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GUJARAT

Dans les villages du Gujarat, les musulmans indiens vivent dans la peur d’autres

Fran?oise Chipaux

Friday 13 December 2002, by CHIPAUX*Fran?oise

Article paru dans Le Monde, ?dition du vendredi 13 d?cembre 2002.

Selon les premi?res estimations, les nationalistes hindous (BJP) garderaient la majorit? dans cet ?tat, crucial : c’est le seul d’importance qu’ils contr?lent ? moins de deux ans des ?lections g?n?rales.

Les Indiens musulmans du village de Por n’ont pas f?t? l’A?d-el-Fitr dans leur mosqu?e. Incendi?e le 1er mars, comme la totalit? de leurs maisons, la mosqu?e est en reconstruction gr?ce ? l’aide financi?re du Comit? islamique de secours du Gujarat. Les familles revenues - 67 sur 82, pour un total de 460 Indiens de confession musulmane - n’ont de toute fa?on pas le c?ur ? la f?te. "Nous avons peur. Nous ne sommes pas s?rs d’?tre en s?curit?. Tout peut arriver ? tout moment", affirme Usman Bhai Malek, un ouvrier au ch?mage dans cette localit? agricole situ?e ? moins d’une heure d’Ahmedabad.

Pouss?s par le percepteur des imp?ts de Ghandinagar et un avocat ? retrouver leurs terres, les musulmans de Por sont revenus le 18 mai dans leurs foyers. Mais, depuis, aucun de leurs voisins hindous (90 % des habitants de Por) n’est venu leur parler. "Ils attendent juste une occasion de nous pousser dehors", croit Ahmed, un chauffeur qui a perdu son travail apr?s les ?meutes, comme 70 % des musulmans du village. Beaucoup d’entreprises dirig?s par des hindous refusent d?sormais d’employer des musulmans, qui ont aussi parfois peur de retourner travailler chez des hindous.

Six musulmans - dont trois enfants - sont morts ici en tentant d’?chapper ? la foule d?cha?n?e venue les attaquer le 1er mars. "Ils n’ont pas ?t? tu?s, ils sont morts d’asphyxie alors qu’ils tentaient de fuir dans un camion", affirme le sarpanch (chef du village) hindou Raman Bhai Patel. Il ne pr?cise pas que la fuite des musulmans a eu lieu dans la panique cr??e par les pierres que leur lan?aient leurs voisins hindous. A en croire M. Patel, tout est d?sormais rentr? dans l’ordre ? Por et "les musulmans comprennent que nous n’avons pas pu leur venir en aide ? cause de la foule d’?meutiers arriv?e de l’ext?rieur".

"C’EST FINI L? BAS"

L’affirmation du sarpanch, qui refuse de nous accompagner dans le quartier musulman, est loin de la v?rit? et les deux communaut?s vivent aujourd’hui quasiment s?par?es. "Nous avons d?cid? de ne rien acheter chez les hindous, car nous voulons la paix et nous ne voulons pas de probl?mes", explique Farida Bibi, une m?re de trois enfants. "Il y a quelques semaines, je suis all?e chez un hindou pour acheter de l’huile et il me l’a vendue une demi-roupie de plus que le prix", raconte Nassim Banu. "Quand je lui ai demand? pourquoi, il m’a dit : "Vous voulez une autre bataille et fuir encore le village ? ", alors j’ai pay? et je suis partie sans rien ajouter", dit-elle.

