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MERCENAIRES

Obiang et les chiens de guerre

Fran?ois SOUDAN

Monday 22 March 2004, by SOUDAN*Fran?ois

Les quatre-vingt-cinq mercenaires - ou pr?sum?s tels - arr?t?s le 7 mars ? Harare et ? Malabo ?taient-ils sur le point de perp?trer un coup d’?tat pour le compte d’un opposant en exil ?

Il y a tout juste trente ans, le romancier et aventurier britannique Frederick Forsyth publiait un fameux best-seller - Dogs of War (? Chiens de guerre ?) - dont le r?cit d?crivait le renversement rat? d’un dictateur tropical par un groupe de mercenaires. Dans ce bouquin d’a?roport dont on tira un film, tout ?tait fictif. Sauf qu’il ne fallait pas ?tre grand clerc pour deviner derri?re la ? R?publique de Zangaro ? celle de Guin?e ?quatoriale et la sinistre silhouette de Macias Nguema dans l’ombre de l’horrible despote. ? quelques d?tails pr?s - l’actuel pr?sident Obiang Nguema, quoi qu’en disent ses adversaires, n’a que tr?s peu de choses ? voir avec son oncle, qu’il renversa en 1979 -, le sc?nario qui fit la fortune de Forsyth vient de se concr?tiser : m?mes lieux, m?mes acteurs. Voici, telle que d?crite ? Pretoria, Harare et Malabo par des sources concordantes, la trame de ce remake presque aussi palpitant que l’original, avec son ?pilogue et ses zones d’ombre.

S?o Tom? e Pr?ncipe, samedi 6 mars 2004, 1 heure du matin. Un Boeing 727 blanc d?colle de l’a?roport principal de cet archipel du golfe de Guin?e. La peinture fra?che cache mal la v?tust? de l’appareil. Mis en service il y a plus de trente ans, cet avion mixte (cargo et passagers) a longtemps vol? pour le compte de la Garde nationale am?ricaine avant d’?tre c?d? ? une compagnie de location a?rienne du Kansas, Dodson International. D?but f?vrier, un mois auparavant, Dodson a revendu le 727 ? Logo Logistics, une myst?rieuse soci?t? britannique bas?e sur l’?le de Jersey. ? son bord, cette nuit-l?, l’?quipage est sud-africain et les soixante-quatre passagers - tous des hommes - ont le cou ?pais, la nuque rase et le verbe rare. Comment se sont-ils rendus ? S?o Tom? ? De quelles complicit?s locales ont-ils b?n?fici? ? L’enqu?te est encore muette sur ce point.

Trois heures et demie plus tard, le Boeing atterrit sans encombre sur l’a?roport de Polokwane, non loin de Pietersburg, au nord de Johannesburg. Il y demeurera une journ?e avant de red?coller, le dimanche 7 mars au matin, pour un court vol qui l’am?ne sur l’a?roport de Wonderboom, ? c?t? de Pretoria. On charge du mat?riel, les passagers se d?gourdissent les jambes sur le tarmac, d?jeunent, puis r?embarquent. En fin d’apr?s-midi, l’appareil prend la direction du Nord/Nord-Ouest et survole le Botswana avant de demander ? la tour de contr?le de l’a?roport d’Harare, au Zimbabwe, l’autorisation de se poser. Motif : p?pin technique. ? 18 h 25, le 727 se range sur une piste isol?e r?serv?e aux avions-cargos. Fin du premier ?pisode.

Interrog? par la tour, le commandant de bord d?cline son identit?, sa destination finale - Bujumbura, au Burundi - et son manifeste : trois membres d’?quipage et quatre techniciens de fret. Sur place, dans l’a?rogare d’Harare, trois autres membres de Logo Logistics attendent, pr?venus, disent-ils, par leur soci?t?, de l’atterrissage d’urgence du Boeing. Au d?but, tout se passe bien : les douaniers zimbabw?ens contr?lent la soute quasi vide de l’appareil et ne trouvent rien ? redire. Jusqu’au moment o? un officier, intrigu? par les caches dont tous les hublots de l’avion sont recouverts, exige de visiter la cabine.

Et l?, stupeur : soixante-quatre passagers sont sagement assis dans la p?nombre, les yeux ?carquill?s. Au fond de l’appareil, entass? un peu en vrac, on distingue un amoncellement de treillis, de sacs de couchage, de bottes en caoutchouc et de canots pneumatiques ainsi que des pinces, des compas et des t?l?phones satellitaires. Dans un carton, un peu ? l’?cart, les policiers d?couvrent ?galement un stock d’uniformes, dont on apprendra un peu plus tard qu’ils sont ceux des forces sp?ciales (les ? Ninjas ?) et des militaires de l’arm?e de l’air de Guin?e ?quatoriale.

