Debating India

Economie

La soie indienne a perdu de son ?toffe

Tuesday 28 December 2004, by PRAKASH*Pierre

Mis?re grandissante chez les tisserands de la r?gion de B?nar?s, qui ne peuvent concurrencer les tissus chinois.

?Quand je me l?ve le matin, je ne sais jamais si j’aurai de quoi nourrir ma famille avant la fin de la journ?e?, se lamente Mohammed Bashir, tisserand dans la ville sacr?e de B?nar?s (Varanasi), dans le nord de l’Inde. ?Je ne comprends pas ce qui se passe, mais, depuis deux ans, je n’ai plus de commandes?, explique l’homme, squelettique, en d?signant son m?tier ? tisser repli? dans un coin de la pi?ce. ?J’ai d? retirer mes enfants de l’?cole, vendre les bijoux de ma femme et emprunter de l’argent pour survivre. Quand j’ai de la chance, j’arrive ? me faire embaucher comme ouvrier journalier, pay? au maximum 100 roupies la journ?e (moins de 2 euros, ndlr). Quand je trouve, on mange, sinon, on je?ne.?

Meilleure qualit?. Ce drame quotidien, des milliers de tisserands le partagent dans la r?gion de B?nar?s, r?put?e pour la qualit? de ses ?toffes en soie, notamment les saris. H?ritage de l’?poque moghole, les saris banarasi sont consid?r?s comme les plus raffin?s du pays, une quasi-obligation pour les cadeaux de mariage. Selon les estimations, le secteur, totalement artisanal, emploie pr?s de 600 000 personnes dans la r?gion, dont 125 000 dans la seule ville de B?nar?s. Depuis quelques ann?es, cette industrie traverse une crise sans pr?c?dent. Selon l’Association des n?gociants en textile de B?nar?s, les ventes ont chut? de 40 % en deux ans. Motif : la concurrence chinoise.

A l’inverse des pays riches qui ont pu se prot?ger avec les quotas, jusqu’? leur abolition le 1er janvier, l’Inde vit d?j? sous un r?gime lib?ralis?. New Delhi a en effet autoris? depuis cinq ans l’importation de produits finis en cr?pe uni. Premier producteur mondial de fil de soie, la Chine s’est jet?e sur l’occasion. ?Nous souffrions d?j? de la concurrence des tissus synth?tiques fabriqu?s en Inde m?me, mais les importations de soie chinoise, ?a a ?t? le coup de gr?ce?, r?sume Ateeq Ansari, de l’Association des tisserands de B?nar?s. M?me avec 30 % de droits de douane, seule arme protectionniste encore possible, les saris made in China arrivent sur le march? indien ? des prix jusqu’? 40 % inf?rieurs ? ceux produits localement. ?Nous sommes incapables de faire face, d’autant que les ?toffes chinoises sont de meilleure qualit?. Ils ont en effet des m?thodes de production beaucoup plus modernes.? M?me les grossistes de B?nar?s importent d?sormais de la soie chinoise, se contentant d’y faire broder des motifs. ?Pour combler le d?ficit, nous avons m?me commenc? ? fabriquer du tissu synth?tique?, d?plore un ma?tre tisserand.

Coupures de courant. ?Les Chinois ont l’avantage de produire eux-m?mes la mati?re premi?re, alors que nous sommes oblig?s d’importer le fil de soie de chez eux, ajoute un grossiste. Maintenant qu’ils ont r?ussi ? copier nos mod?les, ils sont imbattables, car ils ont des usines perfectionn?es et des salaires inf?rieurs. Sans compter qu’ils touchent des subventions et b?n?ficient d’une alimentation ?lectrique stable.? Une modernit? bien loin de la r?alit? indienne, o? les coupures de courant sont monnaie courante et la production assur?e par des familles ?parpill?es. ?Nous n’avons pas d’usine pour les teintures et les finitions, ce qui fait qu’il y a toujours des imperfections dans nos tissus, pr?cise le grossiste. Notre seul salut est de se focaliser sur des mod?les tr?s complexes, mais ces produits co?tent cher, et ils ne fourniront pas du travail ? tout le monde.?

Certains artisans r?ussissent ? se convertir vers d’autres activit?s, notamment les broderies. Mais la plupart, quand ils ne mendient pas, sont oblig?s de se tourner vers des emplois de fortune pour survivre : vendeurs de trottoir, chauffeurs de rickshaw, ouvriers journaliers. Le drame est tel qu’au moins une douzaine de personnes sont mortes de faim depuis un an et demi dans la r?gion. D?sesp?r?s, certains se sont mis ? vendre leur sang, voire, dans deux cas au moins, ? vendre leurs enfants pour quelques dizaines d’euros. Faute d’alimentation r?guli?re, beaucoup souffrent par ailleurs de tuberculose. ?Je fais ce m?tier depuis l’enfance, mais je n’ai jamais vu ?a?, affirme Badruddin, 70 ans, le visage creus? par la faim. ?Nous n’avons jamais ?t? riches, mais de l? ? ne pas pouvoir se payer ? manger pendant plusieurs jours d’affil?e...? Des centaines de familles ont ?t? contraintes de migrer vers d’autres r?gions productrices de textile, en qu?te d’un emploi.

?Ce n’est pas seulement une industrie qui est menac?e, mais aussi un savoir-faire plusieurs fois centenaire, s’insurge Altaf Rehman, ma?tre tisserand et grossiste. Il faut soit que le gouvernement interdise l’importation de cr?pe uni, soit qu’il augmente les droits de douane.? Pour l’instant, les autorit?s ne font qu’??tudier le probl?me?. Les tisserands ne connaissent pas les modalit?s exactes de l’abolition des quotas textiles pr?vus le 1er janvier. Mais ils savent que la d?r?gulation du march? mondial du textile ne pr?sage rien de bon. ?Si la Chine parvient ? nous concurrencer sur notre propre march? avec un produit aussi indien que le sari de B?nar?s avant m?me la lev?e des quotas, nous ne pouvons que prier pour l’avenir?, conclut Ateeq Ansari.

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