du Conseil de s?curit? de l’ONU, mais ensemble ils repr?sentaient aussi 86% de toutes les exportations d’armes conventionnelles durant la p?riode ?tudi?e.

Il est facile d’expliquer l’impuissance des pouvoirs en place ? efficacement venir ? bout de ces marchands de mort. Les r?centes difficult?s ? trouver ne serait-ce qu’un soutien pour prendre conjointement des mesures s?v?res contre les armes illicites (comme le proposait Kofi Annan) n’est qu’un tout petit exemple de l’immense obstacle mis ? l’?quilibre mondial du pouvoir.

10. Construire la mondialisation est la r?ponse indispensable aux doutes sur la mondialisation. Les manifestations hostiles font elles-m?mes partie du processus global pour lequel il n’y a pas d’?chappatoire, et gu?re de motifs d’en chercher. Mais si l’on a raison de soutenir la mondialisation dans ce qu’elle a de meilleur, il est des questions politiques et institutionnelles extr?mement importantes auxquelles il faut aussi s’atteler dans le m?me temps. Il n’est pas ais? de dissiper les doutes si l’on ne s’en prend pas s?rieusement aux pr?occupations qui les motivent en profondeur. Cela, dans tous les cas, n’a rien pour surprendre.

Traduit de l’anglais par Sylvette Gleize.

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