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? LA R?VOLUTION ET L’?TAT ?, DE PAOLO PERSICHETTI ET ORESTE SCALZONE

Etat d’exception permanent en Europe

Henri Maler

Wednesday 2 July 2003, by MALER*Henri

Le premier est emprisonn?, l’autre pas - ou pas encore. Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, dont la g?n?rosit? et la lucidit? ne sont un secret que pour les gouvernements fran?ais et italien, ont r?dig? ensemble un ouvrage, paru en f?vrier 2000 (1). En rappeler la teneur est une forme de r?sistance et de solidarit? ?l?mentaires, du moins si l’on veut comprendre ce qui s’est pass? et ce qui se passe sous nos yeux.

A rebours des th?ses qui dissocient l’action des groupes arm?s italiens et le mouvement des ann?es 1970 (et en rupture avec les tentatives de d?marcation r?trospective), Persichetti et Scalzone s’attachent ? mettre en ?vidence que le passage ? la lutte arm?e fut un point culminant d’un vaste mouvement social confront? ? la violence d’Etat et une actualisation d’une virtualit? inscrite dans ce mouvement lui-m?me.

En t?moigne notamment la porosit? entre les mouvances d’organisations arm?es et non arm?es. ? Une lutte arm?e dans le mouvement et un mouvement dans la lutte arm?e ? : solidement ?tay?, ce sobre constat, qui ne pr?tend pas s’appliquer ? la totalit? des forces politiques d’extr?me gauche de ces ann?es-l?, est compl?t? par d’autres, sur l’origine sociale essentiellement ouvri?re et populaire des ? combattants arm?s ? et sur le caract?re essentiellement politique de leurs cibles. De quoi ruiner - non pour justifier, mais pour comprendre - quelques l?gendes qui entourent ce ? terrorisme ?.

A contre-courant des illusions r?pandues sur le caract?re d’exception de l’arsenal juridique mis en place apr?s 1976, Persichetti et Scalzone analysent la mise en place d’un Etat de l’urgence permanente qui int?gre les mesures d’exception ? la l?gislation ordinaire : ? L’exception ayant ?t? ainsi transform?e en r?gle, la norme s’?tait dissoute dans un vaste ensemble d’exceptions. ?

Il vaut la peine de rappeler certaines d’entre elles : extension de la dur?e de la prison pr?ventive jusqu’? douze ans, incitation ? la d?lation gr?ce ? la loi sur les ? repentis ?, condamnation d?finitive prononc?e par contumace, possibilit? d’?tre jug? plusieurs fois pour le m?me d?lit, introduction de ? circonstances aggravantes ? pour des d?lits indubitablement politiques. A quoi il faut ajouter ces innovations juridiques que constituent les ? preuves logiques ?, les imputations par ? th?or?mes ? et les d?lits de complicit? ? morale ? ou ? psychique ? (mentale, en italien).

Enfin, Persichetti et Scalzone mettent en cause les strat?gies de d?fense de certains condamn?s et de leurs soutiens qui, concentr?s sur leur innocence, judiciaire et/ou politique, ont pris le risque de d?vier du combat pour une amnistie g?n?rale. Sans prendre part ? cette pol?mique, il faut retenir la qualit? des arguments qui la sous-tendent et viennent fonder le combat pour l’amnistie (2) : non comme proc?dure d’effacement, mais comme remise en cause de l’Etat d’urgence et, plus g?n?ralement, de la judiciarisation de la vie politique qui, alors qu’elle n’a pas fini de produire des ravages en Italie m?me, se r?pand un peu partout en Europe.

Ce sont ces analyses de la judiciarisation de la politique que Paolo Persichetti, en sa qualit? de chercheur, a poursuivies depuis. Avec son emprisonnement lui-m?me, elles ?clairent comment l’Europe se construit.

