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Le scandale de la torture souligne le poids des soci?t?s de s?curit?

Eric Leser

Friday 7 May 2004, by LESER*Eric

Deux grands groupes priv?s de s?curit? et de collecte de renseignements sont mis en cause dans les premi?res enqu?tes sur les tortures et mauvais traitements inflig?s ? des d?tenus irakiens de la prison d’Abou Ghraib, pr?s de Bagdad. Cette affaire souligne le poids croissant des entreprises priv?es dans la conduite de la guerre am?ricaine en Irak.

Entra?nement, protection des personnalit?s, logistique, s?curisation des installations p?troli?res : 40 entreprises travaillent en permanence pour le Pentagone, pour un march? global estim? ? 100 milliards de dollars par an. Alors que le secr?taire ? la d?fense, Donald Rumsfeld, doit ?tre entendu par le Congr?s, vendredi, George Bush a, jeudi, pr?sent? ses excuses pour ces actes, assurant qu’il "?tait d?sol? des humiliations subies par les prisonniers irakiens".

New York de notre correspondant

Des entreprises priv?es entra?nent les troupes am?ricaines dans le d?sert, gardent nuit et jour des personnalit?s comme le pr?sident afghan Hamid Karza?, entretiennent et prot?gent des ambassades et des bases ? l’?tranger, interrogent des prisonniers et recueillent des renseignements. Les contractants de l’arm?e am?ricaine ne sont plus cantonn?s depuis longtemps ? la seule logistique. Mais jamais, dans l’histoire de l’arm?e am?ricaine, les t?ches civiles et militaires n’ont ?t? autant m?l?es.

Ce sont des "priv?s" qui prot?gent Paul Bremer, l’administrateur civil en Irak, et ce sont des militaires assis au c?t? des chauffeurs civils des camions de Kellogg Brown & Root, la filiale de Halliburton, qui prot?gent les convois assurant l’approvisionnement des troupes am?ricaines. Environ 20 000 contractants seraient aujourd’hui en Irak, deux fois plus que de soldats britanniques.

Washington a justifi? le recours croissant ? des entreprises priv?es pour des missions aussi sensibles que le renseignement par la n?cessit? de trouver, dans l’urgence, apr?s les attaques du 11 septembre 2001, des linguistes, des traducteurs et plus tard des professionnels capables de faire parler les prisonniers en Afghanistan et en Irak.

Pour se faire une id?e des besoins du Pentagone, il suffit de consulter les dizaines de sites sur Internet proposant des emplois en Irak aussi bien de debriefers (sp?cialiste des interrogatoires) que de linguistes, d’interpr?tes, de sp?cialistes des crimes de guerre ou d’experts du contre-espionnage.

Mais le syst?me est maintenant s?rieusement contest?. Le repr?sentant d?mocrate Jan Schakowsky a ?crit ? George Bush pour lui demander de suspendre imm?diatement les contrats avec les firmes impliqu?es dans la surveillance, la s?curit? et l’interrogatoire des d?tenus. Jusqu’? aujourd’hui, les scandales impliquant des "priv?s" du Pentagone ?taient surtout des faits de corruption et un r?seau de prostitution d?couvert en 2001 en Bosnie et dirig? par des salari?s de DynCorp.

Cette fois, deux soci?t?s, CACI International et Titan, sont soup?onn?es d’?tre impliqu?es dans les s?vices inflig?s aux d?tenus irakiens ? Abou Ghraib. Leur r?le exact reste ? pr?ciser. Mais le rapport de 53 pages r?dig? par le g?n?ral Antonio Taguba et r?v?l? par le magazine New Yorker d?nonce trois employ?s qui auraient particip? ou assist? aux exactions. Aucune poursuite n’a pour l’instant ?t? engag?e contre eux ou contre les soci?t?s, et aucune sanction n’a ?t? prise.

