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Irak : les nouveaux mercenaires

Peter W. Singer

Wednesday 26 May 2004, by SINGER*Peter W.

Employ?s par des soci?t?s priv?es sous contrat avec le Pentagone, ils sont 15 000 ? 20 000 sur le sol irakien. Leur travail est crucial pour la mission am?ricaine. La guerre se privatise, mais ses r?gles sont floues.

Le 1er avril, en d?couvrant sur leurs petits ?crans les images des cadavres mutil?s de quatre de leurs compatriotes tra?n?s dans les rues de Fallouja par une foule vocif?rante, les Am?ricains ont cru assister ? un remake de Black Hawk Down. Fallouja, pourtant, n’est pas Mogadiscio. Et ce qui intriguait les Am?ricains, cette fois, ce n’?tait plus la mission men?e, mais qui la menait. Ce jour-l?, ils ont soudain r?alis? ? quel point leurs forces arm?es op?raient d?sormais dans l’?re de la sous-traitance.

Les quatre hommes tu?s ? Fallouja n’?taient pas des soldats am?ricains. Ils ?taient employ?s par une petite soci?t?, Blackwater USA. Loin du mod?le traditionnel du mercenaire et de la "g?chette ? louer", Blackwater fait partie d’une industrie florissante, celle des soci?t?s militaires priv?es (private military firms, PMF), qui assurent aujourd’hui un large ?ventail de t?ches en Irak, t?ches jusqu’ici r?serv?es aux militaires et qui peuvent m?me inclure le combat. Les PMF vont de la petite soci?t? qui fournit des ?quipes de commandos aux grandes entreprises qui g?rent les cha?nes d’approvisionnement militaire. Cette nouvelle industrie se compte en centaines d’entreprises, en milliers d’employ?s, et en milliards de dollars de revenus.

Les soci?t?s militaires priv?es et leurs clients op?rent dans plus de 50 zones de conflit dans le monde, mais leur premier client est le contribuable am?ricain : Washington a sign? plus de 3 000 contrats avec des PMF au cours de la derni?re d?cennie. Apr?s la fin de la guerre froide, le secteur priv? s’est ?panoui dans un contexte de r?duction des moyens militaires (l’arm?e am?ricaine n’est plus que les deux tiers de ce qu’elle ?tait pendant la premi?re guerre du Golfe, en 1991), d’exigences croissantes de nouveaux d?ploiements et de technicisation de la guerre moderne.

Jusqu’? l’Irak, l’industrie militaire priv?e ?tait rest?e tr?s discr?te. Lorsqu’un appareil de la CIA a, par erreur, fait abattre un avion civil de missionnaires am?ricains au-dessus du P?rou, en 2001, peu de gens ont su que l’avion de la CIA ?tait exploit? par une soci?t? sous contrat, Aviation Development Corp. Lorsque des militants palestiniens ont tu? trois Am?ricains ? Gaza ? l’automne 2003, la plupart des gens n’ont pas r?alis? qu’il s’agissait de militaires priv?s sous contrat, employ?s de DynCorp (Virginie).

Bien qu’elle n’ait pas plus d’une dizaine d’ann?es, l’industrie militaire priv?e affiche un revenu annuel mondial d’environ 100 milliards de dollars et a adopt? toutes les r?gles du jeu washingtonien du lobbying. En 2001, dix soci?t?s priv?es de pointe ont d?pens? plus de 32 millions de dollars en lobbying et donn? plus de 12 millions ? des partis politiques. A elle seule, la firme Halliburton a donn? plus de 700 000 dollars entre 1999 et 2002, dont 95 % au parti r?publicain ; DynCorp en a donn? plus de 500 000, dont 72 % aux r?publicains. Curieusement, les d?penses de lobbying d’Halliburton ont baiss? de moiti? apr?s l’accession de son ancien PDG, Dick Cheney, ? la vice-pr?sidence des Etats-Unis - obtenant un bien meilleur retour sur investissement, puisque ses contrats ont tripl? sous l’administration Bush.