Aussit?t, c’est l’alerte. Les passagers sont somm?s de descendre sous bonne garde, isol?s et contr?l?s. Tous exhibent des passeports sud-africains, mais les deux tiers d’entre eux sont d’origine angolaise et namibienne. Interrog?s un ? un, ils racontent la m?me histoire : Logo Logistics les a recrut?s pour aller assurer la s?curit? de concessions mini?res en R?publique d?mocratique du Congo. Une version que confirme tout d’abord celui qui se pr?sente comme le responsable de cette mission, l’un des trois hommes pr?sents sur l’a?roport de Harare lors de l’atterrissage de l’avion, un certain Simon Mann. Leur lieu de travail, assure-t-il, est Mbuji-Mayi, la capitale du diamant congolais, au Kasa?.

Reste que le pedigree de cet homme de 46 ans, obligeamment fourni aux services zimbabw?ens par leurs homologues sud-africains via Internet dans la nuit du 7 au 8 mars, a de quoi ?veiller les soup?ons. Install? depuis peu en Afrique du Sud, cet ancien officier britannique des Special Air Services est en effet le cofondateur de deux soci?t?s de mercenaires connues : Executive Outcomes (dissoute en 1999) et Sandline. Fils d’un ancien capitaine de l’?quipe nationale de cricket, Simon Mann est consid?r? comme un militaire d’?lite, qui, dans le pass?, a travaill? en Angola, en Sierra Leone et en Papouasie-Nouvelle-Guin?e. On le dit fortun?, on le sait t?te br?l?e. Alors, les policiers zimbabw?ens le d?briefent sans rel?che et, semble-t-il, sans m?nagement. Jusqu’? ce qu’il craque et se mette ? table. Sans l?siner sur les d?tails.

L’objectif du 727 n’?tait pas Bujumbura, mais Malabo. Les passagers ne sont pas des employ?s d’une soci?t? de gardiennage mais d’authentiques mercenaires, pour la plupart anciens membres du bataillon Buffalo ? l’?poque du r?gime de l’apartheid. Leur mission n’?tait pas de lutter contre la contrebande du diamant, mais de renverser le pr?sident Obiang Nguema. Un million de dollars a d?j? ?t? vers? par de myst?rieux commanditaires pour la logistique de l’op?ration et 2 autres millions attendaient Mann et ses hommes en cas de r?ussite. Enfin, un d?tachement d’avant-garde est sur place, ? Malabo, depuis quelques mois, afin de proc?der aux rep?rages n?cessaires. Quant aux armes, elles devaient provenir du... Zimbabwe.

Mann ? avoue ? en effet avoir achet? la semaine pr?c?dente pour 200 000 dollars de kalachnikovs, mortiers et munitions aupr?s de la soci?t? d’?tat Zimbabwe Defence Industries (ZDI), officiellement dans le cadre de son contrat congolais. C’est d’ailleurs pour pouvoir embarquer ? son bord tout ce mat?riel que l’appareil, pr?textant une panne, s’est pos? ? Harare. Cette confession faite, tout le monde est embarqu?, menottes aux mains, en direction de la prison de haute s?curit? de Chikirubi. Fin du deuxi?me ?pisode.

Malabo, jeudi 4 mars, soit trois jours plus t?t. Entre torch?res et cocotiers, la capitale ?quatoguin?nne bruit de rumeurs incontr?l?es. Depuis quelques semaines, on parle d’un putsch imminent, voire d’un d?barquement de mercenaires, sur fond de d?chirements au sein de la famille pr?sidentielle. Avec ses 700 millions de dollars annuels de revenus p?troliers, son taux de croissance sup?rieur ? 10 %, son million d’habitants (selon le recensement officiel) et sa demi-douzaine de majors am?ricaines pompant l’or noir avec fr?n?sie, cet ? ?mirat ? du golfe de Guin?e, troisi?me producteur de brut d’Afrique subsaharienne, excite, il est vrai, bien des convoitises.

? 63 ans, Teodoro Obiang Nguema est au pouvoir depuis pr?s d’un quart de si?cle et son mandat court jusqu’en 2010. Une long?vit? qui exasp?re les candidats ? sa succession. ? cela s’ajoutent une querelle territoriale avec le Gabon voisin sur la propri?t? de trois ?lots, des rumeurs r?currentes (et syst?matiquement d?menties) sur la sant? du chef, et l’activisme d’une opposition radicale qui a pignon sur rue chez l’ancien colonisateur espagnol. Bref, le cocktail semble propice ? bien des aventuriers.