Le premier cit?, Steven Stefanowicz, aurait ordonn? les actes de torture. Cet employ? de la soci?t? CACI International est d?crit comme un interrogateur civil assign? ? la 205e brigade de renseignement militaire. CACI International, dont le si?ge se trouve ? Arlington en Virginie, ? quelques kilom?tres du Pentagone et du quartier g?n?ral de la CIA, est une soci?t? cot?e, fond?e en 1962. Son principal m?tier est la r?alisation de programmes informatiques sophistiqu?s "afin de pr?valoir dans la nouvelle ?re de la d?fense, du renseignement et du gouvernement ?lectronique". Par exemple, CACI International g?re les courriels du d?partement d’Etat et assure le contr?le de la logistique d’une bonne partie de la flotte de surface am?ricaine.

Les activit?s de la soci?t? dans le domaine du renseignement sont li?es ? l’acquisition, l’an dernier, d’une petite entreprise baptis?e Premier Technology Group. Cette derni?re fournit ? plusieurs agences am?ricaines de la technologie, de la formation et des hommes pour recueillir et traiter les informations.

AUCUNE SANCTION

Lors d’une conf?rence de presse mercredi, le patron de CACI International, Jack London, a annonc? l’intention de la soci?t? de "mener -sa- propre enqu?te. Nous ne sommes simplement pas capables de confirmer qu’un employ? de CACI est impliqu? dans les mauvais traitements -en Irak-. Nous n’avons pas acc?s au rapport de l’arm?e. CACI ne tol?rera et ne soutiendra aucun comportement ill?gal et inopportun de la part d’aucun de ses employ?s dans aucune circonstance, ? aucun moment et ? aucun endroit". M. London a pr?cis? que les interrogatoires repr?sentent moins de 1 % de l’activit? de la soci?t?.

CACI, qui emploie 9 400 personnes, a r?alis? l’an dernier un chiffre d’affaires de 843 millions de dollars et poss?de une centaine de bureaux en Am?rique du Nord et en Europe. Un peu plus de 63 % de ses revenus proviennent de contrats avec le d?partement de la d?fense et 29 % avec d’autres agences f?d?rales.

Les deux autres contractants cit?s dans le rapport interne de l’arm?e, John Israel et Adel Nakhla, sont consid?r?s comme des t?moins des exactions. Ils sont pr?sent?s comme des traducteurs civils assign?s ? la m?me brigade de renseignement que M. Stefanowicz. MM. Israel et Nakhla sont des employ?s de Titan, une soci?t? qui fournit de nombreux traducteurs ? l’arm?e am?ricaine. L’entreprise ?tablie ? San Diego en Californie est cot?e en Bourse. Elle a pour principale activit? la vente de syst?mes d’information et de communication aux agences gouvernementales. Titan est aussi sp?cialis?e dans le traitement des images num?riques, les d?tecteurs, les lasers et m?me les ?quipements m?dicaux de st?rilisation. Cr??e en 1981, elle emploie 11 500 personnes et a r?alis? l’an dernier un chiffre d’affaires de 1,78 milliard de dollars. Le contrat qui la lie ? l’arm?e pour la fourniture de services de traduction remonte ? 1999 et repr?sente 7 % de ses revenus. "Nous n’avons re?u, ? ce jour, aucune mise en cause officielle de la part du gouvernement am?ricain. Nous n’avons jamais fourni de personnes pour mener des interrogatoires. En Irak -nous assurons- des services linguistiques et de traduction", explique un porte-parole.

Les employ?s de CACI et Titan ont de grandes chances d’?chapper ? toute sanction. Ils tombent dans un v?ritable no man’s land juridique. Selon la loi militaire, un civil travaillant pour l’arm?e n’est pas passible de la Cour martiale tant que le Congr?s n’a pas d?clar? la guerre. Dans le cas irakien, il ne l’a jamais fait.

P.S.

100 milliards de dollars par an

Une pr?sence croissante.

Les fournisseurs priv?s du Pentagone sont de plus en plus pr?sents. Durant la guerre du Golfe, en 1991, une personne sur 50 autour du champ de bataille ?tait un civil sous contrat. En Bosnie, en 1996, cette proportion ?tait pass?e ? 1 pour 10. Elle pourrait ?tre aujourd’hui de 1 pour 7 en Irak. Ces groupes priv?s ont ?t? les premiers ? d?barquer des stocks d’?quipements, d’armes et de munitions dans le Golfe pour pr?parer la guerre en Irak.

