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L’Inde repense son aide aux plus pauvres

Monday 3 January 2005, by DUFLO*Esther

Une des personnalit?s au centre de l’attention des m?dias indiens est d’origine europ?enne, vit en Inde depuis de nombreuses ann?es, parle couramment l’hindi, est tr?s impliqu?e dans le d?bat politique, et g?n?re des passions intenses et contradictoires. Il ne s’agit pas de Sonia Gandhi, mais de Jean Dr?ze, un ?conomiste d’origine belge, un collaborateur de longue date du prix Nobel d’?conomie Amartya Sen et un activiste passionn?ment engag? dans la lutte contre l’extr?me pauvret? en Inde.

Le nom de Jean Dr?ze est associ? aux mouvements sociaux les plus importants de ces derni?res ann?es et en particulier, ? la reconnaissance par la Cour supr?me du ?droit ? la nourriture? comme un droit fondamental de tout citoyen, qui a conduit au passage d’une loi obligeant chaque Etat indien ? fournir un repas quotidien gratuit dans toutes les ?coles. Jean Dr?ze est aussi connu pour ses habitudes spartiates, dans la tradition gandhienne : il vit dans un bidonville, s’habille en sandales et tuniques de coton et ne se d?place qu’en train, en bus ou en v?lo.

Le sujet de la controverse qui anime la presse indienne depuis d?cembre est la proposition d’instituer un droit au travail, dont Jean Dr?ze est le porte-parole. Depuis la d?faite-surprise du gouvernement BJP en 2004, commun?ment attribu?e au ras-le-bol des pauvres d’?tre laiss?s en marge de la marche de l’Inde vers la prosp?rit?, le gouvernement du Congr?s, soutenu par la gauche, n’avait pas propos? de mesures concr?tes importantes pour am?liorer leur sort. L’Acte pour une garantie nationale pour l’emploi rural (dont l’acronyme en anglais est NREGA) propose de changer cette situation et, plus fondamentalement, d’alt?rer radicalement la fa?on dont l’Inde traite ses citoyens les plus pauvres.

Comme le droit ? la nourriture, l’acte n’est pas un ?programme? de plus pour les pauvres, vu que l’Inde en a une ribambelle : c’est une garantie, qui permettrait aux citoyens d’aller jusqu’? intenter un proc?s au gouvernement pour faire valoir leurs droits. Cela est particuli?rement important en Inde, o? de nombreux programmes de transferts sociaux sont ? la merci des bureaucrates, sont souvent utilis?s par le parti au pouvoir ? des fins ?lectorales, et finissent rarement par b?n?ficier aux plus pauvres.

Dans la forme propos?e actuellement par Jean Dr?ze et ses coll?gues du National Advisory Countil (le NAC est charg? de conseiller le gouvernement sur l’application du programme commun de la gauche et du Congr?s), le NREGA garantirait ? chaque famille (sans aucune condition) cent jours de travail manuel, pay?s au salaire minimum, sur un projet gouvernemental (routes, ponts, irrigation, etc.). Si l’Etat n’?tait pas capable de trouver un emploi ? un candidat dans les quinze jours, il devrait lui verser une allocation ch?mage (?quivalente ? 1/3 du salaire minimum) tant qu’un emploi n’est pas disponible.

La proposition du NREGA a d?clench? un toll? chez les ?conomistes, dans la presse, et chez de nombreux hommes politiques. Le NAC chiffre la proposition ? 1 % du PIB, en faisant l’hypoth?se que seuls les plus pauvres voudront travailler toute une journ?e pour le salaire minimum. Mais c’est ignorer que le travail agricole est saisonnier, et que m?me les agriculteurs relativement ais?s seraient probablement ravis de travailler cent jours pendant la saison s?che pour le salaire minimum, surtout si un petit arrangement avec l’administration locale leur permettait de ne pas travailler trop dur... Selon certains, le programme pourrait co?ter jusqu’? 5 % du PIB, et suivre la route des nombreuses tentatives en faveur des plus pauvres qui finissent par profiter aux plus riches. En fait personne n’en sait rien, puisqu’il n’y a pas d’exp?rience similaire sur laquelle s’appuyer : dans les programmes en place aujourd’hui, le travail est peu pay?, et les salaires sont distribu?s en nature (sous la forme de grains), et pas en argent liquide. Ils sont donc sans doute moins attirants pour les paysans ais?s, qui n’ont pas besoin de grains.

La vertu principale du d?bat sur le NREGA est sans doute de mettre sur la table la possibilit? d’un programme important de redistribution en faveur des plus pauvres. Dans un pays o? les recettes fiscales atteignent p?niblement 15 % du PIB (contre 37 % dans les pays de l’OCDE), et sont en d?clin, m?me les critiques acceptent le principe de d?penser 1 % du PIB pour de nouvelles politiques en faveur des plus pauvres, m?me s’ils proposent de l’utiliser diff?remment. Puisque augmenter le d?ficit n’est pas possible sans d?clencher une crise budg?taire, et qu’il n’y a gu?re de d?penses ? r?duire, cela ne pourrait se faire que gr?ce ? une nette augmentation des recettes. Pour la premi?re fois, un gouvernement lance s?rieusement la r?flexion sur la question : plus que le passage d’un acte qui risque de ne pas survivre ? ses difficult?s pratiques, cela pourrait ?tre retenu comme la deuxi?me contribution importante de Manmohan Singh, le Premier ministre qui, en 1991, alors qu’il ?tait ministre des Finances, avait pr?sid? au lancement des r?formes ?conomiques.

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