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CHINE

Emergence d’une diplomatie active

Sunday 10 October 2004, by SHEN*Dingli

Depuis la normalisation de ses relations avec les Etats-Unis en 1972, la R?publique populaire de Chine accorde ? ces rapports une place centrale. Les liens ?tablis entre les deux pays ont m?me ?t? qualifi?s, avec l’approbation de Washington, de ? partenariat strat?gique et constructif tourn? vers le XXIe si?cle ?.

Cependant, les esp?rances n?es d’un tel enthousiasme furent d??ues ? plusieurs reprises. Ce fut le cas lors des essais de missiles chinois - d?pourvus de charges - au-dessus des eaux territoriales ta?wanaises (1995 et 1996), lesquels furent suivis par le d?ploiement des porte-avions am?ricains dans la zone. Les relations se refroidirent ?galement quand l’OTAN a bombard? l’ambassade chinoise en ex-Yougoslavie (1999) et, plus encore, quand un avion patrouilleur am?ricain a ?t? endommag? au moment de son interception par des avions de chasse chinois, au-dessus de la mer de Chine (2001). Ces incidents confirmaient que les deux pays se m?fiaient profond?ment l’un de l’autre et que leurs directions n’avaient gu?re confiance dans le caract?re strat?gique de leurs relations.

Mais, depuis la seconde moiti? de 2002 et, plus clairement, depuis le d?but de 2003, la politique ?trang?re chinoise s’est orient?e vers une ? nouvelle maturit? ?, selon l’expression consacr?e, un pragmatisme qui prend davantage en compte les int?r?ts vitaux du pays et reconna?t l’importance des liens avec les Etats-Unis. Cela s’est confirm? dans la prise de position de la Chine face ? la guerre am?ricaine en Irak, et dans sa recherche affirm?e d’une solution pacifique au probl?me pos? par le programme nucl?aire nord-cor?en.

Il ne fait aucun doute que le gouvernement de M. Saddam Hussein avait commis des crimes inqualifiables, notamment vis-?-vis des Kurdes, et qu’il fallait faire face aux dangers cr??s par Bagdad. Il est tout aussi ?vident que l’Irak ne repr?sentait une menace imm?diate ni pour ses voisins ni pour les Etats-Unis.

Aucune r?solution du Conseil de s?curit? n’autorisant le d?clenchement d’une action arm?e, la Chine ne pouvait ouvertement soutenir l’intervention am?ricaine. Comme les quatre autres membres du Conseil de s?curit? d?tenteurs d’un droit de veto, elle avait l’obligation morale de d?fendre la paix. Elle avait d’autres raisons de ne pas soutenir cette guerre. La principale tient ? sa d?pendance ?nerg?tique envers le Proche-Orient, qui s’accro?t avec le d?veloppement ?conomique acc?l?r?. A l’aube du XXIe si?cle, l’acquisition de ressources ?nerg?tiques est devenue strat?gique pour P?kin, et l’attaque des Etats-Unis ?tait per?ue comme un renforcement de leur mainmise sur la r?gion o? se trouvent les plus vastes r?serves p?trolif?res du monde.

Toutefois, consciente de la faiblesse de son ?conomie et de sa d?pendance ? l’?gard des Etats-Unis (qui absorbent environ 20 % de ses exportations), la Chine ne pouvait prendre la t?te des adversaires de la guerre. Malgr? l’absence d’un r?el d?bat public autour de la l?gitimit? du conflit, et donc autour de la l?gitimit? des d?cisions chinoises, les dirigeants savaient que le gouvernement Bush se lancerait dans la guerre m?me sans r?solution onusienne. Le veto chinois, au c?t? de ceux de la France et de la Russie, se r?v?lerait donc incapable de stopper l’Am?rique de M. Bush.

De leur c?t?, et malgr? l’opposition ouverte de la France, de l’Allemagne et de la Russie, particuli?rement visible lors des d?bats au Conseil de s?curit? du 14 f?vrier 2003, les Etats-Unis semblaient d?termin?s ? arracher un mandat de l’ONU en convainquant au moins neuf membres de cet organisme de voter pour la guerre. Si un tel vote avait eu lieu, la Chine aurait ?t? plac?e dans une position extr?mement inconfortable. Voter pour les Etats-Unis ?tait inconcevable, mais voter contre eux aurait eu des cons?quences graves sur les relations bilat?rales, ? un moment o? leur stabilit? ?tait vitale pour les deux pays. Quant ? l’abstention, elle aurait eu pour effet de discr?diter la Chine, qui serait apparue timor?e face ? la d?monstration de force am?ricaine.

On peut mettre au cr?dit du minist?re chinois des affaires ?trang?res d’avoir contribu? ? faire prendre conscience ? l’administration Bush qu’elle n’obtiendrait pas les neuf voix indispensables. Il a ainsi ?vit? ? son pays d’?tre plac? devant un choix regrettable.

