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Evolution de la production de biens manufactur ?s 1750-2000

Retour de l’Asie sur la sc ?ne mondiale

mercredi 10 novembre 2004, par GOLUB*Philip S.

A la suite du Japon et des pays nouvellement industrialis ?s d’Asie du Nord-Est, la Chine a connu, en l’espace de vingt ans, une dynamique de croissance qui a transform ? le pays en acteur majeur de l’ ?conomie mondiale.

Elle est en train de devenir le p ?le structurant d’un r ?seau d’ ?changes r ?gional. Cette transformation apporte un d ?menti ? l’ethnocentrisme occidental, selon lequel des d ?terminismes culturels emp ?cheraient ? jamais l’Orient, extr ?me ou pas, d’acc ?der ? une modernit ? con ?ue, depuis la r ?volution industrielle europ ?enne, comme une singularit ? occidentale. L’ampleur des changements suscite d’ailleurs depuis des ann ?es interrogations et inqui ?tudes en Occident sur un ?ventuel recentrage de l’ ?conomie mondiale autour de l’Asie et, ? terme, sur une reconfiguration des grands ?quilibres internationaux.

Ainsi le New York Times Magazine se demandait-il cet ?t ? si le XXIe si ?cle serait un ?si ?cle chinois (1) ?. De fait, la transition chinoise est en marche, et sa trajectoire de d ?veloppement loin d’ ?tre lisse. En supposant cependant que la dynamique de croissance se maintienne sans grande rupture sociale ou politique, la Chine deviendra incontestablement au cours du si ?cle un des acteurs pr ?pond ?rants dans le syst ?me ?conomique et financier international.

Ce mouvement de fond, tectonique, trouve ses sources lointaines dans la position qu’occupait l’Asie dans le syst ?me mondial avant la fracture Nord-Sud et la cr ?ation des ? tiers-mondes (2) ?, fracture induite par la r ?volution industrielle europ ?enne et la colonisation. Dans une perspective longue, la Chine, comme d’ailleurs l’Asie dans son ensemble, serait donc en train de renouer avec son histoire pr ?coloniale et de retrouver progressivement la place qu’elle occupait avant 1800, quand elle ?tait un des c ?urs de l’ ?conomie mondiale et la premi ?re puissance manufacturi ?re de la plan ?te. Elle se trouvait alors au centre d’un r ?seau dense d’ ?changes r ?gional, ?tabli depuis des si ?cles, l’Asie ?tant la zone principale de production et de profit du monde.

En 1776, Adam Smith ?crivait ? ce propos que ? la Chine est un pays bien plus riche que toutes les contr ?es d’Europe (3) ?, r ?alit ? que les j ?suites connaissaient d ?j ? depuis fort longtemps. Pour sa part, le p ?re Jean-Baptiste du Halde, dont l’encyclop ?die sur la Chine influen ?a les commentaires favorables de Voltaire, notait en 1735 que l’empire chinois, florissant, connaissait un commerce int ?rieur incomparablement sup ?rieur ? celui de l’Europe (4).

Cent ans plus tard, ayant acquis une position nouvellement dominante, l’Europe crut red ?couvrir une Asie immobile enferm ?e ? jamais dans la pr ?modernit ?. Les philosophes allemands, Hegel entre autres, s’imaginaient la Chine comme un monde ferm ?, cyclique, singulier (5). Pour Ernest Renan, la ? race chinoise ? ?tait une ? race d’ouvriers (...), d’une dext ?rit ? de main merveilleuse, sans presque aucun sentiment d’honneur ?. Il sugg ?rait de la gouverner ? avec justice, en pr ?levant d’elle (...) un ample douaire au profit de la race conqu ?rante (6) ?. Ces lignes furent ?crites, bien s ?r, au plus fort de la colonisation.

Avant 1800, les flux commerciaux entre Chinois, Indiens, Japonais, Siamois, Javanais et Arabes ?taient de tr ?s loin sup ?rieurs aux flux intra-europ ?ens ; le niveau des connaissances scientifiques et techniques ?tait ?lev ?, d ?passant dans bien des domaines celui des Europ ?ens. ? En termes technologiques, [la Chine] se trouvait dans une position dominante avant et apr ?s la Renaissance en Europe (7) ?, souligne Joseph Needham, historien des sciences.Cette avance se confirmait dans des domaines tels que l’acier et le fer, les horloges m ?caniques, l’ing ?nierie (ponts ? suspension), les armes ? feu et les ?quipements pour forages profonds.

