Debating India

LECONS DE VIE AU RAJASTHAN

Des musulmans tr?s hindous

Yoginder Sikand

Friday 9 April 2004, by SIKAND*Yoginder

Les Meos vivent en parfaite entente avec leurs voisins, lisent le Coran et pensent descendre de Krishna. Voyage au coeur de l’une des communaut?s les plus tol?rantes, mais aussi les plus menac?es, de l’Inde.

Au moment o? le soleil commen?ait ? dispara?tre derri?re les collines, le car bringuebalant arriva dans la gare routi?re ? moiti? inond?e de Nuh, apr?s un trajet de trois heures depuis Delhi. L’appel ? la pri?re lanc? par les haut-parleurs de la mosqu?e sur la place du march? attirait une foule d’hommes de haute taille au teint sombre, coiff?s de lourds turbans et v?tus de longues et amples tuniques. J’attendis la fin de la pri?re dehors, jusqu’? ce que mon h?te, Hamid, ressorte enfin de la mosqu?e, l’air ?panoui, qu’il arrange son turban d’un blanc immacul? et enfile une paire de chaussures en cuir artisanales ? bout recourb?. J’avais fait la connaissance d’Hamid trois ans auparavant, devant l’?tal d’un bouquiniste du vieux Delhi, et nous avions aussit?t sympathis?. R?sident relativement ais? de Nuh, il appartient ? une communaut? musulmane du sud de l’Haryana et du nord-est du Rajasthan, les Meos, qui compte 1 million de membres et qui se distingue par un m?lange unique de coutumes, de croyances et de pratiques hindoues et musulmanes. Hamid est l’un des rares jeunes hommes de sa communaut? ? ?tre ?duqu?, puisque seulement un Meo sur dix est capable de lire et d’?crire correctement. Il a fr?quent? une universit? de Delhi, mais, ? la diff?rence des autres membres de sa communaut? ayant b?n?fici? d’une ?ducation sup?rieure, il a d?cid? de revenir dans son village, nich? dans un vallon au milieu des monts Aravalli [qui traversent le Rajasthan], afin d’y cr?er une petite ?cole pour apporter les lumi?res de l’instruction ? sa communaut?. Mon jeune ami m’avait invit? chez lui pendant un mois pour que je l’aide ? dispenser ses cours. Je devais remplacer la professeur d’anglais, qui avait pris un mois de cong? pour pr?parer le mariage de sa fille. Enseigner aux jeunes Meos se r?v?la une exp?rience inoubliable. Ceux-ci ?taient anim?s d’une curiosit? sans limite et d’un enthousiasme insatiable. Pourtant, d?s la sixi?me, ? peine 20 % des ?l?ves continuent de fr?quenter les classes ? cause de leur pauvret? extr?me et, comme je devais bient?t le d?couvrir, de l’inutilit? presque totale de ce qu’on les obligeait ? apprendre. La plupart des enfants partaient travailler dans les champs avec leurs parents ou devaient s’occuper de leurs jeunes fr?res et soeurs.

Le soir, apr?s la fin des cours, je me rendais sur la place du village, o? les vieux Meos se rassemblaient pour fumer leur narguil? en ?changeant les derni?res rumeurs du village assis sur un banc en ciment construit autour du tronc ?pais d’un banian. Ce sont eux qui me firent conna?tre leurs traditions culturelles et religieuses. Les Meos ont deux identit?s, dont ils sont ?galement fiers : d’une part, ils affirment ?tre musulmans, faisant remonter leur conversion ? la pr?sence de saints soufis qui commenc?rent ? s’?tablir dans leur r?gion ? partir du XIe si?cle et dont les mausol?es pars?ment aujourd’hui encore la campagne environnante ; d’autre part, ils disent ?galement ?tre des Rajput [caste guerri?re du Rajasthan] et croient ?tre les descendants directs des dieux hindous Krishna et Rama. Les Meos d?signent d’ailleurs ces divinit?s sous le terme respectueux de dada, ou grand fr?re. Certains pensent m?me qu’ils font partie des proph?tes anonymes que mentionne le Coran. Presque tous les villages de cette communaut? ont leur mosqu?e, mais de nombreux Meos fr?quentent ?galement les temples hindous. Les mariages sont c?l?br?s ? la fois par des religieux musulmans et par des pr?tres hindous, m?me si, aujourd’hui, cette pratique a tendance ? dispara?tre. De nombreux Meos du Rajasthan portent encore des noms hindous-musulmans. Les Ram Khan ou Shankar Khan [Ram et Shankar sont des pr?noms hindous, et Khan, un patronyme musulman] ne sont pas rares chez eux.

