Debating India

Gujarat

Les nervis de l’hindouisme

vendredi 25 juin 2004, par INCIYAN*Erich

Dans l’Etat indien du Gujarat, th ??tre de massacres antimusulmans en 2002, les nationalistes hindous contr ?lent ?troitement la soci ?t ? et s’efforcent d’embrigader la jeunesse.

S’il n’y avait pas les b ?tons de combat, on pourrait se croire dans un camp scout pour nationalistes hindous. Ils sont une dizaine, ce matin de juin, sur le terrain de sport d’un quartier d’Ahmedabad, une ville de six millions d’habitants de l’Etat du Gujarat, dans l’ouest de l’Inde.

Main droite au plexus, paume vers le sol, ils saluent le drapeau safran de Shivaji, du nom d’un ancien roi hindou qui guerroya jadis contre les empereurs moghols musulmans. Pieds nus, muscl ?s ou bedonnants, ces hommes, ?g ?s de 14 ? 40 ans, portent un short kaki et une chemise claire. Ils pratiquent chaque jour des exercices physiques, avant de prier et d’entonner des chants patriotiques.

En cette p ?riode de vacances scolaires, les rangs sont clairsem ?s, mais il ne faut pas s’y tromper : ces paramilitaires appartiennent ? une branche locale (shaka) du corps des volontaires nationaux (Rashtriya Swayamsevak Sangh, RSS), la plus grande organisation ? vocation politique de l’Inde. Comme toujours dans ce pays d’un peu plus d’un milliard d’habitants, les chiffres donnent le tournis : le RSS revendique 50 000 shakas ; ses effectifs totaux sont ?valu ?s ? 2 millions de militants. Pour les grandes occasions, certains de ses camps d’entra ?nement peuvent rassembler des dizaines de milliers d’hommes tr ?s disciplin ?s. Tous manient la matraque en bambou, mais "seulement pour se d ?fendre", assure l’un d’eux, Milan Desai, d’Ahmedabad. A l’unisson des responsables du RSS, celui-ci aimerait donner une impression d’aimable fraternit ?. Mais les faits sont l ? : pr ?s de 2 000 musulmans locaux ont ?t ? massacr ?s par des hindous, en f ?vrier et mars 2002, dans des conditions qui permettent de soup ?onner les hommes du RSS.

L’organisation de ces pogromes - les plus importants visant des musulmans, qui repr ?sentent 12 % de la population nationale - a ?t ? d ?taill ?e par plusieurs enqu ?tes men ?es par des organisations ind ?pendantes. L’une d’elles, Human Rights Watch (Etats-Unis), a recens ? toutes sortes d’exactions : des centaines de viols collectifs dont les victimes ont ensuite ?t ? br ?l ?es vives ; des familles enti ?res tu ?es dans leurs maisons ; le des- tin tragique d’une musulmane, enceinte de 8 mois, que ses agresseurs ont ?ventr ?e pour arracher son f ?tus ; ou encore l’histoire d’un gar ?onnet contraint d’avaler du k ?ros ?ne avant que ses tortionnaires ne craquent une allumette...

Au quartier g ?n ?ral du RSS pour le Gujarat, toute responsabilit ? dans l’organisation de ce carnage reste fermement d ?mentie. Le chef des "propagandistes" (pracharak) de l’Etat, Manmohan Vaidya, le r ?p ?te comme un mantra : ces ?meutes ont ?t ? "spontan ?es". A l’en croire, il s’agissait d’une r ?action ?pidermique ? l’attaque, "organis ?e" selon lui, d’un train de p ?lerins hindous par des musulmans, le 27 f ?vrier 2002, dans la ville de Godhra. L’incendie de ce train avait provoqu ? la mort de 57 hindous, en majorit ? des femmes et des enfants. D’o ? la col ?re de leur communaut ?. "C’est dans la nature des Gujaratis. Quand leur religion - hindoue - est attaqu ?e, ils r ?agissent", insiste le propagandiste.

Le RSS a-t-il particip ? ? ces tueries ? "Tout le monde ?tait l ?, poursuit Manmohan Vaidya. Tous ont r ?agi comme des hindous. Y compris dans des secteurs ruraux o ? nous n’avons pas de volontaires." M. Vaidya d ?douane au passage le chef du gouvernement r ?gional, Narendra Modi, qui incarne la "ligne dure" du Parti du peuple indien (BJP), le front politique du RSS.