Il n’est donc pas surprenant que l’Asie ait eu une place pr ?pond ?rante dans l’ ?conomie manufacturi ?re mondiale de l’ ?poque. Selon les estimations de l’historien Paul Bairoch (8), en 1750, la part relative de la production manufacturi ?re chinoise ?tait de 32,8 %, alors que celle de l’Europe ?tait de 23,2 % - leurs populations respectives ?tant estim ?es ? 207 millions et 130 millions de personnes. Prises ensemble, les parts de l’Inde et de la Chine atteignaient 57,3 % de la production manufacturi ?re globale. Si l’on ajoute ? l’Inde et ? la Chine les parts des pays d’Asie du Sud-Est, de Perse et de l’Empire ottoman, la part de l’Asie au sens large (n’incluant pas le Japon) avoisinait les 70 %. L’Asie ?tait particuli ?rement dominante dans la production de produits textiles finis (cotonnades et soieries indiennes et chinoises) - secteur qui deviendra plus tard l’industrie phare, globalis ?e, de la r ?volution industrielle europ ?enne.

Toujours selon les estimations de Bairoch, la Chine connaissait en 1750 des niveaux de productivit ? sup ?rieurs ? la moyenne europ ?enne, si l’on tient compte des populations respectives de l’ ?poque : le produit national brut par habitant en Chine s’ ?levait ? 228 dollars (9), contre 150 ? 200 dollars selon les pays en Europe. Avec 66 % de la population mondiale, l’Asie au sens large repr ?sentait, toujours en 1750, pr ?s de 80 % des richesses produites (du PNB) de la plan ?te. Cinquante ans plus tard, le PNB par habitant de la Chine et celui de l’Europe convergeaient, l’Angleterre et la France ?tant les seuls pays europ ?ens dont les niveaux d’industrialisation (production manufacturi ?re par habitant) ?taient l ?g ?rement sup ?rieurs ? celui de la Chine.

En somme, comme l’ ?crit Andr ? Gunder Frank, ? la Chine et l’Inde ?taient les deux grandes r ?gions les plus“centrales” dans l’ ?conomie mondiale ?, la position comp ?titive de l’Inde s’expliquant par sa ? productivit ? relative et absolue ? dans le secteur des textiles, par sa ? domination du march ? mondial des cotonnades ? ; celle de la Chine d ?coulant de sa ? productivit ? encore plus grande dans les domaines industriels, agricoles, dans le transport (fluvial) et le commerce (10) ?. Lorsqu’on s’int ?resse aux Etats plus petits mais prosp ?res, tels le Siam (la Tha ?lande d’aujourd’hui), on s’aper ?oit que le ph ?nom ?ne s’ ?tendait bien au-del ? des fronti ?res des deux g ?ants asiatiques. Dans ce tableau d’ensemble, l’Europe et les Am ?riques jouaient ? un r ?le d’une faible importance (11) ? avant 1800, essentiellement centr ? sur le commerce triangulaire atlantique (12).

Cet ensemble d’ ?l ?ments remet en cause l’id ?e encore largement admise que l’ ?re occidentale aurait d ?but ? en 1500 avec la d ?couverte et la colonisation des Am ?riques. La fracture fondamentale du monde n’interviendra que plus tard, au XIXe si ?cle, avec l’acc ?l ?ration de la r ?volution industrielle et l’expansion coloniale, quand la domination globale europ ?enne se traduira par la d ?sindustrialisation de l’Asie. Par l ?, il faut entendre la disparition quasi compl ?te dans le cas de l’Inde et partielle pour la Chine de leurs manufactures artisanales au cours du XIXe si ?cle.

Cette d ?sindustrialisation r ?sultait d’un double m ?canisme. Elle tenait, d’abord, ? l’avance europ ?enne d ?sormais acquise sur le plan technique. Le machinisme permettait des hausses de productivit ? importantes, donc une croissance explosive des manufactures, dont le co ?t de production baissait de plus en plus. Ensuite, cette d ?sindustrialisation proc ?dait des termes de commerce et d’ ?change in ?galitaires impos ?s de fa ?on coercitive par les m ?tropoles coloniales : la concurrence des manufactures europ ?ennes sur les march ?s indien et chinois se faisait dans un cadre de ? libre- ?change ? qui ?tait tout sauf libre, les colonies se trouvant dans l’obligation d’ouvrir unilat ?ralement leurs fronti ?res aux produits europ ?ens, sans contrepartie.

C’est pourquoi l’Inde, premi ?re manufacturi ?re de cotonnades avant 1800, vit son industrie textile assez rapidement d ?vast ?e. Elle allait devenir un exportateur net de coton brut et finir, vers la fin du XIXe si ?cle, par importer la quasi-totalit ? de ses besoins en produits textiles. Parmi les cons ?quences humaines tragiques de la transformation du pays en exportateur de biens primaires, on se souviendra des famines d ?vastatrices dues ? la substitution du coton aux cultures vivri ?res (13), sans mentionner le recul g ?n ?ral du niveau de vie de la population. Quant ? la Chine, ? qui la Grande-Bretagne puis la France avaient impos ?, ? travers les deux guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1858), la consommation de l’opium produit aux Indes (lire Les guerres de l’opium revisit ?es), elle dut accepter des trait ?s in ?gaux et connut une d ?sindustrialisation partielle de son industrie sid ?rurgique.