Le march?.

Le nombre de priv?s utilis?s par l’arm?e am?ricaine n’est pas public, pas plus que ne l’est le budget qu’ils repr?sentent. M?me les soci?t?s cot?es en Bourse ?vitent de distinguer leurs activit?s civiles et militaires. Mais le march? est estim? ? plus de 100 milliards de dollars par an.

Les entreprises.

Pr?s de 40 entreprises travaillent en permanence sur le terrain pour le Pentagone. Kellog Brown & Root, par exemple, a assur? pour 2,2 milliards de dollars la logistique des troupes am?ricaines dans les Balkans. La filiale de Halliburton assure aujourd’hui le m?me service en Afghanistan et en Irak pour une somme sup?rieure ? 4 milliards de dollars. MPRI (Military Professionals Resources Inc.) est c?l?bre pour "avoir plus de g?n?raux -? la retraite- au m?tre carr?" que le Pentagone lui-m?me. Cette entreprise compte 900 salari?s, pour la plupart des anciens militaires. Ils ont obtenu, au cours des derni?res ann?es, plus de 200 contrats diff?rents pour la formation d’unit?s am?ricaines. Ils ont aussi r?dig? bon nombre de manuels militaires. D’autres entreprises tentent d’?tre moins voyantes, telles DynCorp, Wackenhut, Vinnell (une filiale de TRW), Logicon (du groupe Northrop Grumman), SAIC... Dans un rapport publi? en 2002, le General Accounting Office, l’organisme d’enqu?te du Congr?s, accusait l’arm?e de n’?tre pas tr?s regardante sur le co?t des services des contractants.


M. Bush : "Une tache sur l’honneur du pays"

Pour la premi?re fois, jeudi 6 mai, George Bush a pr?sent? des excuses pour les s?vices inflig?s par des soldats am?ricains ? des prisonniers irakiens. Lors d’une conf?rence de presse avec le roi de Jordanie, Abdallah II, ? la Maison Blanche, le pr?sident am?ricain a d?clar? que ces actes sont "une tache sur l’honneur et la r?putation de notre pays." "J’ai dit -? Abdallah II- que j’?tais d?sol? des humiliations subies par les prisonniers irakiens", a ajout? M. Bush. "Je lui ai dit que j’?tais aussi d?sol? que les gens qui ont vu ces images ne comprennent pas la v?ritable nature du c?ur des Am?ricains."

Le pr?sident a confirm? avoir dit, la veille, au secr?taire ? la d?fense, Donald Rumsfeld : "J’aurais d? ?tre inform? des images et du rapport" du g?n?ral Taguba sur les actes commis ? la prison d’Abou Ghraib. M. Rumsfeld, dont la d?mission est r?clam?e par des ?lus d?mocrates et qui devait t?moigner, vendredi, devant les commissions des forces arm?es du Congr?s, "est un membre important de mon gouvernement et il restera dans mon gouvernement", a ajout? M. Bush. - (AFP.)


Titan menac? d’un autre scandale, financier

L’entreprise de San Diego, en Californie, mise en cause dans les mauvais traitements de prisonniers irakiens, n’avait pas besoin d’un scandale de plus. Elle fait d?j? l’objet d’une enqu?te de la SEC (Securities Exchange Commission), l’autorit? des march?s financiers am?ricaine, et du d?partement de la justice. Titan aurait effectu? des "paiements ill?gaux" ? des membres de gouvernements ?trangers. La soci?t? est sur le point d’?tre rachet?e pour 2,4 milliards de dollars par le g?ant de la d?fense Lockheed Martin. L’op?ration a ?t? annonc?e en f?vrier, mais elle pourrait maintenant ?tre remise en cause. Lockheed Martin a jusqu’au 25 juin pour se d?cider. - (Corresp.)

Article paru dans Le Monde, en ligne du vendredi 7 mai 2004.

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