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Quand un instit r?invente l’?cole

Vijaya Pushkarna

Thursday 4 April 2002, by PUSHKARNA*Vijaya

Article du journal THE WEEK,Cochin (Inde), paru dans le Courrier International, ?dition du 4 avril 2002.

Une initiative p?dagogique r?ussie sur les contreforts de l’Himalaya. Elu homme de l’ann?e par l’hebdomadaire indien The Week, Sonam Wangchuk a fait de l’enseignement son combat. Il a mis sur pied un syst?me d’?ducation qui permet aux enfants d’une r?gion d?sh?rit?e du Ladakh de r?ver d’un avenir plus radieux.

DE LEH

Des dix-huit mois qu’il a pass?s ? l’?cole alors qu’il s?journait chez un oncle dans la vall?e de la Nubra, au Ladakh, ? 150 kilom?tres de chez lui, Sonam Wangchuk ne se souvient que des coups de b?ton et de la torture de l’apprentissage par coeur. Il a pourtant saut? deux classes en une ann?e, pour finir avec des enfants de son ?ge. Ce n’?tait que r?citation sur r?citation, se rappelle-t-il en imitant la m?lop?e des le?ons. Lorsqu’en 1975 son p?re, Sonam Wangyal, est devenu ministre, Wangchuk l’a suivi ? Srinagar, la capitale du Jammu-et-Cachemire, un paradis terrestre pour les touristes, mais un enfer pour lui. L?-bas, ? la Kendriya Vidyalaya, l’?cole publique indienne, l’enseignement se fait en anglais, en hindi [langue nationale indienne] et en ourdou [langue officielle de l’Etat du Jammu-et-Cachemire] : une v?ritable tour de Babel pour le petit Ladakhi.

D?go?t? de l’?cole, l’enfant de 12 ans monte pour la premi?re fois dans un train pour se rendre, seul, ? New Delhi, o? il esp?re int?grer l’?cole sp?ciale r?serv?e aux enfants des fronti?res du pays. Ce n’?tait pas la p?riode des admissions, mais voir ce tout jeune gar?on plaider sa propre cause a raison de la r?sistance du directeur. Pour la premi?re fois depuis des ann?es, Wangchuk se sent enti?rement satisfait. "A Srinagar, j’?tais un idiot du Ladakh incapable de parler hindi ou anglais. J’?tais tout le temps insult?, je ne pensais qu’? me suicider. Alors, j’?tais heureux de me retrouver dans une ?cole ? Delhi." Les enseignants cherchent toujours ? l’aider. Au cours de l’une des comp?titions interclasses hebdomadaires, puis, plus tard, pour une comp?tition entre ?tablissements, un professeur l’encourage ? pr?senter des expos?s. "J’?tais nerveux, mais, gr?ce ? lui, j’ai particip? ? des d?bats, fait de l’art dramatique et connu d’autres enseignements. Je me suis bien d?brouill?, et c’est ? partir de l? que je me suis ?panoui", rappelle-t-il modestement. Il arrive troisi?me sur une classe de quarante ?l?ves et en attribue tout le m?rite aux "bons professeurs" de l’?cole.

Apr?s avoir pass? son baccalaur?at, Wangchuk s’int?resse pendant un temps aux miroirs concaves. Il veut les utiliser pour capter l’?nergie afin d’?clairer les immeubles et de faire la cuisine. L’un de ses oncles ing?nieur lui conseille d’?tudier le g?nie m?canique. Il s’inscrit donc ? l’universit? r?gionale d’ing?nierie de Srinagar. Mais son p?re pr?f?re qu’il se tourne vers le g?nie civil, en pensant aux postes de fonctionnaire paisibles qui l’attendent au Ladakh. "Je lui ai carr?ment r?pondu que les miroirs concaves m’int?ressaient davantage." Son p?re refuse alors de payer ses ?tudes. Originaire d’une famille tr?s pauvre, Sonam Wangyal ?tait l’un des rares Ladakhis de sa g?n?ration ? poss?der le baccalaur?at. Il ?tait devenu l?gislateur, puis ministre, et s’?tait fait conna?tre par ses r?formes agraire et budg?taire. Il se sentait le droit d’?tre inflexible. Apr?s avoir quitt? son p?re, Wangchuk s’inqui?te des frais de scolarit?, 300 roupies mensuelles [environ 7 euros]. "C’est alors que j’ai r?alis? que les ?tudiants du Ladakh avaient vraiment besoin d’un enseignement digne de ce nom", explique-t-il. Cet hiver-l?, il fait le tour de l’Inde pour observer le monde scolaire et il ouvre un centre de formation ? Leh. Il applique des tarifs cinq fois inf?rieurs ? la normale et attire bien plus d’?tudiants que les centres de formation en place. Au bout de deux mois, il avait gagn? 17 000 roupies - "bien plus que ce qu’il me fallait pour l’universit?". Cette exp?rience change le cours de sa vie. Il d?couvre que m?me les ?l?ves les plus brillants ?chouent ? cause de leur faible niveau en anglais. Moins de 5 % des candidats obtiennent l’?quivalent du BEPC, et le baccalaur?at constitue un obstacle encore plus insurmontable. "Ils pouvaient r?pondre ? mes questions en ladakhi. Vous imaginez : tout savoir, mais ?chouer quand m?me ! Il fallait que je change les choses", se souvient-il.

