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Arundhati Roy : Je vois, j’?cris, je crie

Arundathi Roy

Thursday 21 March 2002, by ROY*Arundhati

Article du magazine Outlook India, New Delhi, paru dans le Courrier International’, ?dition du 21 mars 2002.

Se taire est un acte politique, de m?me que protester. Quiconque prend conscience des d?sastres de la mondialisation n’est plus innocent, il est contraint de s’engager, constate l’Indienne Arundhati Roy (...)

Etre ?crivain, de surcro?t un ?crivain "connu", dans un pays qui compte des millions d’illettr?s, est un honneur quelque peu douteux. Etre ?crivain dans le pays qui a donn? au monde le Mahatma Gandhi, qui a invent? le concept de r?sistance non-violente et qui, cinquante ans plus tard, devient une puissance nucl?aire est un lourd fardeau. (M?me si, pour dire ce qui est, c’est un moindre mal compar? aux ?crivains am?ricains, qui vivent dans un pays poss?dant suffisamment d’armes nucl?aires pour d?truire la plan?te plusieurs fois.) Etre ?crivain dans un pays o? ce qui s’apparente ? une guerre civile non d?clar?e est impos? aux citoyens au nom du "d?veloppement" est une lourde responsabilit?. Et, quand j’emploie les mots "lourde" et "responsabilit?" pour parler d’?crivains et d’?criture, ils se chargent d’?motion et de tristesse.

Quel r?le les ?crivains et les artistes doivent-ils jouer dans la soci?t? ? Peut-on d?finir ce r?le ? Peut-on le fixer, le d?terminer, le d?crire de mani?re claire ? Doit-on le faire ? Un bon ?crivain peut tout ? fait rejeter les responsabilit?s et le devoir de moralit? que la soci?t? cherche ? lui imposer. Et pourtant, les plus grands, les meilleurs ?crivains savent qu’abuser de cette libert? durement gagn?e ferait d’eux de mauvais artistes. La production d’art, l’?criture donc, impose un savant m?lange de moralit?, de rigueur et de responsabilit?. Peu de chose s?pare l’imagination, sa puissance, son authenticit? et son ?lan, des artifices de la superficialit?. O? se situe la fronti?re ? Comment la rep?rer ? Comment savoir si on l’a franchie ? Au risque de para?tre sibylline et myst?rieuse, je suis tent?e de dire que ces choses se ressentent. Le fait est que personne, aucun lecteur, critique, agent, ?diteur, coll?gue, ami ou ennemi, ne pourrait vous le dire avec conviction. C’est ? chaque ?crivain de se poser la question et d’y r?pondre le plus honn?tement possible. Le probl?me avec cette "fronti?re", c’est qu’une fois que vous avez r?ussi ? la d?finir, ? la rep?rer, vous ne pouvez plus l’ignorer. Vous n’avez plus le choix, vous devez vivre avec. Vous devez composer avec ses complexit?s, ses contradictions et ses exigences, ce qui est loin d’?tre facile. Compliments et ovations ne sont pas garantis, et cela peut vous mener dans des endroits aussi ?tranges que d?lirants. En temps de guerre, vous pouvez par exemple vous trouver soudainement fascin? par les rituels amoureux d’un souimanga pourpre [un genre de colibri], vous pouvez aussi vous int?resser ? la vie secr?te des poissons rouges en bocal ou ? la lente d?g?n?rescence mentale de votre vieille tante, et personne ne peut vous dire que ces choses sont d?nu?es d’art, de beaut? et de v?rit?. Ou bien au contraire, en temps de soi-disant paix, vous pouvez comme moi avoir la malchance de vous trouver confront? ? une guerre silencieuse. Le probl?me, c’est qu’une fois que vous avez pris conscience de son existence vous ne pouvez plus l’ignorer. Se taire et ne rien dire devient alors un acte politique, au m?me titre que protester. Vous n’?tes plus innocent. Quel que soit votre choix, vous ?tes responsable.

Aujourd’hui plus que jamais dans toute l’histoire, la soci?t? civile et les institutions publiques des pays les plus puissants du monde veillent farouchement au respect de la libert? d’expression des ?crivains. Quiconque tente ouvertement de faire taire ou d’?touffer la voix d’un artiste s’expose ? une s?v?re opposition. L’?crivain est prot?g? et d?fendu, c’est une chose formidable. Ecrivains, com?diens, musiciens et r?alisateurs sont les joyaux de la couronne de la civilisation moderne. Les artistes, ? mon avis, sont plus libres que jamais. Car jamais par le pass? autant d’?crivains n’ont ?t? publi?s (d’autant plus que nous disposons ? pr?sent d’Internet), jamais par le pass? nous, artistes, n’avons ?t? aussi viables d’un point de vue commercial. Nous vivons et prosp?rons au coeur de la place du march? mondiale.

