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DANS LE CHAOS DE L’APR?S-GUERRE

De destruction massive ou conventionnelles, les armes tuent les civils

Patrick Barriot & Chantal Bismuth

Friday 4 July 2003, by BARRIOT*Patrick , BISMUTH*Chantal

Quel est le bien-fond? de la distinction entre armes conventionnelles et armes non conventionnelles (nucl?aires, radiologiques, biologiques, chimiques - NRBC ou armes sp?ciales), opportun?ment assimil?es ? des armes de destruction massive ? Le crit?re de discrimination vient-il d’un pouvoir mortif?re d?mesur? ou d’un m?canisme d’action l?tale barbare ?

Pour tout m?decin, la classification m?caniste articul?e sur les effets ou sur les m?canismes d’action des syst?mes d’armement est odieuse au regard des souffrances humaines, et totalement infond?e. La puissance de feu des armes conventionnelles est tout aussi meurtri?re que les effets des armes dites sp?ciales. Les tapis de bombes d?roul?s par les campagnes de bombardement a?rien de haute altitude, partie int?grante de la doctrine officielle des pays dits civilis?s depuis plus de cinquante ans, rivalisent de puissance destructrice avec les actuelles armes NRBC. Pourtant, les armes conventionnelles les plus atroces ne suscitent que peu de r?probation officielle. Les trait?s et les d?clarations d’intention demeurent impuissants ? ?radiquer, entre autres, les mines antipersonnel ou les munitions ? fragmentation.

De leur c?t?, les terroristes, aussi pragmatiques qu’inhumains, ont volontiers recours ? des moyens conventionnels dont l’efficacit? n’est plus ? d?montrer : bombes artisanales, v?hicules bourr?s d’explosifs, lance-roquettes. Un kamikaze se faisant exploser dans un lieu public tue plus d’?tres humains que les 39 Scud irakiens lanc?s sur Isra?l pendant la premi?re guerre du Golfe (1991). Un missile Sam-7 tir? par un seul homme peut abattre un avion au d?collage et faire des centaines de morts ; un avion d?tourn? par un petit groupe de kamikazes peut abattre un immeuble de grande hauteur et faire des milliers de morts.

De m?me, l’attentat au gaz sarin de la secte Aum dans le m?tro de Tokyo, le 20 mars 1995, a caus? la mort de 12 personnes, et les lettres pi?g?es ? l’anthrax ont provoqu? celle de 5 personnes aux Etats-Unis ? l’automne 2001, alors que les attentats ? l’explosif de Bali et de Grozny ont fait respectivement 192 et plus de 80 morts. Timothy McVeigh n’a pas eu besoin de ? bombe sale ? pour d?clencher la terreur ? Oklahoma City, aux Etats-Unis ; une seule charge rudimentaire a suffi pour tuer ? la station de m?tro Port-Royal, ? Paris, et quelques cutters ont permis aux commandos-suicides du 11 septembre 2001 d’accomplir un v?ritable carnage ? New York.

En fait, la seule classification valable serait celle qui prend en compte les souffrances inflig?es aux ?tres humains. Or, en quoi une br?lure thermique classique due ? une munition conventionnelle serait-elle moins inqui?tante qu’une br?lure chimique par agent v?sicant ou qu’une autre par arme ? micro-ondes ? En quoi une bombe privative d’oxyg?ne telle que la ? Fuel Air Explosive ? (FAE), v?ritable chambre ? gaz en plein champ, est-elle plus tol?rable qu’une bombe au cyanure qui bloque l’utilisation cellulaire de l’oxyg?ne ? Il n’y a pas de fa?on conventionnelle de d?truire un ?tre humain.

Une classification impossible Par ailleurs, les m?canismes d’action des armes de derni?re g?n?ration, issues des laboratoires d’Etat, demeurent class?s ? secret d?fense ?. Les autorit?s voudraient les voir b?n?ficier d’un ? laissez-passer conventionnel ?. Les armes nucl?aires et radiologiques de derni?re g?n?ration ne sont m?me pas mentionn?es dans les trait?s, qu’il s’agisse des armes miniaturis?es ? effets s?lectifs, de celles ? micro-ondes de forte puissance ou celles ? faisceaux de particules. En jouant sur la miniaturisation et sur la modulation de leurs effets, il est possible de les maintenir dans une p?nombre classificatrice propice au viol de toutes les conventions. Ainsi, les concepteurs de la minibombe nucl?aire B 61-11 (mini-nuke) mettent en avant la version l?g?re (0,3 kilotonne ?quivalent TNT), mais restent discrets sur la version la plus puissante, comparable ? plusieurs fois la bombe d’Hiroshima. Qui peut dire o? se situe le seuil critique de proscription l?gale au-del? duquel une arme anti-forces devient une arme anti-cit?s ?

