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Amours interdites chez les jats

jeudi 3 janvier 2002, par PUSHKARNA*Vijaya , UPRETY*Ajay

Formant une caste de paysans, les jats ont une r ?gle contraignante pour le mariage, appliqu ?e avec une violence inou ?e. Ce qui d ?truit les r ?ves et l’existence des jeunes g ?n ?rations.

Les os carbonis ?s qui d ?passaient des cendres de deux b ?chers fun ?raires ?taient l’unique preuve du prix que les deux adolescents avaient eu ? payer pour leur amour. Le village d’Alinagar dans le district de Muzaffarnagar situ ? dans l’ouest de l’Etat de l’Uttar Pradesh, o ? Vishal Sharma, 18 ans, et Sonu Singh, 17 ans, avaient v ?cu et s’ ?taient aim ?s, venait de mettre un terme aux terribles souffrances qu’ils avaient endur ?es dans la nuit du 6 ao ?t 2001. Ce jour-l ?, ? minuit, quand ils ?taient sortis de chez eux sur la pointe des pieds pour se retrouver sous un arbre, les deux amoureux ne pensaient qu’ ? partir ensemble. Le gar ?on brahmane et la fille jat [donc d’une caste inf ?rieure] savaient qu’ils n’avaient aucune chance d’obtenir le consentement de leur famille. Mais, s’ ?tant d ?cid ? trop tard, ils s’ ?taient fait surprendre dans l’obscurit ? par leurs proches, qui les avaient rou ?s de coups. Les habitants du village, accourus pour voir ce qui se passait, avaient regard ? la sc ?ne en ayant presque l’air d’approuver.

Les deux corps avaient ensuite ?t ? emport ?s et br ?l ?s pour "effacer toute trace du crime" , ainsi que le rapporte le commissaire de police Vijay Maurya. Quelques jours plus tard, les principaux pr ?venus ?taient derri ?re les barreaux. "Nous avons peut- ?tre commis un crime juridiquement, mais, socialement, nous avons agi comme il se devait", plaide Sahendra, le p ?re de Sonu. "Nous n’avons rien fait de mal", appuient Sanju et Babli, le fr ?re et la belle-soeur de Vishal.

Le territoire des jats, qui comprend en gros les Etats du Pendjab, de l’Haryana, l’ouest de l’Uttar Pradesh et certains districts du Rajasthan et du Madhya Pradesh, n’est pas plus immunis ? contre l’amour que d’autres r ?gions du pays. Les id ?es modernes ayant progressivement gagn ? les campagnes par le biais du cin ?ma et de la t ?l ?vision, les jeunes y sont de plus en plus nombreux ? affirmer leur droit de choisir l’ ?lu(e) de leur coeur. Mais, ? la diff ?rence des h ?ros de film, les couples qui d ?fient famille et soci ?t ? par amour trouvent rarement le bonheur et vont plut ?t au-devant d’incessantes humiliations.

Ainsi, l’an dernier, le khap panchayat [conseil des repr ?sentants des villages appartenant ? la m ?me tribu] de Jaundhi, dans l’Etat de l’Haryana, a ordonn ? ? Darshana Ghelawat d’attacher un rakhee [ruban r ?serv ? au fr ?re] au poignet de son mari, Asheesh Dagar, puis les a d ?clar ?s fr ?re et soeur. Le couple avait un b ?b ? de 18 mois, mais le conseil n’en a pas moins invalid ? leur mariage, sous pr ?texte qu’ils ?taient du m ?me village, habit ? majoritairement par des Ghelawat, et qu’ils ?taient donc fr ?re et soeur aux yeux de cette soci ?t ?. Le couple a quitt ? le village et le conseil les a ult ?rieurement exil ?s.

