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NOOR, UNE R?SISTANTE OUBLI?E

Trop belle pour espionner les nazis

Fatima Raja

Wednesday 7 April 2004, by RAJA*Fatima

Chez elle, tout est romanesque. Son a?eul fut un prince indien, h?ros de la lutte contre les Britanniques ; son p?re, un ami de Raspoutine... En 1943, elle s’engage dans les services britanniques. Mais, imprudente, elle sera bient?t rep?r?e.

"The Friday Times", Lahore

Les Britanniques ?taient si terrifi?s par le courage du sultan Tipu, de l’Etat princier de Mysore [au sud de l’Inde, devenu aujourd’hui une partie de l’Etat du Karnataka], qu’ils attendirent plusieurs heures avant d’oser approcher sa d?pouille apr?s la bataille de Seringapatam, en 1899. Lorsque sa mort fut confirm?e, ils ne purent contenir leur joie, car ce souverain l?gendaire avait r?sist? pendant des ann?es avec brio aux arm?es de la Compagnie des Indes orientales. C’est d’ailleurs ? lui que l’on attribue la c?l?bre phrase : “Mieux vaut ?tre fier comme un tigre pendant deux jours que doux comme un mouton pendant deux si?cles.” Tout le monde, au Pakistan et en Inde, a entendu parler de Tipu, le Tigre de Mysore.

Un si?cle et demi plus tard, sur un autre continent, les nazis oblig?rent l’arri?re-arri?re-arri?re-petite-fille de ce h?ros ? s’agenouiller dans la boue de Dachau avant de loger une balle dans sa nuque, se d?barrassant ainsi d’une espionne britannique g?nante. En fait, Noor-un-nisa Inayat Khan n’?tait pas faite de l’?toffe des h?ros, loin de l? : discr?te, insouciante, irresponsable, elle n’?tait pas tr?s intelligente. Mais au moment crucial, comme l’?crivit son fr?re plus tard, elle surmonta ses propres d?mons et fit preuve d’un courage obstin?, h?rit? sans doute de son illustre anc?tre. Personne au Pakistan ou en Inde n’a jamais entendu parler de cette femme, tortur?e puis ex?cut?e dans un camp de concentration pour avoir voulu entrer en r?sistance contre un ennemi sans piti?.

Si Noor n’est gu?re connue au Pakistan aujourd’hui, c’est peut-?tre parce qu’elle n’?tait pas comme les autres femmes v?n?r?es dans notre pays - comme Fatima Jinnah [l’?pouse du fondateur du pays] ou la m?re des fr?res Ali [proches de Gandhi dans les ann?es 20 et membres historiques de la Ligue musulmane, qui demanda la cr?ation du Pakistan]. La descendante de Tipu travaillait en solitaire sans rester dans l’ombre de son fr?re ou de son p?re [deux grands musiciens et sages soufis], et elle ne s’est pas cantonn?e au r?le de m?re ?levant des fils pour en faire des dirigeants d’envergure nationale. Elle “se contenta” de sacrifier sa vie, bien maladroitement certes, en se mettant au service des forces coloniales.

Noor est n?e le 1er janvier 1914 au Kremlin, ? l’heure o? l’Europe ?tait au bord de la Grande Guerre. Sa m?re, am?ricaine, Ora Ray Baker, est la ni?ce de Mary Baker Eddy, fondatrice de la fondation ?vang?liste am?ricaine Christian Science [Mme Baker est ?galement la fondatrice du tr?s respect? Christian Science Monitor]. Son p?re, le musicien Pir Inayat Khan, a largement contribu? ? faire conna?tre le soufisme en Occident. Raspoutine, qui avait promis ? la tsarine de toutes les Russies de gu?rir son fils de l’h?mophilie, l’avait invit? ? venir “gu?rir les maux spirituels” qui frappaient l’Empire chancelant. Mais Pir Inayat Khan ?choua, et la Russie imp?riale succomba ? ses maux dans un bain de sang. Peu apr?s 1917, la famille partit s’installer ? Londres puis ? Suresnes, en banlieue parisienne. Elle s’agrandit et Noor eut deux fr?res et deux soeurs. En 1926, son p?re quitta l’?cole qu’il avait fond?e et retourna en Inde apr?s dix-sept ans d’absence. Il y contracta la grippe sur le tombeau du grand saint soufi Muinuddin Chishti et en mourut au d?but de 1927. Son ?pouse se mura alors dans une profonde prostration et c’est sur les ?paules de la jeune fille, ?g?e de 13 ans, que retomb?rent toutes les responsabilit?s.