L’ann?e suivante, aid? de son fr?re et de cinq autres personnes, il cr?e le Mouvement ladakhi pour l’?ducation et la culture (Students Educational and Cultural Movement of Ladakh, SECMOL). Pour obtenir des fonds, il d?cide d’organiser un spectacle culturel qui toucherait le coeur de chaque Ladakhi. Cinq investisseurs contribuent ? hauteur de 40 000 roupies ? l’organisation de l’?v?nement, en ?change de la promesse d’int?r?ts de 50 %. La "Fiert? du Ladakh" - une s?rie de diapositives sur la vie et la culture du pays - remporte un tel succ?s que, trois mois plus tard, les investisseurs retrouvent leur argent avec int?r?ts et laissent une grosse cagnotte au SECMOL. Pendant deux ans, l’organisation pr?pare des ?l?ves au BEPC et forme des ?l?ves en ?chec scolaire dans des ?coles professionnelles. Les r?sultats ne sont gu?re encourageants. "Je me suis r?veill? un jour, en 1990, en me disant qu’on pourrait faire la m?me chose pendant cinquante ans sans jamais arriver au coeur du probl?me. Jusqu’ici, nos efforts avaient ?t? charitables, mais ?parpill?s. Ce qu’on a voulu ? partir de l?, c’est r?former le syst?me", explique Wangchuk. Les buts et l’esprit de l’entreprise ont donc ?t? red?finis. Wangchuk sait de sa propre exp?rience que les changements doivent intervenir d?s l’?cole primaire, toujours aussi brutale et impersonnelle que vingt ans auparavant. Les enfants parlant le ladakhi chez eux doivent apprendre leurs le?ons en ourdou et en anglais. Les manuels ?voquent des ?l?phants et des lions, et non des yacks et des l?opards des neiges. Il y a des le?ons sur la mousson, mais rien sur la neige et les glaciers ; des chapitres sur les noix de coco et le sucre de canne, mais rien sur l’orge et le bl? ; des explications sur Holi et Diwali [f?tes indiennes], mais les f?tes du Losar [nouvel an tib?tain] sont pass?es sous silence. Les enseignants sont mal form?s, et l’unique "aide ? l’?ducation" dont ils disposent est leur b?ton.

En 1994, le SECMOL d?cide donc de former des professeurs en proposant une formation d’un mois. Il introduit des m?thodes ?ducatives centr?es sur l’enfant et sur les activit?s, gr?ce ? des jeux, ? des chansons et ? des contes. "Enseigner et apprendre doit ?tre une joie. Au Ladakh, les enseignants ?taient aussi chauffeurs de taxi ou guides", lance Wangchuk. Il s’agit donc en priorit? de modifier la mentalit? des professeurs. Les ?coles restent cependant ? la merci de l’indiff?rence bureaucratique. Pour trouver une solution, Wangchuk ?tudie de pr?s la politique du pays en mati?re d’?ducation, laquelle date de 1968, ainsi que les Comit?s de village pour l’?ducation (Village Education Committees, VEC) et leur gestion de l’?ducation ?l?mentaire. Pour le mouvement, il fallait que les parents et les personnes ?g?es coop?rent avec les enseignants afin d’assurer le bon fonctionnement de l’?cole. Wangchuk fait du porte-?-porte dans le village de Saspol pour cr?er un nouveau comit?. Le minist?re de l’Education autorise l’?cole ? recruter des enseignants de la r?gion en assurant qu’ils ne seront pas mut?s pendant cinq ans. Les efforts fournis par le SECMOL aboutissent ? l’introduction syst?matique de l’anglais comme langue d’apprentissage dans les ?coles ?l?mentaires, aussi bien publiques que priv?es.