Seulement, o? cela nous m?ne-t-il ? Ne s’agit-il que d’anodines inepties qu’il est pr?f?rable d’ignorer ? Notre art est-il affect? par ces ferventes louanges ? Est-ce que cela brouille notre vision du monde ? Dans quelle mesure cela nous ?loigne-t-il de la r?alit? ?

Plusieurs ann?es se sont ?coul?es depuis la parution de mon premier - et encore unique - roman, Le Dieu des petits riens. Dans les premiers temps, j’?tais d?crite comme l’auteur d’un premier livre ?trangement "couronn? de succ?s" (passez-moi cette grossi?re expression), et aujourd’hui, c’est moi que l’on d?crit comme ?trange. Je suis, semble-t-il, ce que l’on appelle commun?ment en ce XXIe si?cle un "auteur engag?". Pourquoi m’a -t-on ainsi ?tiquet?e et pourquoi, m?me lorsque c’est fait avec approbation et admiration, cela me fait-il grincer des dents ? Je suis un "auteur engag?" parce qu’apr?s Le Dieu des petits riens j’ai ?crit trois essais politiques : The End of Imagination [La fin de l’imagination], sur les essais nucl?aires men?s par l’Inde, The Greater Common Good [Le meilleur bien commun], contre la politique des grands barrages, et The Reincarnation of Rumpelstiltskin [La r?incarnation de Rumpelstiltskin], qui parle de la privatisation des infrastructures essentielles comme l’eau et l’?lectricit?.

Maintenant, je me demande pourquoi l’auteur du Dieu des petits riens est un ?crivain et pourquoi l’auteur de ces essais politiques est une militante. Soit, Le Dieu des petits riens, en tant que roman, rel?ve de la fiction, mais c’est une oeuvre aussi engag?e que mes essais. Soit, mes essais rel?vent de la r?alit? et non pas de la fiction, mais depuis quand les ?crivains doivent-ils renoncer ? parler de la r?alit? ?

Je suis convaincue que, si l’on m’a coll? cette ?tiquette ? rallonge, cette affreuse appellation professionnelle, ce n’est pas parce que mon oeuvre est politique, c’est parce que dans mes essais je prends parti, je prends position, j’expose un point de vue. Pis : j’explique clairement que je consid?re mon opinion comme la plus juste et, pis encore, j’utilise tout ce qui est en mon pouvoir pour solliciter ouvertement des soutiens. Cette attitude est consid?r?e comme inconvenante et grossi?re pour un ?crivain du XXIe si?cle. Elle rapproche dangereusement les individus dont on a appris - assez l?gitimement - ? se m?fier des plates-bandes des id?ologues des partis politiques. Je suis lucide. Je pr?ne la circonspection, je pr?ne la discr?tion, la prudence, l’h?sitation, la subtilit?, l’ambigu?t?, la complexit?... J’aime les questions qui restent sans r?ponse, les histoires non r?solues, les sommets vierges, la douce frustration des r?ves interrompus. La plupart du temps.

Un auteur est-il tenu d’?tre ambigu sur tous les sujets qu’il aborde ? N’y a-t-il pas eu, dans l’histoire humaine, quelques ?pisodes t?n?breux o? la prudence et la discr?tion ?taient en fait une preuve de pusillanimit? ? La pr?caution, une preuve de l?chet? ? Le raffinement, une forme de d?cadence d?guis?e ? La circonspection, une forme d’approbation ? Ne croyez-vous pas qu’il puisse y avoir, dans la vie d’un peuple ou d’une nation, un temps o? le climat politique exige que m?me les individus les plus raffin?s prennent ouvertement position ? Je pense que cette heure est venue. Je pense que, dans les ann?es ? venir, les intellectuels et les artistes seront amen?s ? prendre parti, et cette fois, contrairement ? la lutte pour l’ind?pendance, nous n’aurons pas le luxe de combattre des colonisateurs. C’est nous que nous devrons combattre.

