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GUATEMALA

Survivre dans la rue ? Guat?mala

Alain Abellard

Monday 7 July 2003, by ABELLARD*Alain

Des milliers d’enfants sont livr?s chaque nuit ? la drogue, ? la violence et ? la mis?re de la ville. Sans compter la menace des commandos charg?s du "nettoyage social".

CANDELARIA est l?, sous les arcades de la place principale de la capitale, Guatemala, ? quelques dizaines de m?tres du palais pr?sidentiel. Assise en tailleur, ses yeux lourds ne fixent aucun sujet, ils luisent an?antis. Elle se balance en saccades rapproch?es ; son visage harmonieux se d?forme sous l’effet de convulsions. Elle tremble et mord sa l?vre inf?rieure.

Aussi menue que ch?tive, Candelaria a 14 ans. Elle est enceinte de quatre mois. Elle est venue avec sa famille ? la capitale, Guatemala, il y a quelques ann?es, fuyant la mis?re du d?partement de Quezaltenango, dans le sud du pays, o? ses parents pensaient mieux vivre. Victime de mauvais traitements et d’abus de la part de son p?re, elle a pr?f?r? suivre sa s?ur a?n?e, ?g?e de 20 ans, dans les rues. Chaque soir, la nuit venue, apr?s avoir err? toute la journ?e autour des commerces, des gares, des terminaux de bus, des h?pitaux, des march?s ou des parcs, comme les autres enfants des rues, elle se met ? la recherche d’un abri pour quelques heures.

"Si elle ne sort pas de la rue imm?diatement, elle ne survivra pas aux rixes, ? la drogue, ? la faim, aux viols, au sida ; elle ne passera pas les mois ou les quelques semaines qui viennent", explique Rudy, le m?decin des rues de l’association Solo Para Mujeres (SPM), qui chaque jour et chaque nuit, apr?s son travail dans un dispensaire de la capitale, vient avec des ?ducatrices ? la rencontre de ces jeunes filles, qui forment environ le tiers de cette population des rues, estim?e ? 6 000 enfants.

Sur la seule place centrale de Guatemala, Rudy conna?t au moins cinq lieux, comme celui de Candelaria, o? les enfants se retrouvent pour se prot?ger ; le plus spectaculaire est celui de la Concha Acustica, une fontaine dont la structure ? demi ouverte offre un toit protecteur et une humidit? d?vastatrice.

Rudy a eu ? la fois beaucoup de malheur et beaucoup de chance dans son enfance. "Mon p?re, raconte-t-il, ?tait alcoolique et il est mort tr?s jeune ; cela m’a d?go?t? ? jamais de toute drogue, ? commencer par le tabac et l’alcool. Ma m?re, une humble cuisini?re, m’a toujours donn? l’amour dont tous ces enfants sont priv?s." Il regarde Candelaria, ? l’agonie. Le vent n’en finit pas de s’engouffrer ? travers les arcades de son rep?re de fortune. Elle se penche sur le c?t? gauche et chute ; elle ne bouge plus.

"Ce n’est rien, elle hallucine", explique Rudy. Sous l’effet de la colle, des solvants ou plus certainement du crack, dont les effets ravagent autant les corps que les cerveaux, elle d?lire. "Cela rend fou, le crack", poursuit Rudy en citant, effar?, le cas d’un jeune p?re qui, il y a quelques jours, "a vendu son enfant ?g? d’un an pour une boulette d’un gramme de cette saloperie". Rudy, la m?re et une ?ducatrice ont r?ussi, in extremis, ? r?cup?rer le b?b?.

Ils d?ambulent, les enfants malingres des rues de Guatemala, leur petite bouteille (pachita) pleine de solvants dans une main, quand l’autre, crisp?e sur un coton imbib?, tamponne l’espace qui couvre les narines jusqu’au menton. "Ils peuvent consommer jusqu’? cinq pachitas par jour ; ce n’est pas tr?s cher, beaucoup moins qu’une pierre de crack", explique Rudy.

A la maigreur de leurs corps, on croirait voir une cohorte de fant?mes, et la moiteur glac?e de la main molle qu’ils tendent pour vous saluer ne donne qu’une faible id?e de la duret? de leur vie. "Ils ne disent jamais qu’ils ont choisi de vivre dans la rue par plaisir ou go?t de l’aventure", explique Nancy, une ancienne gamine des rues, aujourd’hui ?ducatrice ? SPM.

Pour survivre, chaque jour, ils mendient, volent ou font ? l’occasion des petits boulots. Ils sont des proies faciles pour les trafiquants de drogue qui les utilisent pour faire le guet ou des livraisons dangereuses. Beaucoup de jeunes filles se prostituent.