Noor ?tait une enfant calme. Contrairement ? son anc?tre qui, fid?le ? son surnom, si?geait sur un tr?ne surmont? de t?tes de tigres mena?ants, c’?tait une fillette r?veuse et effac?e. “Parmi ses camarades de classe, on la remarquait pour sa timidit?”, ?crivit des ann?es plus tard Vilayat Khan, son jeune fr?re. Bien qu’?tant la fille d’une Am?ricaine aux cheveux blonds, Noor ?tait tr?s typ?e et tentait de masquer son teint mat sous des fards. Quoique musulmane, elle ne portait pas le voile. Elle fit des ?tudes de p?dopsychologie ? la Sorbonne, avant d’?crire des articles de journaux et des livres pour enfants. Elle avait aussi h?rit? du penchant marqu? de sa famille pour le mysticisme : elle publia notamment une s?rie de r?cits tir?s des jataka - des contes relatant les premi?res incarnations du Bouddha. Quand la Seconde Guerre mondiale ?clata, Noor avait une vingtaine d’ann?es. Comme des milliers d’autres, sa famille s’enfuit au moment o? les Allemands entr?rent dans Paris. A Bordeaux, ils parvinrent ? prendre le dernier bateau qui ?vacuait les sujets de la couronne d’Angleterre depuis Bordeaux. Une fois en s?curit? outre-Manche, Vilayat se souvient que sa soeur et lui se consult?rent pour savoir si, ?tant donn? leurs origines et leurs sentiments anticoloniaux, ils devaient ou non ?pouser le parti des Britanniques. En fin de compte, leur d?cision fut dict?e par le bien-fond? de cette guerre : face ? la cruaut? des nazis, ils ne pouvaient pas rester les bras crois?s. C’est ainsi que Vilayat s’enr?la comme pilote dans la Royal Air Force, tandis que Noor rejoignit la branche f?minine de l’aviation tout en suivant une formation d’op?ratrice radio. Elle se porta ensuite volontaire dans le r?seau du Special Operations Executive (SOE), qui coordonnait les op?rations de sabotage et d’espionnage.

Mais Noor ne fit pas une impression favorable ? ses sup?rieurs. Elle avoua ? son fr?re et ? son amie Jean Fuller (qui devint plus tard sa biographe) qu’elle ne pensait pas qu’on lui confierait un jour une mission. Effectivement, un grand nombre de ses responsables la jugeaient trop diff?rente, voire instable. L’un d’eux la d?crivit comme “une cr?ature splendide, floue, r?veuse, beaucoup trop voyante - lorsqu’on l’a vue deux fois, on ne peut plus l’oublier”, un mauvais point pour une future espionne. Le colonel Spooner, responsable de sa formation, estimait qu’elle ?tait “trop ?motive et impulsive pour ?tre apte ? un emploi d’agent secret”. Mais le SOE avait grand besoin d’op?ratrices radio parlant couramment le fran?ais et, apte ou pas, Noor fut engag?e. Sa formation commen?a en 1943 et comprenait une ?preuve pratique, dont le point d’orgue ?tait un interrogatoire. Terrifi?e, elle ?choua lamentablement ? cet exercice. Ses sup?rieurs rapport?rent qu’elle ?tait “si boulevers?e qu’elle faillit en perdre l’usage de la parole”. Le rapport officiel n’avait rien de flatteur non plus : “Ne se distingue pas par son intelligence, mais a travaill? dur et a fait preuve de bonne volont?, exception faite de certaines parties du cours relatives ? la s?curit?. Est dot?e d’une personnalit? instable, caract?rielle. Il est fort peu probable qu’elle puisse remplir des missions de terrain.” A c?t? de ces annotations, le chef de la section fran?aise du SOE (la section F), Maurice Buckmaster, griffonna “absurde”, d’une plume rageuse. Quoi qu’il en soit, Noor (ou Norah, comme on l’appelait aussi) dut quitter pr?cipitamment son cours sur la s?curit? - d?cision qui devait se r?v?ler d?sastreuse. A l’aube du 17 juin 1943, un avion la parachuta sur le sol fran?ais et elle gagna Paris. Elle re?ut un nom de code, “Madeleine”, et une couverture : un emploi de gouvernante chez une certaine Jeanne-Marie R?gnier. Elle ?tait si mal pr?par?e ? sa mission qu’elle ne savait m?me pas ?changer ses tickets de rationnement contre de la nourriture. Sa t?che consistait ? assurer la liaison entre les r?sistants fran?ais et britanniques. En tant qu’op?ratrice radio, elle risquait ? tout moment d’?tre rep?r?e par la Gestapo. La catastrophe se produisit d’ailleurs peu de temps apr?s son arriv?e. Noor avait rejoint le r?seau Prosper, l’un des groupes qui op?raient ? Paris. Or, non seulement ce r?seau ?tait infiltr? par des agents allemands, mais ses membres faisaient preuve d’une imprudence rare. Ils se rendirent par exemple tous ensemble dans un caf?, o? ils commirent la grossi?re erreur de parler en anglais. Quelques jours plus tard, plusieurs d’entre eux furent arr?t?s et la radio de Noor devint l’une des seules ? fonctionner avec fiabilit? depuis Paris. Ses sup?rieurs ordonn?rent ? la jeune fille de revenir en Angleterre, mais elle refusa.

