Debating India

INDE

Sonia Gandhi l’ind?sirable

Fran?oise Chipaux

Wednesday 19 May 2004, by CHIPAUX*Fran?oise

? 57 ans, la belle-fille d’Indira Gandhi, enfin s?re d’elle et de sa mission, a su conduire le Parti du Congr?s ? la victoire et faire oublier au peuple ses origines italiennes. Mais pas aux nationalistes hindous.

A quoi pensait Sonia Gandhi, samedi 15 mai, sous les lambris dor?s du Parlement indien, devant les portrats en pied de son grand-p?re par alliance, Jawaharlal Nehru, de sa belle-m?re admir?e, Indira Gandhi, et de son mari ador?, Rajiv ? A 57 ans, se rem?morait-elle, en s’adressant aux nouveaux d?put?s du Parti du Congr?s, ses d?buts timides dans cette famille de g?ants politiques, ? l’ombre d’un homme qu’elle avait aim? avant m?me de savoir qui il ?tait ? Rien ne pr?destinait cette femme, qui, rencontrant Rajiv ? Cambridge, ? 18 ans, n’avait comme id?e de l’Inde qu’un pays "de serpents, d’?l?phants et de jungles", ? pouvoir gouverner un jour le deuxi?me pays du monde par sa population de plus d’un milliard d’habitants.

Venue en Inde en 1968 "parce que, dit-elle, j’?tais follement amoureuse de mon mari et qu’il l’?tait de moi", son destin a ?t? scell? dans la trag?die : d’abord, la mort dans un accident, en 1980, de son beau-fr?re Sanjay, conseiller politique d’Indira, qui sollicite alors l’aide politique de son fils a?n? Rajiv, pilote de ligne ; ensuite, l’assassinat, en 1984, de sa belle-m?re, Indira, qui meurt ensanglant?e sur ses genoux ; enfin, l’assassinat, en 1991, de son mari, ancien premier ministre. Seule h?riti?re de la dynastie avec un avenir ? pr?server pour ses deux enfants, Rahul, n? en 1970, et Priyanka, en 1971, Sonia se retranche derri?re les hauts murs de sa luxueuse r?sidence du 10 Janpath, dans le Delhi colonial anglais. Elle continue de recevoir les hommes politiques qui viennent la voir, les dignitaires ?trangers pour lesquels aucun voyage ? Delhi ne saurait ?tre complet sans cette ?tape, gardant un silence distant sur les ?volutions de la sc?ne politique.

Sonia Gandhi n’a jamais cach? son aversion pour la politique, suppliant en vain son ?poux de r?sister aux sollicitations de sa m?re d’entrer dans un jeu dont elle avoue avoir eu la certitude qu’il co?terait la vie ? Rajiv. "En fait, apr?s l’assassinat de ma belle-m?re, je savais que mon mari aussi serait tu?", a-t-elle confi? r?cemment dans un rare entretien au r?dacteur en chef d’Indian Express, Shekhar Gupta.

"Nous tous, mes enfants et moi, savions que c’?tait juste une question de "quand ?"." La cruaut? de la classe politique, elle l’a v?cue dans sa chair quand, le corps mutil? de son mari pas encore sur le b?cher, les dirigeants du Parti du Congr?s sont venus la solliciter pour arbitrer leurs ambitions mutuelles. Sans illusions sur la politique, elle ?crivait, dans le livre de photos qu’elle a consacr? en 1992 ? Rajiv : "Nous avions observ? le monde politique de l’ext?rieur. Nous avions compris la ligne critique qui distingue l’ambition du service. Pour quelques-uns, le pouvoir ?tait important comme moyen d’atteindre un objectif, pour sauvegarder leur h?ritage politique et culturel, pour aider leur soci?t? ? avancer. Pour beaucoup, c’?tait une arme n?cessaire ? leur domination personnelle ou ? celle de leur groupe. Dans le premier cas, la r?compense ?tait le sens du devoir accompli. Dans le second, les paillettes et les flatteries, les signes ext?rieurs du pouvoir."

Appris ? l’ombre d’Indira Gandhi, cette belle-m?re qu’elle a aim?e et avec qui elle a entretenu des relations confiantes et affectueuses, le sens du devoir, compris dans la dynastie Nehru-Gandhi comme un droit ? gouverner, est pour Sonia Gandhi la justification de son entr?e en politique. "J’ai des photos de mon mari et de ma belle-m?re dans mon bureau. Chaque fois que je passais devant, je sentais que je manquais ? mon devoir, le devoir de cette famille et du pays. Je sentais que je regardais l?chement les choses se d?t?riorer dans le Congr?s, parti pour lequel ma belle-m?re - et toute la famille -, avait v?cu et ?tait morte. C’est l? que j’ai pris la d?cision" d’entrer en politique, a-t-elle dit ? Shekhar Gupta, ajoutant : "J’avais un sentiment de responsabilit? vis-?-vis de la famille et du pays parce que leur vie, c’?tait le pays, le service du peuple."