Quant aux armes biologiques, les progr?s de l’ing?nierie g?n?tique permettent d?sormais le s?quen?age et la manipulation du g?nome des agents biologiques pathog?nes pour l’?tre humain. Les armes dites de quatri?me g?n?ration, dont la mise au point peut uniquement se r?aliser dans des laboratoires d’Etat, poss?dent ou poss?deront des effets qui, dans un premier temps, seront difficilement d?tectables. Elles ne diss?mineront probablement ni la peste ni la variole. Elles auront des effets de plus en plus s?lectifs sur certaines fonctions, c?r?brales en particulier, des effets de plus en plus subtils, et nous serions tent?s de dire de plus en plus ? naturels ?. Elles pourront frapper des groupes cibl?s, inactiver des g?nes bien pr?cis, d?clencher des ph?nom?nes de mort cellulaire physiologique (apoptose). Quel trait? d?crira ces effets, quelle convention les interdira ?

Les armes chimiques b?n?ficient ?galement des progr?s technologiques et de la porosit? des classifications. La militarisation des m?dicaments, ? la suite de la militarisation des agents biologiques, constitue un nouvel emprunt forc? ? la m?decine. On parle d?sormais de ? m?dicament d’assaut ? mis au service du contre-terrorisme, ? mi-chemin entre gaz anesth?sique et gaz de combat. Les armes chimiques de demain se cachent peut-?tre d?j? dans les pages du dictionnaire Vidal des m?dicaments. Pr?sent?es comme non l?tales, elles poss?dent en r?alit? un pouvoir mortif?re en deux temps : paralyser l’ennemi avant de l’ex?cuter.

Lors de la prise d’otages d’octobre 2002 ? Moscou, qui fit au moins 117 morts (plus les 41 terroristes tch?tch?nes), le probl?me essentiel fut de savoir si le produit utilis? ?tait ou non proscrit par la convention internationale sur les armes chimiques. Class? dans la cat?gorie halog?ne ou opiac?e, il devenait d’un emploi licite, et le drame du th??tre de la rue Doubrovka pouvait ?tre assimil? ? un al?a th?rapeutique, les prescripteurs ayant fait une erreur de posologie. Ces tours de passe-passe technologiques et s?mantiques permettent de gommer le seuil critique de proscription et de passer d’une classification binaire des syst?mes d’armement (autoris?s/interdits) ? une sorte de continuum de la terreur. A mille lieues de toute forme de compassion ou d’humanit?, il s’agit de substituer des prouesses technologiques aux souffrances humaines, et des mots aux faits.

De plus, le bombardement au moyen de bombes conventionnelles d’un site industriel peut entra?ner une contamination (chimique, radiologique ou biologique) de l’environnement aux cons?quences sanitaires catastrophiques. L’administration du pr?sident William Clinton avait envisag?, dans les ann?es 1990, de bombarder le r?acteur nucl?aire nord-cor?en de Yongbyon. En Irak, durant la guerre du Golfe de 1991, l’aviation alli?e a bombard? le site d’armement nucl?aire de Tuwaitha, celui d’armement biologique de Taji et le site chimique de Fallujah. Au cours de la guerre contre la Serbie (1999), l’OTAN n’a pas h?sit? ? bombarder le complexe p?trochimique de Pancevo, lib?rant des produits aussi toxiques que certains gaz de combat.

Cette confusion des effets peut ?tre mise ? profit pour dissimuler l’utilisation d’armes non conventionnelles dans le cadre de frappes pr?ventives. Nul ne pourra dire si la contamination observ?e est li?e ? la bombe largu?e ou au site bombard?. Surtout si l’on a pris la pr?caution de convaincre l’opinion internationale que l’Etat vis? dispose de nombreuses armes non conventionnelles ! Les groupes terroristes peuvent obtenir un r?sultat identique en faisant exploser une charge explosive classique sur une centrale nucl?aire, un laboratoire prot?g? de biotechnologie (laboratoire P4) ou un site industriel chimique.

A quoi sert donc une classification des armes dans des conventions qui sont syst?matiquement contourn?es ou viol?es ? En mettant au point toute une gamme d’armes nucl?aires miniaturis?es et en lan?ant le r?cent programme de d?fense antimissile balistique, les Etats-Unis contournent aussi bien le trait? de non-prolif?ration nucl?aire que le trait? de d?fense antibalistique (dit trait? ABM) de 1972. En s’opposant ? toute proc?dure de v?rification sur leur territoire dans le cadre de la convention de 1972 sur l’interdiction des armes bact?riologiques, ils ont rendu cette convention inapplicable (1). D’autres pays signataires de cette convention poursuivent des programmes de recherche offensive en mati?re d’armes biologiques sous couvert de ? recherche d?fensive ?.

Autre rh?torique couramment entendue, celle de l’arme intelligente qui permet d’op?rer des frappes chirurgicales et de traiter les objectifs tout en limitant les effets adverses. Les guerres r?centes nous ont appris que la fronti?re entre frappes ? anti-forces ? et frappes ? anti-cit?s ? ?tait mal trac?e et sinueuse. Non seulement les populations civiles ne sont pas ?pargn?es, mais elles peuvent ?tre des cibles avou?es. Au cours des guerres de la deuxi?me partie du XXe si?cle, le pourcentage de victimes civiles est pass? de 10 % ? 90 %. Le bombardement ? conventionnel ? de Dresde et le bombardement ? non conventionnel ? d’Hiroshima furent comparables dans l’horreur.