Dans les mois qui pr?c?d?rent sa capture, son comportement fut ? la limite de l’inconscience. Elle avait, par exemple, l’habitude de noter dans un carnet tous les messages secrets qu’elle envoyait et qu’elle recevait ! Elle prit avec sang-froid les risques les plus fous. Comme beaucoup d’autres agents de la section F, Madeleine ne trouva rien de mieux que de s’installer ? Neuilly-sur-Seine, pr?s du QG de la Gestapo, dans un immeuble habit? presque exclusivement par des officiers allemands. L’un d’eux, fort courtois, lui proposa m?me de l’aider ? accrocher une antenne radio clandestine ? un arbre ! De juin ? octobre 1943, Noor informa r?guli?rement le si?ge du SOE de ce qui se passait ? Paris et s’effor?a de reconstituer le r?seau Prosper. Mais pendant ce temps la Gestapo resserrait ses filets et connaissait parfaitement l’existence de cette dangereuse Madeleine, qui continuait ? leur ?chapper. Enfin, il y eut une fuite. Une femme du nom de Ren?e, la soeur d’un ami, offrit de vendre des informations en ?change d’un millier de francs. Un soir, en rentrant dans son petit appartement, Noor trouva un agent de la Gestapo qui l’attendait. Son carnet fatidique tra?nait sur la table de chevet. Tous les t?moignages s’accordent pour dire qu’elle opposa une r?sistance farouche ? l’agent allemand, qui dut la mettre en joue et appeler du renfort. Conduite au QG de la Gestapo, elle tenta aussit?t de s’enfuir par la fen?tre des toilettes du 5e ?tage, puis par une ?troite corniche. Mais elle fut ? nouveau captur?e. Son imprudence eut de terribles r?percussions. Son petit carnet recelait des informations inestimables pour la Gestapo, qui captura trois autres agents britanniques en France et transmit de faux renseignements au si?ge du SOE en utilisant son code.

Noor refusa de coop?rer. Apr?s une deuxi?me tentative d’?vasion, elle fut envoy?e dans la prison civile de Pforzheim, en Allemagne. Consid?r?e comme une prisonni?re “tr?s dangereuse”, on lui encha?na les pieds et les mains, ce qui l’emp?chait de manger l’unique bol de soupe de pelures de pommes de terre qu’elle recevait chaque jour. De nombreuses ann?es plus tard, un des officiers responsables de cette prison confia ? sa biographe que la “tranquillit?” de l’isolement “lui avait fait du bien”. Lors du d?barquement de Normandie, lors de l’?t? 1944, la jeune espionne et trois autres agents du SOE furent transf?r?s au camp de concentration de Dachau. Le lendemain du 11 septembre 1944, jour de l’arriv?e des Alli?s en Allemagne, on emmena Noor et les autres agents, on les fit agenouiller et on les ex?cuta. Sept mois plus tard, en avril 1945, Dachau ?tait lib?r?. Lorsque la d?pouille de Tipu rejoignit son lieu de repos ?ternel, elle ?tait escort?e de quatre compagnies de soldats europ?ens. Des milliers de personnes sortirent dans les rues saluer le cort?ge. Lorsque le corps du sultan fut pos? ? terre, la foule ?mit un grondement semblable ? un coup de tonnerre, comme pour signaler la fin d’une ?re. Rien de tel ne se produisit pour marquer la mort de sa descendante. Elle n’?tait qu’une victime parmi les centaines de milliers qui p?rirent ? Dachau. A titre posthume, elle re?ut la croix de Saint-George britannique et la croix de guerre fran?aise, mais ni l’Inde ni le Pakistan ne lui ont jamais d?cern? la moindre distinction.

P.S.

Noor-un-nisa Inayat Khan Le destin h?ro?que de cette r?sistante ? l’occupation nazie en France est ? l’honneur sur ce site consacr? aux minorit?s immigr?es au Royaume-Uni (en anglais)

http://www.movinghere.org.uk/galler...

Des femmes en guerre Le minist?re de la D?fense britannique honore la contribution des immigr?s ? l’effort de guerre (en anglais)

http://www.mod.uk/wewerethere/files...

Espionnes Quelques biographies d’illustres femmes combattantes (en anglais)

http://herstory.freehomepage.com/sp...

in Courrier International, n?700, du 1er au 7 avril 2004.

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