En 1998, l’entr?e fracassante de cette femme encore timide, pourtant capable d’?lectriser des foules rurales, qui voient en elle la parfaite bahu (belle-fille) d’une dynastie rassurante, ne suffit pas ? insuffler assez de vie ? un Parti du Congr?s d?chir? par ses luttes internes de pouvoir. Six ans apr?s, le Parti du Congr?s n’a pas vraiment retrouv? sa gloire perdue, mais ce relatif succ?s aux ?lections, c’est enti?rement ? la campagne solitaire et obstin?e de Sonia Gandhi qu’il le doit. Laissant les hi?rarques ? leurs querelles intestines, elle a pris la route, s’adressant directement aux fermiers, aux jeunes sans emploi, aux femmes, pour d?truire le mythe de l’"Inde qui brille", dont les nationalistes hindous avaient fait leur slogan. La "gentille Sonia", mal ? l’aise ? la lecture de discours r?dig?s dans un hindi appr?t? lors des campagnes ?lectorales de 1998 et 1999, est apparue cette fois plus m?re, parlant sans notes et dans un hindi courant, pour attaquer sans merci la politique du Parti du peuple indien, le BJP. Brisant ? de multiples reprises le strict cordon s?curitaire qui l’entoure en permanence, cette femme d’ordinaire si r?serv?e est all?e se frotter aux ?lecteurs et m?me aux journalistes.

"Elle a ?volu?, il n’y a aucun doute, affirme Anurada Kunte, membre de la cellule des plaintes au Parti du Congr?s. Elle est plus s?re de ce qu’elle doit faire, de ce qu’elle doit donner, de ce qu’elle doit ou non accepter." Pr?sidente d’un parti plus habitu? aux ors du pouvoir qu’aux bancs de l’opposition, Sonia a aussi appris que "le niveau de loyaut? de la classe politique est largement d?fini par le niveau de pouvoir", affirme Dilip Cherian, directeur de la principale compagnie indienne de relations publiques et chef de la campagne ?lectorale du Parti du Congr?s. Comment pourrait-elle oublier sa "gaffe" de 1999, quand elle avait officiellement revendiqu? le pouvoir, sur les assurances d’un de ses alli?s, avant que ce dernier ne change d’avis, la ridiculisant par la m?me occasion ? En bonne h?riti?re de la dynastie, Sonia Gandhi a aussi beaucoup lu, beaucoup voyag? ? travers l’Inde, rencontr? beaucoup de monde dans diff?rents milieux pour assimiler au mieux les subtilit?s et complexit?s d’un Etat-continent dont la diversit? fait la richesse.

SI elle appara?t souvent guind?e et hautaine, son contact avec les petites gens est chaleureux. Son premier discours aux nouveaux d?put?s du Parti du Congr?s, le 15 mai, a ?t? pour leur rappeler de "ne jamais oublier qu’ils ont ?t? ?lus par le peuple"et qu’ils sont l? pour le servir. "Nous devons agir dans son int?r?t" et "reconna?tre que son mandat nous conf?re une immense responsabilit?", a-t-elle ajout?, promettant d’?uvrer "en faveur des paysans, des jeunes, des femmes et des plus faibles" pour redresser la politique du BJP qui, selon elle, favorisait les privil?gi?s. Mme Gandhi re?oit d’ailleurs deux fois par semaine, dans un coin de son jardin am?nag? ? cette fin, tous ceux qui ont besoin de quelque chose. "Elle ?coute avec patience les histoires de chacun et nous demande toujours d’essayer de trouver une solution", affirme Mme Kunte. "Lors de ses marathons ?lectoraux, elle ne craint pas de s’arr?ter sur la route pour une vingtaine de personnes venues sans doute tout autant pour voir sa cavalcade que pour lui parler, rench?rit un proche. Elle est moins tendue, plus souriante."

La pr?sence ? ses c?t?s de ses deux enfants lui donne peut-?tre un suppl?ment d’assurance, ? elle qui r?pugne ? accorder facilement sa confiance. Rentr? il y a deux ans de Grande-Bretagne, o? il faisait de vagues affaires, Rahul, 34 ans, le plus beau parti de l’Inde, s’est lanc? l? o? chacun attendait sa s?ur, Priyanka, 32 ans, en se pr?sentant au si?ge familial d’Amethi, dans la campagne d’Uttar Pradesh, cet Etat du nord de l’Inde qui a d?j? donn? six premiers ministres au pays. Sans exp?rience du terrain, avec son nom pour seul bagage, Rahul a gagn? avec pr?s de 300 000 voix d’avance sur son adversaire. "En Inde, o? la famille est une valeur essentielle, les gens aiment voir Sonia entour?e de ses enfants", souligne un membre du Parti du Congr?s. "Les enfants sont devenus extr?mement bons ? diff?rentes choses", affirme un proche, sous couvert de l’anonymat.