D?s le d?but, les sous-traitants priv?s ont jou? un r?le-cl? dans la guerre d’Afghanistan. Leurs hommes, d?ploy?s avec les forces militaires am?ricaines sur le terrain (y compris avec les unit?s paramilitaires de la CIA, qui ont ?t? les premi?res ? y poser le pied), y ont assur? l’entretien de l’?quipement de combat, le soutien logistique, et ont r?guli?rement particip? ? des vols de surveillance et d’identification des cibles. Ce r?le continue, et des contractuels font maintenant partie de l’op?ration conjointe arm?e/CIA qui essaie de traquer Oussama Ben Laden le long de la fronti?re pakistano-afghane.

Les PMF ont jou? des r?les tout aussi vari?s dans d’autres points chauds de la lutte antiterroriste. Aux Philippines, dans les op?rations contre la gu?rilla islamiste, DynCorp travaillait ? la logistique. DynCorp encore est directement impliqu?e dans la lutte contre le trafic de drogue en Colombie. Lorsque les Etats-Unis ont d?ploy? un contingent pour la formation militaire dans l’ancienne R?publique sovi?tique de G?orgie, il ?tait essentiellement compos? de militaires priv?s. A Guantanamo, les talibans et membres pr?sum?s d’Al-Qaida sont incarc?r?s dans une prison militaire construite par la division KBR d’Halliburton et sont interrog?s avec l’aide de contractuels de soci?t?s comme Titan. Mais c’est avec la guerre d’Irak que cette industrie est v?ritablement devenue adulte. Avant le conflit, les soci?t?s priv?es ont largement particip? aux pr?paratifs, approvisionnement, entra?nement, et m?me aux exercices de simulation et planification des combats dans le d?sert kowe?tien. L’?norme complexe militaire am?ricain de Camp Doha, d’o? a ?t? lanc?e l’invasion, ?tait construit, g?r? et gard? par un groupe priv?.

Lors de la phase de combats majeurs, en mars-avril 2003, les militaires priv?s ont touch? ? peu pr?s ? tout, depuis l’alimentation et le logement des troupes jusqu’? l’entretien d’armements aussi sophistiqu?s que le bombardier invisible B-2, le chasseur F-117, les avions de reconnaissance U-2 et Global Hawk, les chars M-1, les h?licopt?res Apache et les syst?mes de d?fense antia?rienne sur les navires. La proportion de sous-traitants priv?s par rapport au personnel militaire r?gulier a ?t?, en gros, de 1 ? 10, soit dix fois plus que pendant la premi?re guerre du Golfe. Les alli?s, y compris les Britanniques et les Australiens, se sont aussi appuy?s sur ce soutien priv?.

Pendant l’occupation de l’Irak, la demande d’aide priv?e a explos?, ? mesure que les sc?narios optimistes ?labor?s par les t?tes politiques du Pentagone s’effondraient. Ni le Congr?s ni les ?chelons sup?rieurs du Pentagone ne disposent de chiffres pr?cis, mais le nombre de militaires priv?s actuellement d?ploy?s en Irak est estim? ?tre de 15 000 ? 20 000 personnes, employ?es par des dizaines de soci?t?s. Les PMF assurent trois fonctions principales en Irak : soutien militaire, entra?nement militaire et conseil, ainsi que certains r?les tactiques militaires. Ce sont des t?ches essentielles, mais les PMF ne font pas, formellement, partie des forces arm?es, ce qui entra?ne des dysfonctionnements, parfois graves, en termes de partage des renseignements, ainsi qu’une certaine confusion sur les droits et les responsabilit?s dans le cadre du combat.

