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POLLUTION

L’Inde, poubelle du monde d?velopp?

Anupreeta DAS

Wednesday 25 February 2004, by DAS*Anupreeta

En important et en recyclant plus d’un million de tonnes de d?chets toxiques par an, souligne le magazine Outlook, l’Inde prend le risque de v?ritables catastrophes sanitaires.

"Outlook", New Delhi

Du mercure d?l?t?re d’Espagne et de Russie, de l’amiante canc?rig?ne du Canada, des ressorts d’acier d?fectueux, des assiettes en aluminium et de l’arsenic de l’Union europ?enne, des navires du Royaume-Uni charg?s de d?chets toxiques, des composants ?lectroniques usag?s des Etats-Unis et de Singapour, du PVC et des r?sidus plastiques des Etats-Unis et du Danemark, des effluents p?troliers nocifs du Moyen-Orient, des crasses de zinc et des batteries au plomb... Cette liste inqui?tante est celle de tous les d?chets toxiques que l’Occident d?verse r?guli?rement sur le territoire de l’Inde.

Le gouvernement indien est signataire de la Convention de B?le (1988), qui interdit le trafic transfrontalier des d?chets dangereux. Et le Parlement de New Delhi a vot? en 1989 une loi sur la gestion et le traitement de ce type de d?chets - loi qui, il est vrai, n’a ?t? amend?e que l’ann?e derni?re. Mais il appara?t que les autorit?s ne font pas grand-chose pour faire respecter ces textes. Elles continuent de laisser entrer ill?galement pr?s de 1 million de tonnes de d?chets toxiques par an dans le pays. Quatre-vingt-dix pour cent de ces r?sidus venant de ce qu’il est convenu d’appeler les pays d?velopp?s.

Un immense march? de r?cup?ration et de recyclage

Le d?versement de d?chets toxiques sur le territoire indien a pris de telles proportions que la Cour supr?me a donn?, il y a quelques mois, des consignes rigoureuses au ministre de l’Environnement et des For?ts afin que soient combl?es les lacunes de la l?gislation nationale. Elle a par ailleurs confi? au Conseil central de contr?le de la pollution (CCCP) un r?le de chien de garde, le chargeant de surveiller les quantit?s et la nature des d?chets arrivant par les c?tes du sous-continent. “Malgr? les restrictions des importations de d?chets dangereux, les gens ont trouv? des moyens de contourner la l?gislation. Il est vrai que de grandes quantit?s de d?chets toxiques sont import?es en toute ill?galit?. Quelles quantit?s, au juste ? Nous n’en avons aucune id?e. Nous avons lanc? une ?tude pour le savoir”, reconna?t M. N. Hosabettu, directeur du service de gestion des substances dangereuses au minist?re de l’Environnement.

Mais pourquoi l’Inde s’obstine-t-elle donc ? importer des d?chets toxiques ? La premi?re raison est d’ordre ?conomique : les petits importateurs indiens les recyclent pour en extraire des m?taux lourds tels que le zinc, le plomb et le cuivre, qui sont ensuite ?coul?s dans les circuits commerciaux int?rieurs. Ainsi, avant que Delhi ne limite les importations de scories de zinc, en 1997, le zinc r?cup?r? ? partir des crasses et des r?sidus fournissait r?guli?rement une mati?re premi?re bon march? ? la petite industrie. Le d?montage des navires d?sarm?s alimente ?galement un immense march? de r?cup?ration de l’acier. Ce secteur, qui est concentr? sur quelques villes portuaires comme Alang, dans le Gujarat, emploie environ 50 000 ouvriers, qui sont constamment expos?s ? des substances hautement toxiques, telles les ?manations de peintures, les poussi?res d’amiante et le plomb. En novembre dernier, Greenpeace India a tir? la sonnette d’alarme pour d?noncer le cas du Genova-Bridge, un vieux cargo britannique vou? au transport des d?chets toxiques, qui allait ?tre mis en pi?ces dans les chantiers navals d’Alang.

Des risques sanitaires difficiles ? mesurer

L’importation de d?chets dangereux pr?sente d’autant plus de risques que l’industrie indienne du recyclage (qui participe essentiellement du secteur informel) n’est ni ?quip?e pour ?liminer les mat?riaux toxiques en toute s?curit?, ni consciente des graves dangers sanitaires et ?cologiques que posent les d?charges ? ciel ouvert. Car les r?sidus de plomb, de zinc, de mercure, d’arsenic et d’amiante abandonn?s ? l’air libre peuvent tr?s facilement contaminer l’atmosph?re et les nappes d’eau souterraines. De m?me, l’incin?ration des d?chets issus du d?montage des navires et des appareils ?lectriques risque de rejeter des gaz nocifs dans l’atmosph?re si elle n’est pas effectu?e ? une temp?rature suffisante. C’est pourquoi, depuis quelques ann?es, la l?gislation indienne s’efforce d’emp?cher les importateurs de faire entrer dans le pays des d?chets contenant des m?taux lourds en dehors de tout contr?le.