25 ao?t 2002. Cette date n’est pas seulement celle de l’extradition vers l’Italie - de l’enl?vement - de Paolo Persichetti, condamn? dans son pays ? vingt-deux ans de prison pour complicit? ? morale ? de participation ? un assassinat politique ; elle est celle d’une ? trahison de la parole donn?e ? par les plus hautes autorit?s fran?aises - depuis qu’en 1985 Fran?ois Mitterrand avait accord? l’asile et la tranquillit? aux militants de l’extr?me gauche italienne r?fugi?s dans l’Hexagone et ayant ? rompu avec la machine infernale ?. Pas plus le pr?sident Jacques Chirac, lors de son premier mandat, que M. Lionel Jospin, qui, en tant que premier ministre, avait octroy? des cartes de s?jour ? ceux des exil?s politiques italiens qui n’en avaient pas, n’?taient revenus sur cette parole.Il n’en est plus ainsi. Une trahison que seul le go?t de la casuistique permettrait de distinguer d’une forfaiture pure et simple.

11 septembre 2002. Cette date n’est pas seulement celle que les ministres de la justice fran?ais et italien, M. Dominique Perben et M. Roberto Castelli, en qu?te de symboles d?licats, ont choisie pour se rencontrer et c?l?brer, au nom de la lutte contre le ? terrorisme ?, leur solidarit? dans le processus de vengeance sans fin et ? sens unique de l’Etat italien ; elle est celle d’une victoire de l’Europe p?nale.

En effet, l’extradition de Paolo Persichetti et les menaces qui p?sent sur les r?fugi?s politiques italiens, bien qu’elles se pr?valent de r?gles ant?rieures, sont ? la fois un accomplissement des promesses comprises dans ce monstre juridique que constitue l’? espace judiciaire europ?en ? et une anticipation de l’entr?e en vigueur du ? mandat d’arr?t europ?en ? : des dispositifs qui se fondent sur la ? reconnaissance mutuelle ? des actes judiciaires de tous les pays concern?s et avalisent par cons?quent les lois, les proc?dures et les d?cisions les plus r?pressives de chacun d’entre eux(3). Quant ? l’alliance scell?e entre M. Perben et M. Castelli, elle consacre l’amalgame de tous les ? terrorismes ? : un amalgame que le vocable favorise et que les dispositions judiciaires ent?rinent, dans un contexte de criminalisation de la contestation (4).

C’est donc dans un mouvement de r?sistance plus g?n?ral que s’inscrit la mobilisation pour la lib?ration de Paolo Persichetti, pour la d?fense des r?fugi?s politiques italiens (5) et pour l’obtention d’une amnistie de tous les condamn?s des ? ann?es de plomb ?.

Persichetti et Scalzone terminent leur livre par un fragment de ce propos de Gilles Deleuze : ? Agents et patients, lorsque nous agissons et subissons, il nous reste toujours ? ?tre dignes de ce qui nous arrive. C’est sans doute cela la morale sto?cienne : ne pas ?tre inf?rieur ? l’?v?nement, devenir le fils de ses propres ?v?nements (6). ?

Nous savons que personne n’enl?vera cette dignit? ? Paolo Persichetti.

P.S.

(1) Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La R?volution et l’Etat, Dagorno, Paris, 2000, 342 pages, 10,29 euros. Comit? pour la lib?ration de Paolo Persichetti : (www.persichetti.ras.eu.org).

(2) Ou, du moins, une mesure d’indulto : une diminution des peines qui les rendraient conformes au droit ? ordinaire ?.

(3) Paolo Persichetti, ? Plus de judiciaire, moins de juridique ?, 5 octobre 2001 (www.lsijolie.net/article.php3 ?id_ar...).Lire aussi Jean-Pierre Paye, ? Faux-semblants du mandat d’arr?t europ?en ?, Le Monde diplomatique, f?vrier 2002.

(4) John Brown, ? Les p?rilleuses tentatives pour d?finir le terrorisme ?, Le Monde diplomatique, f?vrier 2002. Le Figaro, toujours ? l’avant-garde, avait d?tect? en novembre 2001 l’existence d’un ? terrosyndicalisme ? ou ? terrorisme syndical ? Le Figaro, 16 novembre 2001, sous la plume d’Ivan Roufiol).

(5) Tous m?riteraient d’?tre nomm?s ici. Cesare Battisti et Oreste Scalzone sont, semble-t-il, les plus menac?s.

(6) Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, Paris, 1977, pp. 49-80.

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