Plus les jeunes d ?fient le contr ?le traditionnel exerc ? par la famille sur l’institution du mariage, plus la soci ?t ? r ?agit violemment, souvent m ?me de fa ?on impitoyable. Il est plus dangereux de tomber amoureux aujourd’hui dans le pays des jats qu’il y a un demi-si ?cle. Le 15 juillet dernier, quand Neelam Sindhi, 22 ans, et Vikas Singh, 24 ans, ont ?t ? transport ?s ? l’h ?pital, ils ?taient d ?j ? morts. Les r ?sultats de l’autopsie ont r ?v ?l ? qu’ils avaient absorb ? un insecticide. La femme gumbar [caste interm ?diaire] et l’homme jat ?taient tous deux originaires de Bharatpur, dans l’Etat du Rajasthan, et leurs parents se sont oppos ?s ? leur union. Le Pr Randhir Singh, de l’universit ? de Delhi, attribue cette intol ?rance au fait que le pays n’a pas connu de r ?volution socio- ?conomique ? l’ ?poque o ? il a acc ?d ? ? l’ind ?pendance, laquelle n’a ?t ? qu’un "arrangement politique". Selon lui, on a omis de faire le m ?nage de l’ancien ordre, ce qui explique pourquoi "les structures traditionnelles sont rest ?es en place malgr ? le d ?veloppement ?conomique des cinquante derni ?res ann ?es". La solution qu’il pr ?conise : une r ?forme fonci ?re radicale.

La plupart des villages s’en remettent encore ? des r ?glements centenaires pour fixer les usages maritaux. Selon un registre du district de Rohtak [dans l’Etat de l’Haryana] datant de 1910, "les jats sont endogames, ils n’ont pas le droit d’ ?pouser un membre d’une autre caste. Mais ils sont exogames dans les relations tribales (quand il s’agit de tribus compos ?es des descendants d’un anc ?tre commun)", ce qui signifie qu’ils ne peuvent se marier au sein de leur tribu, de celle de leur m ?re ou de celles de leurs grands-m ?res paternelle et maternelle.

Tous les villages de la cowbelt [le nord du pays, o ? les populations parlent hindi : Rajasthan, Haryana, Uttar Pradesh et une partie du Madhya Pradesh] ?tant suppos ?s avoir ?t ? fond ?s par le m ?me anc ?tre, tous les descendants de celui-ci sont consid ?r ?s par les khap panchayat comme des fr ?res et soeurs appartenant ? la m ?me gotra [tribu]. Or se marier entre membres d’une m ?me gotra peut avoir des cons ?quences terribles. Ainsi, en 1999, un couple de Shimla, un village de l’Etat de l’Himachal Pradesh, a ?t ? lapid ? ? mort par d’autres habitants, parmi lesquels des enfants de 3 et 4 ans. Les deux partenaires ?taient des intouchables, mais leur mariage ?tait endogame. Le conseil les a contraints ? s’exiler et, lorsqu’ils sont revenus, a ordonn ? leur mise ? mort.

Les khap panchayat, qui sont form ?s de repr ?sentants masculins de groupes de villages issus de la m ?me tribu, sont charg ?s de veiller au respect des traditions et de s’assurer que personne ne les transgresse. A la diff ?rence des conseils de village ?lus, ils n’ont pas de pouvoirs constitutionnels : ils tirent leur autorit ? de l’importance croissante de la politique, qui exploite les facteurs li ?s aux questions des castes, et des suffrages que celles-ci leur apportent. Il est fr ?quent que ces conseils approuvent le meurtre, la mise en quarantaine ou la torture d’un couple accus ?. Les coupables peuvent avoir la t ?te tondue, le visage noirci et ?tre promen ?s nus ou sur des ?nes, une guirlande de chaussures autour du cou. "La plupart des cadavres d ?couverts dans les villages sont ceux de jeunes dont la mise ? mort a ?t ? ordonn ?e par les conseils, tant ?t ouvertement, tant ?t secr ?tement", indique M. Inderjit, secr ?taire de la f ?d ?ration de l’Etat de l’Haryana du Parti communiste indien. En octobre 1999, les corps de deux adolescents ont ?t ? d ?couverts ? Ismaila, un village de cet Etat. La fille jat ?tait tomb ?e amoureuse d’un gar ?on lohar, une caste inf ?rieure. Son oncle et ses cousins les avaient tu ?s, elle et son ami, et des membres des lohars, qui voulaient infliger une le ?on aux jeunes rebelles, avaient particip ? au ch ?timent.