Nous serons amen?s, par la force des choses, ? nous poser de p?nibles questions sur nos valeurs et nos traditions, sur notre vision du futur, nos responsabilit?s en tant que citoyens, sur la l?gitimit? de nos "institutions d?mocratiques", le r?le de l’Etat, de la police, de l’arm?e, du pouvoir judiciaire et de la communaut? intellectuelle. Cinquante ans apr?s avoir obtenu l’ind?pendance, l’Inde n’a pas encore fait le deuil de son pass? de pays colonis?, elle ne s’est pas encore remise de l’"insulte culturelle". En tant que citoyens, nous nous ?vertuons encore ? "r?futer" la d?finition de notre peuple par le monde blanc. Intellectuellement et ?motionnellement, il n’y a pas longtemps que nous affrontons la politique des castes et la politique communautaire, qui menacent de d?chirer notre soci?t?. Or, depuis quelque temps, une autre menace se profile ? l’horizon.

Il ne s’agit pas d’une guerre, ni d’un g?nocide, d’une purification ethnique, d’une famine ou d’une ?pid?mie. En surface, seul le monde des affaires est concern?, c’est son quotidien. Compar? ? un g?nocide ou ? la guerre, cette menace manque d’action dramatique, de th??tralit?, elle n’a rien d’?pique ou de grandiose, elle est terne. Elle n’est pas t?l?g?nique et concerne des questions aussi ennuyeuses que la distribution de l’eau, l’?lectricit?, l’irrigation. Mais elle s’inscrit dans un processus barbare de d?possession, processus d’une telle ampleur qu’il est sans pr?c?dent. Vous aurez certainement devin? que je veux parler de la mondialisation des entreprises telle que nous la connaissons actuellement.

Qu’est-ce que la mondialisation ? Qui concerne-t-elle ? Quelles seront ses cons?quences pour un pays comme l’Inde, o? l’in?galit? sociale est institutionnalis?e par un syst?me de castes vieux de plusieurs si?cles, o? des centaines de millions de personnes vivent en zone rurale, o? 80 % des exploitations agricoles sont de petites fermes, o? pratiquement la moiti? de la population ne sait ni lire ni ?crire ?

La marchandisation et la mondialisation de l’agriculture, de la distribution de l’eau, de l’?lectricit? et des biens de consommation essentiels vont-elles sortir l’Inde du marasme o? la pauvret?, l’illettrisme et la bigoterie l’ont entra?n?e ? Est-ce aller de l’avant que de d?manteler, puis de vendre au plus offrant des infrastructures publiques ?labor?es qui, pendant cinquante ans, se sont d?velopp?es gr?ce aux fonds publics ? La mondialisation des entreprises va-t-elle permettre de resserrer l’?cart entre les ?conomiquement forts et les ?conomiquement faibles, entre les pauvres et les nantis, les personnes ?duqu?es et les illettr?s ? Va-t-elle doter de g?n?rosit? ceux qui depuis plusieurs si?cles ont une longueur d’avance ? Cette mondialisation s’int?resse-t-elle ? l’?radication de la pauvret? dans le monde ou bien n’est-elle qu’une vari?t? mutante du colonialisme, command?e ? distance et contr?l?e par la technologie num?rique ? Voil? de bien grandes et litigieuses questions... Et les r?ponses varient selon qu’elles proviennent des villages et des champs de l’Inde rurale, des taudis et des bidonvilles de l’Inde urbaine, des salons de la classe moyenne florissante ou des salles de conseil des grandes soci?t?s.

L’Inde n’a jamais produit autant de lait, de sucre et de c?r?ales vivri?res qu’aujourd’hui. Quarante-deux millions de tonnes de c?r?ales vivri?res exc?dentaires sont stock?es dans les entrep?ts du gouvernement, quasiment le quart de la production annuelle. Les agriculteurs qui se retrouvent avec un surplus de production sur les bras sont au bord du d?sespoir. Dans les r?gions suffisamment importantes en termes de strat?gie politique, le gouvernement s’est livr? ? des d?penses fr?n?tiques, achetant plus de c?r?ales qu’il ne pouvait en entreposer ou en utiliser. Et pourtant, en vertu du contrat qui le lie ? l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le gouvernement a ?t? contraint de lever ses restrictions sur l’importation de 1 400 biens de consommation tels que lait, c?r?ales, sucre, coton, th?, caf?, caoutchouc et huile de palme, et ce en d?pit de la surabondance de ces produits sur le march?. Pendant que les c?r?ales pourrissent dans les entrep?ts du gouvernement, des centaines de millions de citoyens indiens vivent au-dessous du seuil de pauvret? et n’ont m?me pas les moyens de manger un repas substantiel par jour. Les morts par inanition (d?guis?es en rougeoles et en intoxications alimentaires) sont de plus en plus nombreuses dans diverses r?gions du pays.