Encore plus loin, dans une rue sombre du quartier de Terminal, dans la zone 4, vaste gare routi?re et immense march?, un groupe salue Rudy et Nancy. Lucito se dirige vers eux ; il se d?place avec des b?quilles de bois. Il y a trois mois, un inconnu lui a tir? trois balles qui ont bris? ses jambes, pr?s du parc Concordia, dans la zone 1. Rudy donne des anti-inflammatoires ? un enfant dont le bras gauche a doubl? de volume. "Tu en prends un maintenant et deux autres demain." Le malheureux sourit, entre deux tamponnages, les yeux perdus vers un groupe qui arrive avec une brass?e de cartons, destin?s ? pr?parer l’abri de la nuit. Il serre sa pachita contre son c?ur.

Le m?decin n’est pas certain que l’enfant ait entendu ses recommandations. Interrog? sur les raisons de sa pr?sence dans les rues, sur sa famille, sur sa ville ou sa province d’origine, il ferme les yeux, se concentre et r?p?te plusieurs fois : "Je suis ici, ici." Beaucoup d’enfants ne s’expriment que par borborygmes ou bredouillements inaudibles. "Cela prend du temps de parler avec eux", explique Nancy, presque confuse.

AGuatemala, les enfants des rues meurent jeunes. "Leur esp?rance de vie n’exc?de pas quatre ou cinq ann?es pour une moyenne d’?ge de 15 ? 16 ans", explique Betty de Rueda, la directrice de SPM, une Equatorienne install?e ? Guatemala depuis vingt-cinq ans. "Ils ont fui les mauvais traitements, les coups, la mis?re, les viols, l’inceste", ajoute-t-elle, mais leur vie dans les rues signifie "encore plus de douleur". Elle souligne que "la mont?e de la violence est sensible depuis ces derni?res ann?es", marqu?e en particulier par une augmentation du "nettoyage social". Selon Betty et diff?rents observateurs, "une cinquantaine d’enfants ont ?t? abattus au cours de l’ann?e 2002"et plusieurs dizaines d’autres sont morts de maladie (sida, entre autres), de sous-alimentation, ou victimes de bagarres.

Il y a un an, trois gamins ont ?t? abattus de sang-froid et trois autres gravement bless?s par des inconnus alors qu’ils dormaient dans un recoin de la 9 e avenue, dans la zone 8.

Parmi les victimes, une jeune femme de 20 ans, originaire du Honduras, Loani, a re?u trois balles dans le dos. Elle avait ?t? accueillie dans le foyer de l’ONG Casa Alianza, o? ?tait n? son enfant, en janvier.

Une autre des victimes, un jeune Guat?malt?que ?g? de 17 ans, n’a pas surv?cu aux deux balles qui ont fracass? son cr?ne. Il y a quelques ann?es - il vivait d?j? dans les rues -, un homme avait asperg? son corps d’essence avant d’y mettre le feu. Br?l? au troisi?me degr?, il avait pass? plus de trois mois ? l’h?pital. "Aucun des auteurs de ces assassinats n’a ?t? retrouv?, comme dans 90 % des homicides qui se produisent au Guatemala", explique Francisco Arturo Echeverria, le directeur de Casa Alianza au Guatemala, une ONG aux moyens importants qui vient en aide aux enfants des rues et dont le service juridique suit plus de trois cents proc?dures.

Dans la nuit du 15 octobre 2002, des hommes arm?s arriv?s en voiture et ? moto ont tent? de tuer des enfants dans un abri de la zone 4, dont s’occupent Rudy et les ?ducatrices de SPM. Situ? pr?s de l’H?tel Conquistador, ? quelques m?tres d’une bo?te de nuit sordide, El Oro Solido, cet abri regroupe une quarantaine d’enfants.

Dans les d?combres d’un parking abandonn?, sur une terre de d?chets et dans un fatras d’ordures carbonis?es ou en d?composition, les enfants ont construit contre les murs qui subsistent des semblants d’abris. L’odeur rance des lieux se parfume, au gr? du vent et des courants d’air, des effluves de solvants ou de colle.

L’entr?e principale sur la rue et l’acc?s ? chaque cabane sont prot?g?s par des b?ches noires. L’impact de balles y est encore parfaitement identifiable, en particulier sur celle de l’entr?e de "la maison" de Sandra et Henry.

Ag?e de 17 ans et enceinte de six mois, la jeune fille rassemble ses cheveux en arri?re et montre la trace de la balle qui lui a balafr? le cr?ne au niveau de l’oreille. Henry, "mon mari", dit-elle, s’est pr?cipit? pour la prot?ger. Une balle lui a perfor? le torse juste au-dessus du poumon ; il rel?ve sa chemise et montre la cicatrice, juste sous la clavicule. Il se tourne et d?signe maladroitement avec sa main dans le dos l’autre cicatrice, l? o? le projectile est ressorti. Henry entoure Sandra d’un bras protecteur avant qu’elle ne le quitte, pour quelques heures avec les ?ducatrices dans un foyer d’accueil de SPM, tout proche.