La doctrine Mitchell (2), en vigueur depuis les ann?es 1930, fait des frappes a?riennes massives le pr?alable de toute attaque militaire am?ricaine. Ces bombardements a?riens strat?giques d?truisent avant tout les installations civiles et industrielles, laissant intact le potentiel militaire. Les r?gles d’engagement de l’OTAN imposent la pratique de bombardements de haute altitude (au-del? de 5 000 m?tres) pour prot?ger les pilotes contre les d?fenses a?riennes. A cette hauteur, il est illusoire de faire visuellement la distinction entre civils et militaires. Le concept ? z?ro mort militaire ? est associ? ? l’effet ? 90 % de victimes civiles ?.

Epuisement moral d’un peuple Durant la guerre contre la Serbie, l’Alliance a ouvertement revendiqu? la recherche de l’? effet Dresde ?, c’est-?-dire l’?puisement moral d’un peuple qui voit bombarder ses immeubles, ses ponts, ses h?pitaux, ses centrales ?lectriques, ses usines, ses raffineries de p?trole, ses centraux t?l?phoniques, ses relais de t?l?vision. La distinction entre frappes ? anti-forces ? et frappes ? anti-cit?s ? s’est effac?e au profit des ? objectifs militaires l?gitimes ?. Dans la nuit du 22 au 23 avril 1999, l’aviation de l’OTAN a pris pour cible les studios de la t?l?vision nationale serbe (RTS), situ?s au coeur de Belgrade, tuant 16 journalistes ? leur poste de travail. Les m?dias entraient dans la d?finition d’un ? objectif militaire l?gitime ?.

Durant la guerre du Golfe de 1991, les approvisionnements en eau potable de l’Irak ont ?t? d?lib?r?ment vis?s. L’embargo contre l’Irak, quant ? lui, a fait p?rir plus d’?tres humains que la bombe d’Hiroshima en tenant compte des s?quelles m?dicales respectives. Pour toutes ces raisons, les m?decins consid?rent avec beaucoup de scepticisme les notions de frappes chirurgicales et d’effets collat?raux r?duits.

Le concept ambigu de ? r?duction des d?g?ts collat?raux ? s’attache plus ? la pr?servation du potentiel ?conomique d’un pays qu’? la r?duction des pertes humaines au sein de sa population civile. Une fois encore, il s’agit plus de contorsions s?mantiques et d’une manipulation du langage que de la cruelle r?alit? des faits. Bien entendu, les terroristes font de m?me et n’h?sitent pas ? frapper aveugl?ment des victimes innocentes.

Les armes de haute technologie sont pr?sent?es comme inoffensives pour les populations civiles au motif qu’elles sont dot?es d’effets s?lectifs ? anti-forces ? : inhibition des syst?mes de communication ennemis gr?ce aux bombes au graphite ou aux bombes ?lectromagn?tiques, meilleure p?n?tration des bunkers gr?ce aux armes nucl?aires miniaturis?es, meilleure p?n?tration des blindages d’acier gr?ce aux munitions ? l’uranium appauvri. Or la bombe au graphite, v?ritable ? doigt sur l’interrupteur ? d’un pays, peut couper l’?lectricit? des h?pitaux et des maternit?s, mena?ant indirectement la vie des patients hospitalis?s, comme ce fut le cas en 1999. Bien peu de gens se soucient des cons?quences sanitaires pour les populations civiles des r?gions ainsi arros?es.

Faut-il rappeler que, pendant la guerre du Vietnam, les autorit?s am?ricaines affirmaient l’innocuit? des ?pandages a?riens de d?foliants vis-?-vis des populations civiles ? Par ailleurs, la distinction entre effet ? antimat?riel ? et effet ? antipersonnel ? demeure assez floue pour ce type d’armement. A titre d’exemple, une arme ? micro-ondes peut s’utiliser pour neutraliser des syst?mes ?lectroniques, mais elle peut ?galement servir ? faire ? cuire ? des ?tres humains ? la faveur d’un r?glage d’intensit?.

Enfin, nous assistons au passage d’une doctrine d?fensive fond?e sur la dissuasion ? une doctrine offensive, notamment depuis le 11 septembre 2001. Et, une fois de plus, des m?decins ont particip?, volontairement ou non, ? l’effort de guerre. La notion de droit d’ing?rence humanitaire avec les largages simultan?s de bombes et de vivres entretient une confusion qui sert des int?r?ts tactiques.

P.S.

(1) Lire Susan Wright, ? Double langage et guerre bact?riologique ?, Le Monde diplomatique, novembre 2001.

(2) William Mitchell (1879-1936) th?orisa l’utilisation des bombardements a?riens. Lire ?galement Sven Lindqvist, ? La mort venait d?j? du ciel... ?, Le Monde diplomatique, mars 2002.

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