Ce n’est pas un mauvais poisson d’avril, le 1er avril 2001, le gouvernement indien a d? abandonner toutes ses restrictions sur les importations, au nom du contrat qui le lie ? l’OMC. Le march? indien croule d?j? sous les importations. L’Inde est techniquement libre d’exporter ses productions agricoles, mais, en pratique, elle ne peut le faire car la qualit? de ces derni?res ne r?pond pas ? la premi?re "norme environnementale" internationale. (Les Occidentaux refusent de consommer des mangues ab?m?es, des bananes picor?es par les moustiques ou du riz comportant quelques charan?ons. En Inde, nous ne faisons pas de cas d’une petite piq?re de moustique ou d’un charan?on accidentel.)

Par le biais de l’OMC, certains pays d?velopp?s, comme les Etats-Unis, o? l’agriculture est fortement subventionn?e et n’emploie que 2 ? 3 % de la population, font pression pour que des pays tels que l’Inde cessent de subventionner leurs agriculteurs afin de rendre le march? plus "comp?titif". De gigantesques corporations m?canis?es exploitant des milliers d’hectares de terrain voudraient entrer en concurrence avec des agriculteurs produisant le minimum vital sur des propri?t?s de un hectare.

L’?conomie rurale indienne a la corde au cou. Les fermiers qui produisent trop sont en pleine d?tresse, comme ceux qui ne produisent pas assez ; quant aux ouvriers agricoles qui ne poss?dent pas de terre, ils sont au ch?mage puisque les grandes exploitations et les grands propri?taires ont licenci? tous leurs employ?s. Ils se dirigent en masse vers les villes dans l’espoir d’y trouver un emploi.

La Cour supr?me a r?cemment ordonn? la fermeture de 77 000 unit?s industrielles "polluantes et non conformes" ? Delhi. Ce d?cret va entra?ner le licenciement de plus de 500 000 personnes. Que sont ces unit?s industrielles ? Et qui sont ces gens ? Ce sont ceux qui ont quitt? leur village par millions, volontairement ou non, pour trouver un emploi. Ce sont ceux qui ne sont pas cens?s exister, ce sont les "non-citoyens", ceux qui survivent dans les plis, les rides, les craquelures et les fissures de la cit? "officielle". Pr?s de 40 % des 12 millions d’habitants de Delhi, soit 5 millions de personnes, vivent dans des taudis et des colonies autoris?es. La plupart de ces endroits ne sont pas desservis par les services municipaux, il n’y a pas d’eau courante, d’?lectricit? ou de syst?me d’?vacuation des eaux us?es. On estime ? environ 50 000 le nombre de sans-abri qui dorment dehors. Ces "non-citoyens" travaillent dans ce que les ?conomistes appellent, non sans m?pris, le "secteur informel". Celui-ci constitue une ?conomie parall?le fragile mais vivante, une ?conomie fascinante qui d?passe l’imagination. Il regroupe les colporteurs, les conducteurs de pousse-pousse, les trieurs d’ordures, les rechargeurs de batteries, les tailleurs de rue, les fabricants de boutons de transistors, les couseurs de boutonni?res, les fabricants de sacs en papier, les teinturiers, les imprimeurs, les barbiers. Telles sont les "unit?s industrielles" qui se trouvent dans le collimateur de la Cour supr?me. (Je me r?jouis que l’on n’ait pas encore ordonn? la fermeture de mon unit?, que je consid?re pourtant comme non conforme, au m?me titre que les autres.)

En ce moment, les trains qui partent de Delhi sont charg?s de milliers de personnes qui ne sont plus capables de survivre en ville. Ces gens retournent dans les villages qu’ils ont quitt?s. Quant aux millions de "hors-la-loi" qui restent, ils sont devenus la proie facile des policiers friands de petits d?lits et des fonctionnaires les plus voraces du gouvernement. Ils n’ont pas encore ?t? expuls?s de la ville, mais ils vivent certainement dans l’angoisse et la crainte de cette perspective.

En Inde, tous les discours nous parlent de "libre-?change", de r?formes, de d?r?gulation et de d?mant?lement du "licence-raj" [syst?me de licences qui r?gule la production industrielle et limite la participation des capitaux ?trangers], tout cela pour favoriser l’esprit d’entreprise et d?courager la corruption. Cependant, lorsque l’Etat supprime tout un march? florissant, qu’il s’en prend ? un demi-million de petits entrepreneurs imaginatifs et inventifs, et qu’il livre des millions d’autres personnes en p?ture ? l’industrie de la corruption, peu de personnes soulignent l’ironie de la situation...