Pedro, un jeune policier, n’a rien ? cacher et il veut bien raconter ce qu’il sait sur ces enfants des rues "qui fatiguent tout le monde".

"Oui", il veut bien parler du "nettoyage social" et jure qu’il "n’a jamais re?u de ses chefs l’ordre d’abattre des enfants des rues". Ce n’est pas la police qui fait cela, explique-t-il, tout en reconnaissant qu’il a "entendu dire que certains policiers pouvaient se joindre ? des groupes priv?s de s?curit?, qui ex?cutent ce type d’op?rations" pour le compte de propri?taires de commerces ou de maisons qui les paient "pour nettoyer un quartier".

En fait, pr?cise Pedro, pour comprendre la raison de ces ex?cutions, "il faut se mettre dans la t?te des gens qui subissent les vols des gamins. C’est simple, certaines personnes ne supportent pas les rats, alors que d’autres s’en fichent. C’est la m?me chose avec les enfants des rues : il y en a qui ne les supportent pas".

Selon tous les observateurs, les accords de paix sign?s en 1996 et les diff?rentes actions internationales ont mis l’accent sur les atrocit?s commises dans le pass? contre les enfants des rues. "Cela a eu pour effet de faire baisser notablement la r?pression des forces de s?curit? de l’Etat contre eux", explique Nidia Aguilar del Cid, responsable de l’enfance au bureau du procureur des droits de l’homme.

"Ces assassinats sont des formes d’autojustice qui s’exercent dans le cadre d’un climat de croissance de la d?linquance et de l’impunit?, et l’appui indirect de certains secteurs de la population est r?el", explique la d?put?e de gauche Nineth Montenegro, qui a beaucoup travaill? sur la protection de l’enfance. "La pire des choses ? laquelle nous nous heurtons, en fait, sur ce probl?me et sur tant d’autres, c’est l’indiff?rence des gens, mais surtout du gouvernement." Pour Betty de Rueda, les autorit?s ne peuvent pas ?tre accus?es pour ces crimes : "Le gouvernement ne tue pas, mais il laisse faire. Il a perdu tout sens du social."

Le Guatemala, le plus grand pays d’Am?rique centrale, avec 12 millions d’habitants, frontalier du Mexique, est ? sa mani?re un eldorado pour les autres : le Honduras, le Salvador ou le Nicaragua, eux-m?mes ruin?s par les guerres civiles d’un pass? encore r?cent et par la pauvret?. C’est, pour son malheur, un chemin vers le nord, c’est- ?-dire les Etats-Unis ; il attire de nombreux candidats au r?ve. "Pour chaque enfant des rues, combien d’autres sont enferm?s dans des ateliers clandestins ou contraints de se prostituer ?", demande Maria Eugenia Villarreal, la repr?sentante en Am?rique centrale d’Ecpat, une association dont le si?ge est ? Bangkok et qui lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants. Elle cite, "en exemple de l’horreur", la ville de Tecun Uman, dans le nord du pays, ? la fronti?re avec le Mexique, "o? des centaines d’enfants enlev?s sont aux mains de bandes et de trafiquants en tout genre".

Selon une ?ducatrice de SPM, chacun des enfants des rues "a ?t? au moins une fois le t?moin d’un meurtre", ce qui augmente leur peur et rend encore plus difficile le contact avec eux. "Affam?es et malades, les jeunes femmes sont ?cout?es, nourries, soign?es. On les aide ? retrouver l’estime de soi et ? d?crocher de la drogue. Elles reprennent contact avec la lecture et l’?criture. A long terme, l’objectif est de leur permettre de se r?ins?rer en b?n?ficiant d’une formation scolaire et professionnelle", explique Anne Pascal, la responsable de l’association Les Trois Quarts du monde, bas?e ? Paris, qui finance les activit?s de Solo Para Mujeres.

Leur premier foyer, ouvert jour et nuit ? Guatemala, offre un abri "pour trente jeunes filles et dix b?b?s" ; le second, avec la m?me capacit?, ouvert en 2002, ne fonctionne que le jour dans le quartier chaud de Terminal. Mais les conditions financi?res pr?caires de l’association (un budget de 115 000 euros, aliment? par cent vingt et un donateurs pour l’ann?e 2001) ne permettent pas ? Anne Pascal de "s’engager au-del? de trois ans" et d’ouvrir jour et nuit le deuxi?me foyer. Celui o? Candelaria pourrait s’arr?ter.

P.S.

Les trois quarts du monde, 45, rue de richelieu, 75001 paris. t?l. : 01-40-20-44-88.

Article paru dans Le Monde, ?dition en ligne du 7 juillet 2003.

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