Les derni?res directives de la Cour supr?me ont combl? les nombreux vides juridiques du syst?me indien”, assure Sanjay Parikh, avocat de la Fondation de recherches pour la science, la technologie et l’?cologie. Cette ONG avait d?pos? une plainte en justice en 1997, affirmant que l’afflux de d?chets toxiques occidentaux avait atteint des proportions dangereuses. M. Parikh pr?cise n?anmoins que plusieurs tactiques permettent de continuer ? d?verser en Inde ce type de polluants, et notamment les effluents p?troliers du Moyen-Orient. Parmi l’un des derniers incidents en date, 41 000 tonnes de d?riv?s toxiques du p?trole ont ?t? subrepticement retir?es d’un d?p?t de marchandises ? Ludhiana. “Les d?chets pass?s ? la clandestinit?, explique-t-il, sont ensuite soit m?lang?s ? des huiles de vidange automobiles pour repartir dans les circuits l?gaux, soit purement et simplement r?pandus dans des d?potoirs non surveill?s.”

A l’heure o? l’Occident ?limine progressivement les substances nocives de ses proc?d?s de fabrication, le secteur manufacturier indien continue ? les utiliser. L’exemple du mercure est on ne peut plus ?loquent. Les pays en d?veloppement ont rigoureusement limit? les applications de ce produit extr?mement toxique. La contamination de l’eau par le mercure peut en effet provoquer des maladies pulmonaires et r?nales chroniques, des troubles neurologiques irr?versibles ou des malformations cong?nitales. Or, entre 1996 et 2002, les importations de mercure ont ?t? multipli?es par six en Inde. Ce composant a plus de trois mille applications, dont la fabrication de soude caustique, de lampes fluorescentes et d’appareils ?lectriques. “A l’heure actuelle, l’Inde importe chaque ann?e 1 858 tonnes de mercure et de compos?s du mercure, et 99 % de ces quantit?s rejoignent les circuits de l’industrie locale et ?chappent ? tout contr?le”, d?plore Chandra Bhushan, responsable du Centre pour la science et l’environnement.

L’autre grande importation sauvage de polluant concerne l’amiante. Cette substance dont on conna?t pertinemment les dangers - l’inhalation r?guli?re et prolong?e de poussi?re d’amiante est responsable de cancers et de graves maladies respiratoires - a ?t? bannie par 36 pays. En ao?t 2003, le minist?re de la Sant? indien a mis en garde contre ses effets n?fastes, mais cela n’a pas suffi ? emp?cher l’importation de 120 000 tonnes de cette substance la m?me ann?e (essentiellement en provenance du Canada, o? l’amiante est interdit) afin d’alimenter une industrie qui p?se quelque 10 milliards de roupies [175 millions d’euros]. “Il est grand temps que l’Inde interdise ? son tour l’amiante. Lorsque les risques sanitaires sont aussi patents, nous devons imposer une s?lection rigoureuse de nos mati?res premi?res”, estime Dilip Biswas, ancien directeur du Conseil central de contr?le de la pollution.

Les d?chets ?lectroniques issus des ordinateurs et des appareils m?nagers usag?s posent ?galement un probl?me de plus en plus grave. Une ?tude de l’ONG Toxics Link a d?montr? qu’environ 30 tonnes d’“e-d?chets” arrivaient chaque mois en Inde par les ports du Gujarat. Les risques sanitaires sont ?normes, car un ordinateur renferme plus d’un millier de pi?ces en mat?riaux toxiques : cadmium, PVC, mercure, plomb, etc. “En Occident, les mod?les ?voluent si vite que l’ann?e prochaine 300 millions de micro-ordinateurs partiront ? la poubelle aux Etats-Unis”, souligne Ravi Aganwal, directeur de Toxics Link. Et, depuis que la Chine a ferm? ses fronti?res aux importations d’e-d?chets, l’Inde est devenue la plus grande poubelle informatique du monde. Si l’Inde persiste ? accueillir les rebuts du monde entier, il n’y aura bient?t plus qu’un pas entre le d?potoir et le cimeti?re.

P.S.

Article paru dans le Courrier International, ?dition du mercredi 25 f?vrier 2004.

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