L’Autorit? provisoire de la coalition (CPA) calcule que lorsque la souverainet? sera transf?r?e ? un gouvernement irakien, fin juin, ces chiffres pourraient passer ? 30 000. Des fonctions telles qu’assurer la s?curit? de la zone verte ? Bagdad seront privatis?es. L’administration Bush ne comptabilise pas formellement ces donn?es - ce qui rend plus n?cessaire encore la supervision de ces activit?s. Le recours aux PMF amortit le co?t politique de la guerre, att?nuant le besoin de faire appel aux r?servistes ou aux alli?s. En outre, contrairement aux r?gles en vigueur pour les victimes militaires, la diffusion des informations sur les pertes civiles est ? la discr?tion des employeurs : pas plus qu’on ne sait le nombre exact de PMF pr?sents en Irak, on ne conna?t les chiffres pr?cis des pertes enregistr?es dans leurs rangs, estim?es entre 30 et 50 personnes.

Avec des hommes de plus de 30 nationalit?s, les PMF ont fini par fournir ? l’administration Bush une coalition internationale d’un autre type en Irak. Il y a plus de contractuels militaires priv?s sur le terrain que de soldats de n’importe quelles forces r?guli?res alli?es, y compris de Grande-Bretagne. A elle seule, l’une de ces soci?t?s, Global Risks, y compte quelque 1 100 employ?s, dont 500 gurkhas n?palais et 500 soldats fidjiens. Global Risks est ainsi le sixi?me fournisseur de troupes en Irak.

Dans le soutien logistique, Halliburton a d?croch? l’?quivalent de 6 milliards de dollars en contrats en Irak. Ses activit?s vont de la restauration des troupes (sous-trait?es ? d’autres soci?t?s) au convoyage de carburant ou aux r?parations dans le secteur p?trolier. DynCorp joue un r?le prioritaire dans les programmes de formation de la police irakienne. A l’origine, le contrat a ?t? accord? pour 50 millions de dollars, mais il pourrait atteindre jusqu’? 800 millions. Cette soci?t?, dont le si?ge est juste ? c?t? de l’a?roport Washington-Dulles, ? Reston (Virginie), accomplit 96 % de ses activit?s avec l’Etat am?ricain, mais son image a souffert d’un scandale (prostitution et trafic d’armes) dans lequel certains de ses employ?s sous contrat en Bosnie et au Kosovo ont ?t? impliqu?s.

La soci?t? Erinys est charg?e de la cr?ation d’une force paramilitaire destin?e ? assurer la s?curit? des champs de p?trole. Le choix de cette toute jeune soci?t?, qui n’existait pas avant la guerre, pour un contrat de 39,2 millions de dollars, a beaucoup surpris dans l’industrie. Erinys a ensuite fait hausser quelques sourcils en recrutant d’anciens soldats et policiers sud-africains qui avaient servi le r?gime de l’apartheid. Mais le contrat semble ex?cut? efficacement : les attaques contre les pipelines ont sensiblement baiss?. En ? peine plus de quatre mois, Erinys a form?, arm? et d?ploy? plus de 9 000 gardes irakiens ? travers le pays, avec l’objectif de porter ce chiffre ? 15 000.

Vinnell, MPRI et Nour USA se consacrent ? la formation et ? l’?quipement de la nouvelle arm?e irakienne, une t?che dont le co?t pourrait atteindre 2 milliards de dollars. Vinnell Corp., filiale de Northrop Grumman bas?e ? Fairfax, en Virginie, est connue pour avoir ?t? d?j? deux fois la cible d’Al-Qaida, dont des attentats ont d?truit ses locaux en Arabie saoudite en 1996 et en 2003. La soci?t? MPRI est essentiellement compos?e d’anciens officiers am?ricains, y compris des g?n?raux. Elle travaille essentiellement ? l’entra?nement de l’arm?e am?ricaine, mais elle a aussi d?croch? des contrats en Croatie, en Bosnie, au Nigeria et en Afghanistan. Le contrat de Nour a ?t? contest? lorsqu’il est apparu que cette firme ?tait li?e au prot?g? des n?oconservateurs Ahmed Chalabi. Ce contrat a depuis ?t? suspendu et est en cours de r?attribution.