Plus important encore est le d?fi qu’a repr?sent? le programme nucl?aire de la Cor?e du Nord, qui partage une fronti?re avec la Chine. Cette derni?re a jou? un r?le discret mais d?cisif dans la r?solution de la crise qui a oppos? Washington et Pyongyang en 1994, ? propos de l’inspection des installations nucl?aires de Yongbyang. Mais lorsque, en 2002, la Cor?e du Nord a r?v?l? ? M. James Kelly, sous-secr?taire d’Etat pour les affaires du Pacifique et l’Asie orientale (1), qu’elle n’avait pas mis fin ? ses recherches nucl?aires militaires, les relations entre la Chine et les Etats-Unis ont ?t? ? nouveau mises ? l’?preuve.

Selon l’administration Bush, P?kin disposait de moyens de pression sur Pyongyang et devait les utiliser. D?s le d?but de l’ann?e 2003, Washington a reproch? ? la Chine de ne pas s’impliquer suffisamment dans les n?gociations ; certains responsables am?ricains ont m?me pouss? le chantage jusqu’? sugg?rer que le Japon pourrait, lui aussi, d?velopper un programme nucl?aire. En r?alit?, la Chine ?tait tout aussi embarrass?e que les Etats-Unis : son d?veloppement ?conomique repose sur la stabilit? et la paix de la r?gion ; la prolif?ration d’armes de destruction massive, surtout si elles sont d?tenues par un pays voisin, va totalement ? l’encontre de ses int?r?ts.

Le programme nucl?aire nord-cor?en - m?me s’il peut sembler s’expliquer face ? la ? menace ? am?ricaine - complique la situation de la r?gion. Son application aggraverait consid?rablement les tensions entre Washington et Pyongyang et augmenterait les risques de conflit. D’autres pays de la zone pourraient se laisser tenter par l’aventure nucl?aire. De plus, toute guerre entra?nerait ? coup s?r l’exode de r?fugi?s. Dans un sc?nario catastrophe, si une urgence militaire surgissait dans la p?ninsule, P?kin serait oblig? de prendre position ou de rester ? l’?cart, impuissant.

La Chine ne peut ?videmment pr?tendre n’avoir aucune influence sur la Cor?e du Nord : elle lui fournit de l’?nergie, de la nourriture, des engrais, etc., pour un montant estim? entre un quart et un tiers de l’aide internationale chinoise. Mais, pour intervenir, P?kin doit prendre en compte les int?r?ts de toutes les parties impliqu?es. En ?change de l’abandon de son programme nucl?aire militaire, la Cor?e du Nord doit disposer de garanties de s?curit? raisonnables. Et l’on ne peut oublier qu’elle pense repr?senter un bouclier d?fensif pour la Chine. M?diation avec la Cor?e du Nord

Jamais, avant le printemps 2003, P?kin ne s’?tait engag? dans des navettes diplomatiques aussi intenses. Les vice-ministres des affaires ?trang?res Dai Bingguo et Wang Yi se sont rendus plusieurs fois en Cor?e du Nord, et le pr?sident Hu Jintao a ?crit au pr?sident nord-cor?en Kim Jong-il. Le ministre des affaires ?trang?res Li Zhaoxing et le vice-ministre Wang Yi se sont ?galement d?plac?s jusqu’? Washington afin de coordonner les efforts des deux pays. Enfin, M. Qian Qichen, l’architecte de la nouvelle diplomatie chinoise, a effectu? une visite officieuse en Cor?e du Nord en avril 2003, probablement pour inciter le gouvernement de Pyongyang ? n?gocier avec les Etats-Unis (2). C’est la Chine qui a lanc? les trois derniers cycles de la ? conf?rence des six ? qui a r?uni les deux Cor?es, les Etats-Unis, la Russie, le Japon et la Chine, ? P?kin. Son action se d?ploie sur quatre niveaux.

1. Le r?le des hauts dirigeants. Le nouveau pr?sident Hu Jintao, comme son pr?d?cesseur Jiang Zemin, a personnellement pris en charge le dossier. Il y a trois ans, le pr?sident Jiang avait fait des d?clarations publiques ? propos du programme nucl?aire de la Cor?e du Nord. Il s’?tait clairement prononc? contre ? toute nouvelle arme nucl?aire ?.

Au printemps 2003, le pr?sident Hu a ?crit ? son homologue nord-cor?en pour lui expliquer que la garantie de la s?curit? nord-cor?enne passait par le d?veloppement ?conomique et pour l’inciter ? renouer un dialogue multilat?ral. Le contenu de cette lettre n’a pas ?t? rendu public, mais il semble que le pr?sident Hu ait fait comprendre ? M. Kim Jong-il que ce dernier serait seul responsable des cons?quences malheureuses engendr?es par son refus de n?gocier.

2. Le r?le du d?partement central de liaison du Parti. M. Hu Jintao a pris la t?te du petit groupe de direction des affaires ?trang?res du Parti communiste chinois (PCC), un centre de d?cision qui relie plusieurs organes gouvernementaux et qui joue un r?le particulier au sein des ?lites dirigeantes. Sous la direction du ministre Dai Bingguo, il avait ?tabli de solides relations de travail avec de nombreux dirigeants du monde. Ce qui valut ? celui-ci d’?tre nomm? au printemps 2003 vice-ministre des affaires ?trang?res. Dans la hi?rarchie du Parti, cela signifie qu’il dirige, de fait, le minist?re. C’est lui qui s’est rendu en Cor?e du Nord pour remettre ? M. Kim Jong-il la lettre du pr?sident Hu, contribuant ? persuader le dirigeant nord-cor?en de reprendre les n?gociations multilat?rales, ? P?kin.