Un an apr?s l’ouverture de l’?tablissement, au cours d’un s?minaire organis? par le minist?re de l’Education, les professeurs reconnaissent que l’ourdou et l’anglais repr?sentent un probl?me non seulement pour les ?l?ves, mais ?galement pour eux. Ils proposent donc que l’anglais soit enseign? d?s les petites classes, les examens du BEPC ayant lieu dans cette langue. Wangchuk, lui, ?tait convaincu que ce serait difficile, voire irr?aliste pour les enfants des villages isol?s. Pourtant, malgr? son caract?re "culturellement incorrect", cette proposition est un moindre mal. En fait, le SECMOL a favoris? l’anglais en partie parce qu’il existe une grande diff?rence entre le ladakhi parl? et ?crit. La formation sp?cifique de l’organisme permet aux professeurs d’utiliser des m?thodes cr?atives d’enseignement de l’anglais. "Nous esp?rions d?montrer le succ?s de notre mod?le en dix ans, ? partir de 1991. Mais les r?sultats sont apparus en trois ans", se f?licite Wangchuk. Sa r?ussite oblige une ?cole priv?e ? fermer ses portes, tandis que les villageois de Saspol demandent l’ouverture d’autres centres fond?s sur ce principe. Mais Wangchuk souhaite que les gens "prennent possession" de leur ?cole avant de reproduire le mod?le. Dans un spot ? la radio, le SECMOL offre de transformer les trente premi?res ?coles qui en feraient la demande, les villages devant assurer les d?penses de formation des enseignants. "Les r?ponses ont ?t? si nombreuses qu’il y a m?me eu trois ?coles dont les repr?sentants n’ont pas voulu repartir alors qu’ils ne faisaient pas partie des s?lectionn?s. Nous avons fini par les garder aussi", se souvient-il.

Deux ans plus tard, en 1996, le Conseil autonome du d?veloppement du Ladakh (Ladakh Autonomous Hill Development Council), qui assure la gestion de la r?gion, adopte l’op?ration Nouvel Espoir comme politique d’?ducation officielle pour les 260 ?coles du district. N’importe quel politicien se serait r?joui, mais Wangchuk est un peu effray?. "Quand la quantit? s’est accrue, la qualit? du programme s’en est ressentie", reconna?t-il. Toutes les ?coles sont estampill?es "op?ration Nouvel Espoir", mais la supervision et le suivi deviennent difficiles pour le personnel limit? et d?bord? du SECMOL. L’id?e des ?coles pilotes surgit. "On avait pouss? le minist?re de l’Education ? surveiller le projet de pr?s, mais sans trop de succ?s", explique Wangchuk. Afin d’?tre entendu dans les hautes sph?res, le SECMOL regroupe les VEC dans des Groupes commissionnaires d’?ducation, qui s’unissent en une Commission de district pour l’?ducation, laquelle est ? son tour rejointe par plusieurs organisations non gouvernementales. Le SECMOL fait maintenant office de moteur et le minist?re de l’Education, de superviseur, un r?le qu’il cherche d’ailleurs ? fuir par tous les moyens, y compris l’excuse "On-n’a-pas-de-Jeep" (le SECMOL fournissait en effet les Jeep et les chauffeurs). "Je ne pense pas que les ?coles d’aujourd’hui soient ce que m?ritent nos enfants, loin de l?. Mais nous avons quand m?me fait un bon bout de chemin ces cinq derni?res ann?es", r?sume Wangchuk.

L’?cole primaire Mohalla Pheyang en est la plus parfaite illustration. Les murs de la classe de maternelle sont orn?s de tableaux montrant les mois et les saisons, les animaux, les couleurs, les sites, ainsi que les outils de ferme typiques du Ladakh. De vieilles bo?tes de conserve de lait concentr? sont soigneusement empil?es sur le sol, en forme de pyramides ou de blocs. Un rebord de fen?tre est recouvert de vieilles canettes de Coca ou de Pepsi, de piles, d’emballages de savon, de beurre, de fromage et d’autres articles divers. "Pendant la r?cr?ation, l’un des ?l?ves ’devient’ chauffeur de bus et ’am?ne’ les autres dans ce magasin, explique l’enseignante, Nahida Bano. Ils ach?tent, paient et r?cup?rent leur monnaie . " Une bo?te en fer-blanc contient des feuilles cens?es repr?senter les diff?rents billets de banque. "C’est sans h?siter l’une des meilleures ?coles. C’est une ?cole pilote", note Wangchuk. Le Ladakh en compte maintenant une dizaine.