Obiang Nguema n’ignore rien de tout cela. Fin 2003, lors d’un voyage en Afrique du Sud, le pr?sident Thabo Mbeki l’a mis en garde. Selon des renseignements recueillis par les services sud-africains, l’un de ses opposants les plus acharn?s, financ? par un homme d’affaires libanais, ourdirait un complot contre lui. Son nom n’est une surprise pour personne : Severo Moto a, en effet, depuis longtemps jur? la perte d’Obiang.

Ancien directeur de Radio Malabo sous la dictature de Macias, ?ph?m?re secr?taire d’?tat en 1979 avant d’?tre limog?, il s’exile ? Madrid o? il cr?e le Partido del Progreso, avec l’aide de ses amis de la droite espagnole. En 1992, le PP est l?galis?, Moto rentre ? Malabo, boycotte les l?gislatives et repart s’installer en Espagne, o? il obtient l’asile politique. Cinq ans plus tard, on le retrouve en Angola. Arr?t? par la police pour recrutement de mercenaires - il projetait un d?barquement sur l’?le de Bioko -, il fait aussit?t l’objet d’une demande d’extradition de la part d’Obiang. Mais les pressions du gouvernement Aznar en sa faveur sont telles que les autorit?s de Luanda le remettent finalement dans l’avion sp?cial espagnol d?p?ch? tout expr?s pour lui.

Depuis, dop? par ses mentors du Parti populaire, Severo Moto a cr?? un gouvernement en exil et appelle sans r?pit au renversement d’Obiang Nguema, dont il parle en des termes qui en disent long sur sa d?rive obsessionnelle : ? C’est un authentique cannibale, assurait-il il y a quelques jours, il r?ve de d?vorer mes testicules. ?

Pour les dirigeants ?quatoguin?ens, ce solitaire qui entretient des relations conflictuelles avec l’opposition int?rieure - dont la figure de proue est le socialiste Placido Miko - n’est qu’un ? terroriste ? d’ores et d?j? condamn? ?... 121 ans de prison. Quant au ? financier ? libanais, il s’agirait - le conditionnel est de rigueur - du courtier en p?trole libano-britannique ?lie Khalil, qui a anglicis? son nom en Ely Calil. Ancien proche du pr?sident nig?rian Sani Abacha et ancien conseiller personnel du chef de l’?tat s?n?galais Abdoulaye Wade, Calil, qui est install? ? Londres, est un homme d’influence qui int?resse le juge fran?ais Renaud Van Ruymbeke - lequel le fit d’ailleurs tr?s bri?vement arr?ter, ? Paris, en juin 2002, dans le cadre de l’affaire Elf, avant de le lib?rer le lendemain sous caution, apr?s une intervention du parquet. Ami de Severo Moto, celui qui fut l’un des lobbyistes les mieux r?tribu?s de la d?funte Elf - au Nigeria notamment - avait-il pour ambition de ? mettre la main sur le p?trole ?quatoguin?en ? De retour ? Malabo, Obiang Nguema y croit en tout cas suffisamment pour... t?l?phoner ? Abdoulaye Wade, afin de protester contre les ? agissements ? de Calil. ?tonn?, le pr?sident s?n?galais lui r?pond que le trader s’est depuis quelque temps ?loign? de Dakar. C’est dans ce lourd climat que, si l’on en croit un proche d’Obiang, les services de s?curit? ?quatoguin?ens re?oivent, dans la matin?e du 4 mars, une double information ?manant de leurs coll?gues angolais et sud-africains : un coup d’?tat se pr?pare pour le lundi 8 mars et une ? cinqui?me colonne ? est d?j? en place, ? Malabo m?me. Aussit?t, la police et l’arm?e se d?ploient dans la capitale, visitent tous les h?tels et contr?lent les identit?s de tous les ?trangers, raflant au passage plusieurs centaines d’immigr?s en situation plus ou moins irr?guli?re (voir encadr?). Dans la nasse, une quinzaine de suspects appartenant ? huit nationalit?s diff?rentes et r?sidant dans deux villas un peu ? l’?cart de la ville sont retenus et interrog?s, le 6 mars. Parmi eux, le Sud-Africain Nick Du Toit (48 ans).

Cet ancien militaire devenu homme d’affaires vit ? Malabo depuis huit mois. Introduit en Guin?e ?quatoriale par Antonio Javier, un ancien ambassadeur en Russie, il g?re officiellement la compagnie d’aviation Panac, fond?e par ce dernier. Un ? business ? dans lequel il s’est associ? avec le propre fr?re du pr?sident, Armengol Ondo Nguema, par ailleurs patron de la s?curit? d’?tat. Une simple ? couverture ? destin?e ? abuser ce dernier, dira-t-on plus tard.