Durant une nuit de pleine lune, une c?r?monie sp?ciale fut c?l?br?e dans le village d’Hamid. Peu de temps auparavant, le chef du village, Rustam Khan, avait eu son premier enfant, un fils, et organisait donc une f?te ? laquelle ?taient convi?s les Meos et d’autres habitants, hindous comme musulmans, des villages voisins. Nous nous sommes alors tous rassembl?s autour du grand arbre de la place du village, pr?s duquel un dais multicolore avait ?t? ?rig?. Les membres de toutes les communaut?s, de toutes les castes ?taient assis ensemble, fumant leur narguil?, au point qu’il ?tait impossible de les distinguer. Des plateaux de friandises circulaient, puis le responsable de la mosqu?e monta sur une tribune improvis?e et pronon?a un discours en arabe, suivi d’une pri?re ? Allah, qu’il remercia d’avoir accord? au chef du village la b?n?diction d’un fils. Apr?s les discours, un groupe de musiciens musulmans, des mirasis comme on les appelle ici, v?tus de larges pantalons, d’amples chemises blanches et d’?clatants turbans cramoisis, prirent place sous les branches du banian. A ce moment, le chef hindou d’un village voisin s’avan?a et pla?a, en guise de respect, une guirlande autour du cou de Muhammad Idries, le chef des musiciens. Puis la musique commen?a. Le programme de la soir?e, nous expliqua Idries, serait consacr? ? une interpr?tation musicale du Pandun Ke Kada, version meo et musulmane en mewati [l’un des quatre dialectes parl?s au Rajasthan] de la c?l?bre ?pop?e hindoue, le Mahabharata. Accompagn?s par un harmonium et par les battements rythm?s d’un tambour, les musiciens entam?rent leur r?cit apr?s une br?ve ode ? la gloire du proph?te et de Chishti, le grand saint soufi d’Ajmer [ville fortifi?e du Rajasthan]. Cette version de l’?pop?e forme un ensemble de 800 vers, et il faut trois heures pour la r?citer en entier. L’?pop?e se termine par quelques vers en l’honneur de son compositeur, un musulman meo du d?but du XVIIIe si?cle du nom de Sadullah Khan, contemporain de l’empereur moghol Aurangzeb. Apr?s la repr?sentation, je restai en compagnie d’Idries et de ses musiciens, avide d’en apprendre plus sur ce qui est sans doute l’unique version musulmane du Mahabharata. Sadullah Khan, me dirent-ils, est consid?r? par les Meos comme leur po?te national. Il n’?tait qu’un paysan tr?s pauvre et, raconte l’histoire, un jour qu’il cultivait son modeste champ de bl?, le soc de sa charrue accrocha l’anse d’une tr?s grosse jarre en fer. Lorsqu’il se pencha sur sa trouvaille, il fut stup?fait de constater que tout le r?cit du Mahabharata se d?roulait sous ses yeux ? l’int?rieur du r?cipient. Selon la l?gende, c’est ce qui le d?cida ? commencer la r?daction d’une version meo de l’?pop?e hindoue. Si l’on en croit une autre anecdote, c’est alors qu’il ?tait assis ? m?diter sous un arbre qu’il re?ut un message divin lui enjoignant de traduire le Mahabharata en dialecte mewati. Ce r?cit a ?t? transmis oralement de g?n?ration en g?n?ration, et il n’en existe aucune trace ?crite. On dit que seul le manuscrit original r?dig? par l’auteur subsistait encore r?cemment et qu’il se trouvait entre les mains de ses descendants ?tablis dans le bourg d’Akeda, non loin de Delhi. Mais, dans l’explosion de violence que connut l’Inde lors de sa partition, en 1947, 30 000 Meos furent massacr?s par les ?meutiers hindous tandis qu’un grand nombre furent contraints de fuir au Pakistan, et les Meos d’Akeda abandonn?rent leurs habitations de peur d’?tre attaqu?s. C’est au cours de cet exode que l’unique exemplaire du Mahabharata meo fut perdu. Aujourd’hui, ? l’exception de quelques musiciens, personne n’est plus capable de r?citer le Pandun Ke Kada. Malheureusement, comme une grande partie de la tradition syncr?tique meo, cette ?pop?e semble vou?e ? dispara?tre sous l’effet des pressions constantes exerc?es par les nationalistes hindous et par les islamistes. Les communaut?s hindoues de la r?gion, connues pour leurs riches traditions culturelles alliant pratiques hindouistes et musulmanes, sont ?galement marginalis?es au profit d’une identit? religieuse monolithique. L’harmonie entre les confessions et les castes pourrait bien ne plus ?tre qu’un beau souvenir si la voix des Meos ne r?ussit pas ? se faire entendre.

See online : http://www.courrierinternational.co...

P.S.

Agence de développement du Mewat], le pays des Meos (en anglais)

Les Meos du Mewat]

Un article sur le syncr?tisme hindou et musulman des Meos, paru dans la revue indienne Manushi] (en anglais)

Haryana et Rajasthan et Rajasthan] Les sites officiels de ces deux Etats indiens (en anglais)

Courrier International, ?dition du vendredi 9 avril 2004.

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