3. Le r?le de l’arm?e chinoise. Une partie du commandement militaire estime que les armes nucl?aires nord-cor?ennes repr?sentent un danger bien moindre que l’arsenal atomique d?tenu par l’Inde. Certains vont m?me jusqu’? soutenir que la Chine pourrait coexister pacifiquement avec une Cor?e du Nord nucl?aire et que celle-ci pourrait leur servir ? contenir la puissance am?ricaine en Asie orientale. C’est que, pour la Chine, Ta?wan est et restera le probl?me essentiel. La diplomatie doit donc agir avec pr?caution pour ne pas mettre en danger la survie de la Cor?e du Nord.

4. Les diff?rentes m?thodes de pression. Malgr? les d?mentis, la Chine a bien ? suspendu ? ses approvisionnements en p?trole ? destination de la Cor?e du Nord, au printemps 2003, officiellement pour des ? raisons techniques ?. Le contexte actuel peut faire douter de cette explication. Aux prises avec des imp?ratifs contradictoires, la Chine essaie de maintenir un ?quilibre pr?caire. Ainsi, lors d’une r?union de l’Agence internationale de l’?nergie atomique (AIEA), elle a demand? que la question nord-cor?enne soit discut?e devant le Conseil de s?curit? de l’ONU - indice suppl?mentaire de son m?contentement ? l’?gard de son voisin. Mais, au Conseil, elle a pr?f?r? ne pas aborder la question, afin de favoriser les efforts diplomatiques. Et, apr?s le dernier cycle de n?gociations ? P?kin en ao?t 2003, le vice-ministre d’alors, M. Wang Yi, a reproch? aux Etats-Unis de faire preuve d’immobilisme.

On le voit : il est vital pour la Chine d’?tre per?ue comme un m?diateur honn?te et impartial, et non comme une grande puissance n’agissant que pour ses propres int?r?ts, ou pour le compte des Etats-Unis.

M?me si le processus de prise de d?cision en mati?re de politique ?trang?re devient plus transparent, beaucoup de zones d’ombre demeurent dans cette diplomatie, de plus en plus influenc?e par les think tanks chinois et par l’opinion publique.

Cependant, depuis qu’elle consid?re ?tre entr?e dans une ? p?riode de grandes possibilit?s strat?giques ?, la Chine privil?gie ses relations avec les grandes puissances - dont la plus importante est, bien s?r, l’Am?rique du Nord. Cet ?tat de fait a ?t? reconnu lors de la conf?rence de Beidaihe (3), ? l’?t? 2002, au cours de laquelle les troisi?me et quatri?me g?n?rations des chefs du PCC sont revenues sur une d?cennie de relations difficiles entre la Chine et les Etats-Unis. La nouvelle ?quipe dirigeante entend continuer dans cette voie, tout en faisant preuve de davantage de patience et de comp?tence pour surmonter les difficult?s et les d?fis auxquels le pays fait face.

Les r?actions face aux crises irakienne et nord-cor?enne accr?ditent cette th?se. La visite effectu?e en Cor?e du Nord par M. Wu Bangguo, pr?sident de l’Assembl?e nationale du peuple et num?ro deux dans la hi?rarchie de la quatri?me g?n?ration, permet d’entretenir de nouveaux espoirs : le 30 octobre 2003, M. Kim Jong-il se disait pr?t ? participer au deuxi?me cycle de la ? conf?rence des six ? ? P?kin. Si l’on peut ?tre certain que Pyongyang va continuer son jeu de cache-cache diplomatique, la Chine semble d?sormais capable de ma?triser la situation. Un autre haut responsable du bureau politique, M. Li Changchun, s’est rendu ? Pyongyang du 10 au 13 septembre 2004 pour persuader ses interlocuteurs de participer au cycle de n?gociations ? P?kin.

Quelle qu’en soit l’issue, il est d?sormais possible d’identifier l’orientation dominante de la nouvelle politique ?trang?re chinoise : un hyperr?alisme pour servir les int?r?ts nationaux.

P.S.

(1) M. James Kelly est revenu d’une visite ? Pyongyang, du 3 au 5 octobre 2002, muni des preuves d’une reprise du programme nucl?aire nord-cor?en. Lire Bruce Cumings, ? Chantage nucl?aire en Cor?e du Nord ?, Le Monde diplomatique, f?vrier 2003.

(2) La date pr?cise de cette visite est rest?e secr?te.

(3) Depuis les ann?es 1950, tous les ans, les dirigeants du PCC se retrouvaient dans cette station baln?aire pour n?gocier les th?mes du prochain congr?s et des futures grandes d?cisions pour le pays. Ce n’est plus le cas d?sormais.

in Le Monde Diplomatique, Octobre 2004, pp.14-15.

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