La question des massacres de 2002 hante toujours la vie politique indienne. Elle rev ?t m ?me une importance cruciale pour l’avenir du nationalisme hindou, un mois apr ?s sa d ?route aux ?lections nationales du 15 mai (Le Monde du 15 mai). Atal Bihari Vajpayee, l’homme fort du BJP, premier ministre jusqu’ ? cette d ?faite face ? la gauche, vient en effet de lier cet ?chec ?lectoral aux ?meutes du Gujarat. M. Vajpayee, consid ?r ? comme un mod ?r ? au sein du mouvement, en a profit ? pour demander la d ?mission de M. Modi. Mais celui-ci demeure soutenu par le RSS et veut se maintenir au pouvoir dans le Gujarat. Dans cette lutte d’influence entre "durs" et "mod ?r ?s", les premiers peuvent ?tre tent ?s de rejouer la carte des affrontements communautaires. Comme en 2002, les regards se tournent donc une fois de plus vers l’ouest du pays, o ? les ingr ?dients de nouveaux pogromes sont toujours en place.

Quoi qu’en disent les dirigeants de la "famille" - la "Sang Parivar", comme on appelle en Inde le RSS et ses organisations satellites -, l’implication des nationalistes hindous du Gujarat dans les massacres de 2002 ne fait gu ?re de doute. Dans l’ensemble de l’Etat, le m ?me sc ?nario s’est r ?p ?t ?. Des camions ont transport ? dans les quartiers musulmans des centaines d’hindous en tenue du RSS (short kaki, bandeau safran), arm ?s de sabres et de tridents. Les meneurs avaient des listes informatiques des noms et adresses des musulmans et de leurs commerces. Des indications sans doute issues des listes ?lectorales et des registres administratifs. "Tout s’est d ?roul ? selon un plan quasiment militaire", r ?sume Christophe Jaffrelot, directeur du Centre d’ ?tudes et de relations internationales (CERI, France) et sp ?cialiste du nationalisme hindou.

Les rapports de Human Rights Watch concluent ?galement que "les violences contre les musulmans ?taient planifi ?es bien avant la tuerie de Godhra, avec une large participation et le soutien de l’Etat - du Gujarat -". Le RSS, son front religieux (le Conseil mondial hindou, VHP) et le Bajrang Dal (BD, l’organisation de jeunesse du VHP) ont constitu ? "les groupes les plus responsables des violences antimusulmanes", note l’association.

D ?s le 27 f ?vrier au soir, apr ?s l’attaque du train, "un plan diabolique a ?t ? adopt ? et diffus ? aupr ?s des 50 principaux dirigeants du BJP, du RSS, du BD et du VHP" pour donner libre cours aux pogromes, a pour sa part conclu le "tribunal des citoyens", un groupe d’experts ind ?pendants comprenant d’anciens juges de la Cour supr ?me de l’Inde. Bref, tout ?tait en place pour les massacres quand, juste apr ?s l’affaire du train de Godhra, les autorit ?s du Gujarat mirent en cause des "terroristes musulmans", ouvrant ainsi la porte aux repr ?sailles. Police en t ?te, les forces de l’ordre locales observ ?rent, au mieux, une complicit ? bienveillante ? l’ ?gard des ?meutiers. Le Gujarat (50 millions d’habitants) est aujourd’hui le seul Etat du pays ? ?tre gouvern ? sans partage par le BJP. Aux commandes depuis 1995, ce parti a eu le temps de placer les siens aux postes cl ?s de l’administration locale. Cette "safranisation" de la police et de la justice explique sans doute pourquoi, aujourd’hui encore, la plupart des assassins de musulmans sont toujours en libert ?. Enfin, ces derni ?res ann ?es, des dizaines de milliers d’armes (tridents et sabres) avaient ?t ? distribu ?es dans les shakas locaux. Cet Etat a ?t ? pr ?sent ? comme "le labo de l’hindutva - l’id ?ologie du RSS, qui assimile l’hindouisme au nationalisme -" par le chef r ?gional du VHP, Pravin Togadia, issu, lui aussi, du vivier des propagandistes pracharak.

Dans le grand ghetto musulman d’Ahmedabad - Juhapura, surnomm ? "Little Pakistan" par les hindous -, les hommes portent des petits calots blancs et la plupart des femmes sont voil ?es de noir. On voit aussi quelques hindous qui, dans cet ?tat v ?g ?tarien o ? l’alcool est prohib ?, viennent d ?guster viandes et poissons, ou acheter des bouteilles aux contrebandiers. "Les rumeurs les plus folles circulent sur Juhapura. On parle de caches d’armes, de tunnels reliant le quartier ? d’autres secteurs de la ville", sourit, sans y croire, Esther David, la plus c ?l ?bre romanci ?re du Gujarat, fid ?le cliente d’une boulangerie du coin. A "Little Pakistan", comme ailleurs ? Ahmedabad, la grande majorit ? des maisons et des commerces br ?l ?s en 2002 ont ?t ? restaur ?s par leurs propri ?taires, tout comme les lieux de culte d ?vast ?s par les ?meutiers.