"Rahul est tr?s bon pour l’analyse de donn?es et pour sa compr?hension du jeu des castes, district par district. Priyanka a un tr?s bon contact avec les gens", dit-il. La jeune femme a aussi une ressemblance physique, qu’elle cultive, avec sa grand-m?re Indira Gandhi. Plus fondamentalement, ajoute ce proche, "Rahul et Priyanka ressentent totalement aujourd’hui le besoin de conforter leur m?re, qui s’est battue si longtemps pour eux".

"Le cr?dit de la victoire du Congr?s revient enti?rement ? ma m?re, contre qui toutes sortes d’accusations ont ?t? formul?es. Le v?ritable h?ros, c’est ma m?re. Elle s’est battue le dos au mur", a d?clar? Rahul ? l’issue des r?sultats du scrutin, dans une allusion aux tr?s virulentes diatribes du BJP contre les origines italiennes de Sonia Gandhi. L’Italie lui colle ? la peau, malgr? les efforts consentis pour la gommer. Geste appr?ci? par sa belle-m?re, Sonia a abandonn? les jeans et chemisiers au profit du sari d?s l’entr?e de Rajiv en politique, en 1980. Choisis avec soin, ses saris sont toujours assortis ? ceux des provinces qu’elle visite. A la table familiale, o? l’on parle l’hindi, la cuisine indienne, qu’elle dit appr?cier, remplace depuis longtemps p?tes et pizza. En bonne Indienne, Mme Gandhi ne fait jamais rien sans consulter les astrologues. "Franchement, o? que je sois all?e, je n’ai jamais senti que j’?tais une ?trang?re ou que les gens me regardaient comme ?trang?re, parce que je suis indienne. Je me sens compl?tement indienne. Quand je vais ? l’?tranger, c’est l? que je me sens ?trang?re", a-t-elle encore dit ? Shekhar Gupta. C’est, affirme une de ses proches, pour signifier clairement aux Italiens qui se r?jouissaient haut et fort de son ?lection qu’elle n’?tait plus des leurs, qu’elle a accord? ? La Repubblica un bref entretien, le premier ? la presse ?trang?re. Cette interview, elle l’a ostensiblement donn?e en anglais, pr?textant que son italien ?tait "rouill?". Si, dans les salons de Delhi, ses origines sont d?nonc?es avec quelque "m?pris", les campagnes indiennes en revanche n’en ont cure, et pour les femmes, qu’elle s?duit tout autant qu’elle les rassure, elle est d’abord la belle-fille, et donc "appartient" ? la famille de son mari. M?re attentive, veuve discr?te dont la vie priv?e ne s’est jamais pr?t?e ? la moindre r?v?lation, elle incarne l’id?al de la famille indienne.

Si elle avoue que sa plus grande d?tente est d’?tre avec ses enfants et ses deux petits-enfants, Rehan, 3 ans et Meira, moins de 1 an, enfants de Priyanka et de Robert Vadra, industriel du cuivre que celle-ci a ?pous? en 1997, rien n’a jamais transpir? sur cet aspect de sa vie. Ses enfants et petits-enfants ne font pas la couverture des magazines autrement que pour des raisons politiques. Sonia Gandhi a peu d’amis connus, et ils sont tout aussi discrets sur leurs rencontres avec "Madam", comme on l’appelle ici. Toute une vie dans la politique ne lui a cependant pas enlev? sa capacit? de s’?tonner : loin d’?tre blas?e, elle a conserv? un certain naturel, chose rare chez les politiciens indiens.

Celui-ci ne lui sera pas toutefois d’un grand secours dans un milieu impitoyable. Sa naissance et son ?ducation dans une petite ville italienne - Orbassano, pr?s de Turin - ne l’ont pas pr?par?e ? g?rer les complexit?s du pouvoir, qu’elle occupera dans l’ombre, comme pr?sidente du Parti du Congr?s, de nouveau ? la t?te de l’Inde, mais pour la premi?re fois en coalition. Si, comme le dit un membre du parti, "les hi?rarques du Congr?s ont peur d’elle, car c’est elle qui distille le pouvoir et qui incarne une dynastie dont ils tirent leur force", ils ne lui feront pas de cadeaux pour autant. Entour?e ? ses d?buts politiques d’un cercle de sycophantes qui lui masquaient les r?alit?s, elle a su petit ? petit l’?largir. Mais il lui faudra sans doute prendre beaucoup sur elle pour surmonter sa r?ticence ? affronter et surtout confronter les autres.

M?ticuleuse et perfectionniste, elle a ?tudi? de tr?s pr?s le comportement de sa belle-m?re, puis celui de son mari, passant de longues heures ? visionner des films de leurs discours ou de leurs meetings. Cela lui suffira-t-il pour surmonter les obstacles dans un monde qui ne pourra jamais ?tre totalement le sien ? En reprenant le blason de la dynastie Nehru-Gandhi qui a r?gn? trente-huit ans sur les destin?es de l’Inde, Sonia Gandhi assume un tr?s lourd h?ritage. Sa d?cision de renoncer ? diriger le gouvernement en montre toute la difficult?.

See online : Le Monde

P.S.

Article paru dans Le Monde, ?dition en ligne du mercredi 19 mai 2004.

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