C’est dans le domaine du combat, toutefois, que l’?volution du secteur des PMF est la plus spectaculaire. C’est la premi?re fois en Irak que des firmes priv?es jouent un r?le tactique aux c?t?s des troupes am?ricaines, dans trois domaines : elles participent ? la d?fense des installations, ? la protection de personnalit?s importantes comme Paul Bremer, le chef de la CPA, et escortent les convois. Tout cela est crucial pour le succ?s de la mission am?ricaine.

Les employ?s des PMF encourent les m?mes risques que les forces r?guli?res. Quelques jours apr?s avoir perdu quatre hommes ? Fallouja, Blackwater a d? d?fendre le QG de la CPA ? Nadjaf contre un assaut des milices radicales chiites. La fusillade a dur? plusieurs heures et Blackwater a m?me d? envoyer ses propres h?licopt?res par deux fois pour r?approvisionner ses commandos en munitions et ?vacuer un marine bless?. La m?me nuit, les hommes de trois soci?t?s, Hart Group, Control Risks et Triple Canopy, ont ?t? impliqu?s dans des batailles rang?es. Les employ?s de Hart Group, abandonn?s par les forces de la coalition, ont d? quitter leur position et laisser sur place l’un de leurs camarades tu?s.

Fond?e en 1996 par Gary Jackson, un ancien des forces sp?ciales de la marine (navy seals), Blackwater jouit d’une bonne r?putation et est d’ailleurs l’une des rares soci?t?s de ce secteur ? ouvrir ses installations ? la presse. Elle poss?de un immense domaine en Caroline du Nord, ? 40 km au sud de la base navale de Norfolk, o? plus de 50 000 militaires ont d?j? suivi un entra?nement. Blackwater se sp?cialise aujourd’hui dans les programmes antiterroristes et a d?croch? un contrat de 35 millions de dollars pour former 10 000 marins de la Navy ? la protection de leur force. L’entreprise a commenc? par recruter d’anciens militaires am?ricains, principalement issus des forces sp?ciales, mais la pression de la demande l’a orient?e vers de la main-d’?uvre meilleur march? : 30 % de son personnel actuel n’est pas de formation militaire et vient en partie des rangs de la police. En f?vrier, Blackwater a recrut? 60 anciens soldats chiliens, auxquels elle a offert 4 000 dollars par mois pour prot?ger des installations p?troli?res en Irak. Fin mars, la firme d?clarait avoir 450 hommes sur le terrain (et non pas "5 ou 6", comme nous l’indiquait un g?n?ral du Pentagone). Blackwater est notamment charg?e de la s?curit? rapproch?e de l’administrateur am?ricain Paul Bremer - un contrat de 21 millions de dollars -, dont elle assure aussi le transport, ? l’aide de deux h?licopt?res.

"L’Irak, actuellement, est une mine d’or. La marge b?n?ficiaire est incroyablement ?lev?e, bien plus que le facteur risque", rel?ve Duncan Bullivant, le chef de la soci?t? britannique Henderson Risks. Les soldats des PMF gagnent deux ? dix fois plus que leurs coll?gues des forces r?guli?res, les mieux pay?s ?tant ceux qui ont eu une formation d’?lite. L’?chelle des salaires refl?te aussi la mondialisation : en Irak, un ancien b?ret vert am?ricain peut gagner jusqu’? 1 000 dollars par jour l? o? un ancien gurkha n?palais fera 1 000 dollars par mois. Cette situation pose in?vitablement la question : quel va ?tre l’impact de la croissance de l’industrie militaire priv?e sur la capacit? des forces arm?es ? retenir leur propre main-d’?uvre une fois form?e ?

See online : Le Monde

P.S.

Article paru dans Le Monde, ?dition en ligne du mercredi 26 mai 2004.

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