A Karol, ? une demi-heure de Por par la route, le Dr Ghulam Hussein abrite toujours dans sa maison plusieurs familles du village de Pansar. Aucune famille musulmane n’est retourn?e dans cette derni?re localit?, personne ne pouvant assurer leur s?curit?. Chand Bibi y cultivait, avec son mari, deux ares de terre ; ajout?s ? trois buffles, cela permettait ? la famille et ? ses quatre enfants de vivre d?cemment. Aujourd’hui, la maison et les trois animaux ont ?t? incendi?s, la terre n’a plus d’eau ? cause des coupures op?r?es par les hindous contr?lant le puits, et le mari de Chand Bibi est balayeur dans une usine pour 1 500 roupies (32 euros) par mois. Chand Bibi veut vendre sa terre. "Pour nous, c’est fini l?-bas. Quand j’y retourne, je reste une demi-heure puis je pars. M?me mes amies, avec qui je passais mes journ?es, m’?vitent ? pr?sent.".

Ag? de vingt ans, Imran a vu tous ses amis hindous participer au carnage de Pansar. "Nous ne pouvons plus avoir confiance dans ces gens", dit-il. "Que le gouvernement nous donne de l’argent et des emplois, et nous nous ?tablirons dans des endroits o? il y a d?j? beaucoup de musulmans pour ?tre plus en s?curit?."

Neuf mois apr?s les plus sanglantes ?meutes antimusulmanes qu’ait connues le Gujarat, les plaies d’une communaut? meurtrie sont toujours ? vif. A Kanij, le Jamat-Ulema Hind, une organisation musulmane apolitique et ouverte ? tous, a reconstruit 125 maisons et a d?j? d?pens? pr?s de 4 millions d’euros pour la r?habilitation des victimes. Mais, affirme Nisar Ahmed Ansari, ancien professeur de persan ? l’universit? du Gujarat : "Tr?s peu d’organisations non musulmanes travaillent ? la r?habilitation. Le gouvernement n’a rien fait ou donner des miettes."

L’argent du Jamaat-Ulema Hind provient essentiellement de familles indiennes musulmanes d’Inde ou de la diaspora, dans un Etat qui est le plus industrialis? de l’Inde et dans lequel op?rent tous les grands noms des industries indiennes. A Kanij aussi, la population musulmane a peur, bien qu’elle entretienne de nouveau, en fa?ade, des rapports cordiaux avec ses voisins hindous.

A 90 ans, Sharfunia, un fermier, avait d?j? v?cu plusieurs ?meutes. "Mais celles-ci ?taient les mieux organis?es et les plus violentes. En 1992, la police nous avait prot?g?s. Cette fois, elle a regard? quand elle n’a pas particip?", dit-il. "Fier d’?tre Indien", Sharfunia ajoute que "ce n’est pas un crime d’?tre musulman". Ici les jeunes qui ont perdu leur emploi en raison de leur confession musulmane vivent toujours dans l’inqui?tude - "Un jour on sera tous tu?s", redoute Mustafa - et s’interrogent sur la n?cessit? de constituer une milice pour se d?fendre.

Les r?sultats ne seront connus que dimanche. Selon les premiers sondages effectu?s pour des cha?nes de t?l?vision priv?es, le BJP garderait la majorit? dans cet ?tat crucial puisqu’il est le seul d’importance que contr?lent les nationalistes hindous ? moins de deux ans des ?lections g?n?rales. - (Corresp.)

P.S.

Un taux de participation de 63 %

L’enjeu du scrutin dans l’Etat indien du Gujarat, secou? par de tr?s graves ?meutes interconfessionnelles en d?but d’ann?e, a mobilis?, jeudi 12 d?cembre, 63 % des ?lecteurs, soit pr?s de 4 % de plus qu’en 1998. Les musulmans qui repr?sentent environ 12 % des 50 millions de Gujaratis ?taient d?termin?s ? voter pour tenter de renverser le premier ministre sortant, M. Narendra Modi (Parti du peuple indien, BJP, nationaliste hindou) accus? par beaucoup de n’avoir rien fait pour stopper les massacres antimusulmans qui ont fait pr?s de 2 000 morts, dont 90 % sont musulmans, de f?vrier ? mai. Surveill? par pr?s de 170 000 membres des forces de s?curit?, le scrutin s’est d?roul? dans le calme.

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