"L’obligation de se marier au sein de sa caste vaut aussi pour les basses castes", souligne M. Inderjit en relatant l’histoire de Sarita, une ?tudiante de troisi ?me cycle de la caste balmiki qui voulait ?pouser un gar ?on jogi. Les deux amoureux ?taient originaires du district de Rohtak et, lorsque leurs parents s’oppos ?rent ? leur mariage, ils d ?cid ?rent de fuir ? Sonipat. Mais, alors qu’ils cherchaient ? faire enregistrer leur mariage, le juge, qui ?tait balmiki, alerta les parents de Sarita. "L’avocat du couple a ?t ? contraint de retirer sa demande, car, sans cela, ils auraient pu le poursuivre pour enl ?vement", ajoute M. Inderjit. Le parti Bahujan Samaj, qui repr ?sente les basses castes et constitue depuis une dizaine d’ann ?es une force politique majeure, juge inacceptables les mariages entre castes lorsque l’un des deux ?poux appartient ? une caste d’intouchables. "Jadis, seuls les brahmanes acceptaient de se m ?langer ? d’autres castes, mais, derni ?rement, m ?me les shudras [basses castes] le font", s’insurge le Dr Pramod Kumar, directeur de l’Institut pour le d ?veloppement et la communication ? Chandigarh. Aujourd’hui, le mariage hors caste est tout aussi mal vu par les castes inf ?rieures que par les castes sup ?rieures - y compris chez les membres les plus instruits. Un fonctionnaire de l’administration centrale appartenant ? une caste intouchable a tr ?s mal accueilli le mariage de son fils avec une jeune fille d’une autre caste. "Il est temps que nos enfants commencent ? tirer fiert ? de leurs racines", affirme-t-il en exprimant l’espoir que la prochaine g ?n ?ration ne suive pas le m ?me exemple.

Si, dans les zones urbaines, les castes sont anonymes, dans les campagnes elles ont chacune une identit ? et une existence propres. Dans le cadre d’un programme visant ? faire ?voluer la soci ?t ?, la Janwadi Mahila Samiti, une association f ?ministe du district de Rohtak, encourage et organise des mariages entre castes depuis quinze ans. "Nous avons arrang ? une centaine de mariages dans l’Etat de l’Haryana", indique sa secr ?taire, Jagmati Sangwan. Chaque mariage pouvant entra ?ner le meurtre d’un des deux ?poux, l’association veille ? la protection du couple. "Sans cela, des affaires comme celle de Muzaffarnagar se produiraient tous les jours", explique Jagmati Saugwau.

Bien que l’association lutte pour emp ?cher ces meurtres de rester impunis, la t ?che est terriblement difficile : pas de d ?p ?ts de plainte, pas de t ?moins et des villageois soucieux d’ ?touffer les affaires. L’objectif vis ? aujourd’hui par Mme Saugwau et ses coll ?gues est d’assurer aux organisations non gouvernementales le droit de d ?poser des plaintes. L’association cherche ?galement ? rendre l’autopsie obligatoire pour tous les corps "d ?couverts" dans les villages. Mais, l ? encore, ses efforts ne sont pas soutenus par les grandes formations politiques, tributaires des suffrages des castes.

Apr ?s la pendaison de Vishal et de Sonu, les autorit ?s de Muzaffarnagar ont d ?cid ? de cr ?er une Cellule pour les droits des adultes. Apr ?s s’ ?tre assur ? que les couples sont en ?ge de se marier, ce nouvel organisme les aidera ? officialiser leur union. Vikas Singh, de la caste jat, et Sona, qui appartient ? une caste intouchable, seront les premiers ? b ?n ?ficier de ses services. Le couple s’est adress ? ? la police en lui faisant part de son d ?sir de se marier. Si les v ?rifications s’av ?rent satisfaisantes, ce pourrait ?tre le premier mariage c ?l ?br ? avec la b ?n ?diction des pouvoirs publics.

P.-S.

Les jats forment une caste interm ?diaire d’agriculteurs du nord de l’Inde. Avec environ 6 millions d’ ?mes, ils constituent une communaut ? importante dans les Etats du Pendjab, du Rajasthan et de l’Uttar Pradesh. La moiti ? d’entre eux sont hindous, tandis que les autres, concentr ?s au Pendjab, se sont convertis au sikhisme. Des jats musulmans sont pr ?sents au Pakistan, en particulier dans la province du Baloutchistan (pr ?s de 10 % de la population), dans le sud du pays et au Pendjab pakistanais. On en trouve aussi en Russie et en Ukraine. Certains sp ?cialistes rapprochent les jats des Roms.

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