De l ? d ?coulent la cr ?ation des tiers-mondes, la divergence toujours croissante au cours du si ?cle entre pays colonis ?s et colonisateurs. Alors que la Chine et les Indes repr ?sentaient 53 % de la production manufacturi ?re mondiale en 1800, elles ne comptaient plus que pour 7,9 % en 1900. Et si, au d ?but du XIXe si ?cle, le PNB par habitant en Europe et en Asie ?tait ? peu pr ?s ?quivalent - 198 dollars (14) en moyenne pour l’Europe, 188 dollars pour les futurs tiers-mondes -, avec donc un ratio de 1 ? 1, d ?s 1860 ce ratio ?tait pass ? de 2 ? 1, et m ?me de 3 ? 1 dans le cas de la Grande-Bretagne (575 dollars, contre 174 dollars dans les tiers-mondes). En fait, comme l’indiquent ces derniers chiffres, ? remarquables et horrifiants ? selon l’expression parlante de Paul Kennedy (15), le recul par rapport ? l’Europe ne fut pas seulement relatif, il fut absolu : en 1860, le niveau de vie dans les pays colonis ?s avait d ?clin ? par rapport ? 1800, du fait de l’expansionnisme europ ?en.

Seuls le Japon et le royaume de Siam ?chapp ?rent ? la colonisation. Gr ?ce ? la restauration Meiji de 1868 et ? la cr ?ation d’un Etat dirigiste fort, le Japon sera le seul pays non occidental ? r ?ussir son effort d’industrialisation et de modernisation au XIXe si ?cle. Les racines de la r ?ussite nippone dans la seconde moiti ? du XXe, en d ?pit de la catastrophe de la seconde guerre mondiale, se trouvent l ?. Si la discontinuit ? historique est plus longue, la trajectoire ascendante prise par la Chine ces deux derni ?res d ?cennies est ?galement ancr ?e dans l’histoire longue de ce pays. Longtemps habitu ? ? ?tre le sujet pensant de l’histoire des autres, l’Occident devra d ?sormais repenser sa propre histoire non plus comme exception, mais comme un moment circonscrit dans l’histoire universelle.

Sources :

- Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers : Economic Change and Military Conflict from 1500 to 2000, HarperCollins, 1989 ;

- Paul Bairoch, Victoires et d ?boires, histoire ?conomique et sociale du monde du XVIe si ?cle ? nos jours, volume II, Gallimard “Folio Histoire”, Paris, 1997 ;

- Angus Maddison, L’Economie mondiale : une perspective mill ?naire et Statistiques historiques (publi ? en 2001 et 2003), Etudes du centre de d ?veloppement, OECD, Paris.

P.-S.

(1) Ted C. Fishman, ? The Chinese Century ?, New York Times Magazine, 4 juillet 2004.

(2) Voir les travaux d’Andr ? Gunder Frank, en particulier Re-Orient, Global Economy in the Asian Age, University of California Press, 1998.

(3) Cit ? par Andr ? G. Frank, Re-Orient, op. cit.

(4) Description g ?ographique, historique, chronologique, politique et physique de l’empire de la Chine, 1735, Lemercier, Paris, BNF.

(5) Voir Jack Goody, L’Orient en Occident, Seuil, Paris, 1996.

(6) Ernest Renan, La R ?forme intellectuelle et morale, Paris, 1871.

(7) Cit ? par Andr ? G. Frank, op. cit. Le terme ? douaire ? ?voque le droit des veuves ? prendre possession des biens de leur mari d ?funt. Ici, il s’agit plut ?t de pr ?lever un d ?, au sens large.

(8) Paul Bairoch, Victoires et d ?boires, Histoire ?conomique et sociale du monde du XVIe si ?cle ? nos jours, Gallimard, coll. ? Folio, ? Paris, 1997. Toutes les statistiques publi ?es ici proviennent de cet ouvrage.

(9) Ces donn ?es sont exprim ?es en dollars de 1960.

(10) Andr ? Gunder Frank, op. cit.

(11) Ibid., p. 67.

(12) La traite des esclaves africains contre des mati ?res premi ?res (or, argent, caf ?, cacao, sucre) en provenance d’Am ?rique.

(13) Lire Mike Davis, ? Les famines coloniales, g ?nocide oubli ? ?, Le Monde diplomatique, avril 2003.

(14) Exprim ? en dollars de 1960.

(15) Rise and Fall of the Great Powers, nouvelle ?dition, HarperCollins, Glasgow, 1989.

in Le Monde Diplomatique, novembre 2004, pp.18-19.

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