Sans que l’on sache tr?s bien dans quelles circonstances ont ?t? recueillis ses pr?sum?s aveux, Du Toit ne se fait gu?re prier pour raconter sa v?rit?. Lui et ses amis devaient, affirme-t-il, se rendre ? l’a?roport au cours de la nuit du 7 au 8 mars ? bord de cinq v?hicules 4x4 de location afin de r?ceptionner un avion de mercenaires. Puis de conduire ces derniers vers le Palais pr?sidentiel afin de s’emparer d’Obiang Nguema. Ce dernier aurait ?t? emmen? de force en exil - vraisemblablement aux ?les Canaries - ? bord du m?me appareil. Lequel ?tait ensuite cens? rapatrier ? Malabo le nouveau chef de l’?tat : Severo Moto. Nick Du Toit r?p?tera d’ailleurs sa ? confession ? lors d’un show t?l?vis? organis? en pr?sence du corps diplomatique. Fin du troisi?me ?pisode.

Dans la nuit du 7 au 8 mars, lorsqu’ils re?oivent l’information selon laquelle un Boeing 727 avec soixante-quatre mercenaires (ou pr?sum?s tels) ? son bord est bloqu? sur l’a?roport d’Harare, puis lorsqu’ils apprennent, quelques heures plus tard, la destination de l’appareil - Malabo -, Obiang Nguema et ses proches font imm?diatement le rapprochement. La boucle est boucl?e : Mann et Du Toit, m?me combat. Apr?s tout, tous deux n’ont-ils pas travaill? ensemble ? Executive Outcomes ?

? Malabo comme ? Harare, o? quatre-vingt-cinq personnes, au total, ont ?t? inculp?es dans le cadre de cette affaire (on annonce des proc?s ? transparents ?), l’heure est d?sormais ? l’apaisement. Prudent, le pr?sident Obiang s’est ainsi abstenu de relayer les accusations de son homologue Robert Mugabe - qui a des comptes personnels ? r?gler - quant ? l’implication de la CIA et du MI6 dans le complot. Il se contente, si l’on peut dire (car la chose para?t impossible, m?me si la d?faite du Parti populaire aux l?gislatives espagnoles ne fait pas les affaires de l’opposant), d’exiger de Madrid soit l’arrestation et le jugement de Severo Moto, soit son extradition. Quant ? l’existence, un moment ?voqu?e de source officieuse, d’un pr?sum? camp d’entra?nement de mercenaires au Cameroun, elle n’a jamais ?t? prise au s?rieux - f?t-ce par Obiang lui-m?me.

Dans la tourmente enfin, le pr?sident ?quatoguin?en a pu compter ses amis parmi ses pairs. Mouammar Kaddafi a ?t? l’un des premiers ? l’appeler pour lui t?moigner son soutien. Olusegun Obasanjo et Sam Nujoma se sont rapidement manifest?s. Thabo Mbeki et Jos? Eduardo Dos Santos ont ?t? d?cisifs. Robert Mugabe aussi, bien s?r.

Restent les nombreuses zones d’ombre que l’enqu?te promise se devra d’?clairer. Ely Calil et Severo Moto, cit?s par Du Toit, ont ainsi fermement d?menti toute participation ? cette tentative que l’opposant qualifie d’ailleurs de montage pur et simple. Les circonstances des aveux de Mann et de Du Toit demeurent opaques, tout comme la personnalit? de ce dernier et les liens (contractuels, dit-on ? Malabo) qui sont cens?s les unir. Certains ?voquent m?me, sans trop y croire, l’hypoth?se d’un pi?ge tendu par les Sud-Africains, qui auraient manipul? puis livr? les mercenaires afin de mieux prendre pied sur cette ?ponge ? p?trole qu’est l’?le de Bioko. ? On dit beaucoup de choses, confie un diplomate europ?en en poste ? Malabo, mais ce qui est s?r, c’est qu’une arnaque aussi sophistiqu?e, dans l’hypoth?se o? il s’agirait de cela, n’est absolument pas ? la port?e des services ?quatoguin?ens. Je ne crois donc pas ? la th?se d’une machination mont?e par Obiang pour couvrir je ne sais quel r?glement de comptes interne. Pour le reste, tout est possible. ?

Ce qui est s?r aussi, c’est que la Guin?e ?quatoriale peut rendre fou. Dans le roman de Forsyth, les mercenaires convoitaient une montagne de platine. Dans la r?alit?, le Graal qui fait tourner les t?tes est un oc?an de p?trole...

P.S.

L’Intelligent, lundi 22 mars 2004.

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