Incontestablement, le secteur informel est polluant et, d’apr?s la d?finition coloniale de l’am?nagement urbain, "non conforme". Et alors, le monde dans lequel nous vivons n’est ni propre ni parfait ! Il faut savoir qu’? Delhi 67 % de la pollution provient des moteurs des v?hicules. Sommes-nous pr?ts ? accepter que la Cour supr?me interdise la circulation des v?hicules priv?s ou limite le nombre de voitures par foyer ?

Puisque, effectivement, la pollution est l’une des pr?occupations majeures de nos cours de justice et de notre gouvernement, pourquoi ont-ils fait preuve de si peu d’enthousiasme pour r?guler les grandes usines dirig?es par de puissants industriels, celles qui polluent les cours d’eau, abattent les for?ts, ?puisent et empoisonnent les nappes phr?atiques et r?duisent ? n?ant les moyens d’existence des milliers de personnes qui d?pendent de ces ressources ? Parmi ces industries, Grasim dans le Kerala, Orient Paper Mill dans le Madhya Pradesh, les industries de la d?l?t?re "ceinture du lever de soleil" dans le Gujarat, les mines d’uranium ? Jadugura [dans le Bihar, au nord du pays], les usines d’aluminium dans l’Orissa, et des centaines d’autres... C’est notre mani?re, en tant que pays industrialis?, de participer au r?chauffement de la plan?te, ? savoir : nous polluons, vous payez.

Dans de telles circonstances, me savoir class?e dans la cat?gorie professionnelle des "auteurs engag?s" me laisse doublement sceptique. D’abord, parce que c’est une strat?gie qui vise ? d?pr?cier les auteurs comme les militants : le but est de r?duire l’?tendue, la port?e et la trajectoire du pouvoir r?el ou potentiel des ?crivains. D’une certaine mani?re, il y a dans cette appellation l’id?e sous-jacente que les ?crivains sont par d?finition si veules qu’ils n’ont pas le sens de la pr?cision, l’?loquence, les capacit?s de raisonnement, la passion, le cran, l’audace et, lorsque cela s’impose, l’aptitude ? la vulgarit? n?cessaires pour prendre publiquement position dans la politique. Inversement, cette appellation laisse entendre que les militants comptent parmi les personnes les plus vulgaires, les plus grossi?res de la classe intellectuelle, qu’ils prennent position uniquement parce que leur m?tier l’exige, qu’ils manquent de subtilit? et de sophistication intellectuelle et qu’ils sont anim?s par une vision crue, simpliste et partiale des choses. Mais le gros probl?me que me pose cette appellation, c’est que sa volont? de "professionnaliser" le militantisme sugg?re que seuls les activistes professionnels et les auteurs engag?s ont l’exclusivit? de prendre parti.

Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas un "probl?me", et les d?bats que certains d’entre nous soul?vent ne sont pas des "causes". Ce sont de grands cataclysmes politiques et sociaux qui ?branlent le monde. On ne s’engage pas au nom de sa profession, ?crivain ou militant ; on s’engage en qualit? d’?tre humain. Militer par le biais de l’?criture est ce qu’un ?crivain peut faire de mieux. La majorit? de la population n’a pas encore vraiment pris conscience de qui est en train de se passer dans le monde. C’est ? nous, ?crivains, po?tes, artistes, chanteurs, r?alisateurs, qu’il incombe de faire les rapprochements, de jeter des ponts pour provoquer cette prise de conscience. Nous avons le pouvoir de d?crypter les diagrammes des flux mon?taires et les discours mirobolants des salles des conseils pour en faire de vraies histoires qui parlent de vraies personnes dans la vraie vie, des histoires qui racontent ce que c’est que de c?der sa maison, ses terres, son emploi, sa dignit?, son pass? et son futur ? une force invisible, une personne ou une chose invisibles, que l’on ne peut ha?r, que l’on ne peut m?me pas imaginer. Un nouvel espace s’offre ? nous aujourd’hui, un nouveau d?fi qui va permettre ? une nouvelle forme d’art de s’exprimer. Un art capable de rendre palpable l’impalpable, tangible l’intangible, visible l’invisible et ?vitable l’in?vitable. Un art capable d’identifier l’adversaire incorporel pour l’inscrire dans le r?el. Mettons l’?criture au service de cet art.

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