"Plus qu’ailleurs en Inde, l’hindutva a p ?n ?tr ? la soci ?t ? gujaratie en profondeur", observe Bharat Desai, chef adjoint du bureau local du quotidien Times of India. Le journaliste rappelle que, six mois apr ?s les tueries, Narendra Modi et son parti, le BJP, avaient remport ? une ?clatante victoire aux ?lections l ?gislatives en agitant le "p ?ril musulman" et en r ?ussissant ? mobiliser le "vote hindou". Il est vrai que l’Etat a une longue tradition d’affrontements entre les deux communaut ?s. "En 1969, Ahmedabad a connu les premi ?res grandes ?meutes organis ?es en Inde contre les musulmans - plus de 600 morts - depuis la Partition de 1947", rel ?ve Arafat Valiani, un chercheur qui termine son doctorat sur le sujet ? l’universit ? Columbia (Etats-Unis). Les d ?cennies 1980 et 1990 furent marqu ?es par d’autres ?meutes. "Chaque nouvel affrontement a conduit au regroupement des musulmans dans des quartiers s ?par ?s, et cette ghetto ?sation est devenue presque totale depuis 2002", ajoute le chercheur.

"Volontaire" du RSS depuis un quart de si ?cle et fils de l’un de ses responsables, Milan Desai refl ?te l’enracinement du nationalisme hindou dans cette partie du pays. Ag ? de 39 ans, p ?re de deux gar ?onnets qui fr ?quentent les organisations de jeunesse du mouvement, il est proche du chef du gouvernement r ?gional, Narendra Modi. Selon Milan Desai, le RSS se contente d’agir "contre les tra ?tres ? la nation, qu’ils soient hindous, de toutes castes, musulmans, sikhs ou chr ?tiens". Avec, tout de m ?me, une aversion particuli ?re contre les musulmans. Milan leur reproche "des agressions terroristes partout dans le monde, comme les Am ?ricains l’ont appris avec le 11 septembre 2001, et pas seulement en Inde o ? les hindous ont contre-attaqu ?".

Peintre et photographe professionnel, Milan Desai incarne aussi le r ?el travail social d ?di ? aux hindous par la "famille". Il ?uvre dans une organisation de secours (Seva Bharati, "Au service de l’Inde") cr ??e par le RSS au moment du tremblement de terre du 26 janvier 2001 au Gujarat. De sa voix douce, Milan fait frissonner lorsqu’il explique comment les gens de sa "famille" emp ?chent "que des hindous deviennent musulmans ou chr ?tiens". Comment ? "Si quelqu’un se plaint d’une union pr ?vue entre une hindoue et un musulman, r ?pond-il, le Bajrang Dal - organisation de jeunes - intervient." Ses militants, r ?put ?s violents, se rendent ? la maison du fianc ? pour "le menacer, sans l’attaquer". Ils vont aussi dans la famille de la promise afin de "lui montrer que les musulmans ont trop de femmes et d’enfants, que la jeune hindoue sera d ?laiss ?e au profit d’autres ?pouses, etc.".

L’une des rares personnalit ?s ? avoir protest ? publiquement contre les carnages de 2002 est la chor ?graphe Mallika Sarabhai, connue notamment pour son r ?le dans la pi ?ce du metteur en sc ?ne britannique Peter Brook, le Mahabharata. Mallika Sarabhai, h ?riti ?re de l’une des deux plus importantes familles hindoues d’Ahmedabad, directrice de l’Acad ?mie Darpana des arts du spectacle, subit toujours les tourments de l’administration Modi. Ses m ?saventures sont ? la mesure des intimidations qui ont vis ? des Gujaratis moins c ?l ?bres. P ?le-m ?le, elle cite des menaces de mort, des poursuites judiciaires intent ?es par une ?tudiante "proche du RSS" qui l’a accus ?e de racketter les ?tudiants, une enqu ?te administrative sur les comptes de son acad ?mie, une interdiction de voyager hors de l’Etat sans autorisation judiciaire, diverses enqu ?tes fiscales.

Autre "b ?te noire" des nationalistes hindous : le P ?re Cedric Prakash, un j ?suite qui vit depuis trente ans ? Ahmedabad. En 1998-1999, ce religieux indien fut le porte-parole d’une minorit ? chr ?tienne gujaratie alors confront ?e ? l’incendie de ses lieux de culte, ? des violences et ? des violations de s ?pultures. "Cela faisait d ?j ? partie de la strat ?gie du Sang Parivar - la famille - qui, telle une force fasciste, a toujours besoin d’un ennemi pour se consolider", dit le j ?suite.

Il y a deux ans, aucune manifestation de rue n’avait ?t ? organis ?e dans l’Etat apr ?s les ?meutes. "Un climat de peur continue de r ?gner", commente aujourd’hui un observateur occidental soucieux de garder l’anonymat. Personne, ici, n’imagine encore de diffuser le documentaire La Solution finale du r ?alisateur indien Rakesh Sharma. Ce film, qui revient sur les tueries, a ?t ? prim ?, en f ?vrier, au Festival international de Berlin.

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