Nahida a suivi la formation du SECMOL ? deux reprises : la premi?re, dans le cadre de la formation g?n?rale, et la deuxi?me, pour diriger l’?cole Mohalla Pheyang. Elle venait d’obtenir le baccalaur?at quand elle a pos? sa candidature. Actuellement en ma?trise, elle esp?re pouvoir s’inscrire ? l’?quivalent du CAPES. "Le SECMOL m’a beaucoup aid?e ? d?velopper mes comp?tences p?dagogiques" , estime-t-elle. Pour Wangchuk, l’objectif de l’op?ration Nouvel Espoir est triple : une main agile, une t?te bien faite et un coeur aimable. "C’est uniquement alli?es ? un coeur aimable que les mains et la t?te signifient quelque chose", lance-t-il. La principale aide ?trang?re est venue du Danemark, avec l’op?ration Dagsvaerk ou "Une journ?e de travail". Pendant cette journ?e, les ?l?ves danois r?coltent de l’argent en nettoyant les vitres, en vendant du caf? ou en d?blayant la neige. Puis vient la s?lection rigoureuse d’un projet ? soutenir parmi des propositions venant du monde entier. En 1996, le SECMOL a ainsi r?colt? 27 millions de roupies, qui ont servi ? la construction de plusieurs b?timents scolaires, au campus, ? l’informatisation, ? l’imprimerie et ? l’?dition. Melong Publications, la maison d’?dition du SEMOL, publie des livres de contes, des magazines, des bulletins, des affiches et des autocollants en ladakhi parl?. Ces trois derni?res ann?es, elle a ?galement fait para?tre des livres de contes adapt?s ? la culture et ? l’environnement ladakhis. Il n’est plus question de John ou de Mary, mais d’Angmo et de Razia. Les personnages font pousser de l’orge, et non de la canne ? sucre ou des noix de coco.

Wangchuk n’a pas pour autant abandonn? ses projets relatifs ? l’?nergie alternative. Le centre de formation de Phey est presque enti?rement aliment? en ?nergie solaire pour l’?clairage, la cuisine, l’eau et le chauffage. On trouve ?galement deux ?normes miroirs concaves ? l’ext?rieur de la salle commune du campus du SECMOL. Une grande partie de Leh est aliment?e de cette fa?on, en moyenne trois heures par jour. L’Alternative Institute (autre nom donn? au centre de formation et mod?le d’utilisation des ?nergies renouvelables de Phey) est, lui, aliment? 24 heures sur 24. Les miroirs dirigent les rayons du soleil vers les immenses casseroles qui servent ? cuisiner pour 200 personnes quand un programme de formation a lieu.

Le Ladakh conna?t plus de trois cents jours de soleil par an, avec de la lumi?re en moyenne quatorze heures par jour. L’hiver, la temp?rature est maintenue entre 15 et 20 ?C dans toutes les salles. Les ?l?ves peuvent se baigner dans de l’eau chaude gr?ce au chauffe-eau mis au point et fabriqu? par le centre lui-m?me, ? un co?t bien moindre que n’importe quel autre dispositif similaire. La verdure du campus au beau milieu des montagnes d?sertiques de la r?gion fait p?lir de jalousie les autres universit?s. Plus de cent arbrisseaux ont en effet ?t? plant?s comme protection contre le vent.

La centrale ?lectrique install?e sur les rives de l’Indus, qui coule derri?re le campus, est innovante : le b?timent vo?t? de trois pi?ces qui accueillera les batteries solaires est con?u en torchis. Les fen?tres et les portes n’ont pas de chambranles, ce qui r?duit les co?ts d’autant. Il a fallu sept cents journ?es de travail pour la construire. Le SECMOL y a investi 25 000 roupies alors que l’Etat aurait d?pens? quatre fois plus. "C’est ?a, le g?nie m?canique", affirme Wangchuk, qui se consacre actuellement ? la confection d’une pompe hydraulique. "Je m’?tonne que l’on consid?re que j’ai sacrifi? ma carri?re. Le sacrifice, c’est un renoncement ? quelque chose que l’on aime. Pour ma part, je n’ai rien sacrifi?" , conclut-il.

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