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AM?RIQUE

La Californie invente le gouverneur jetable

Serge HALIMI & Lo?c WACQUANT

Tuesday 25 November 2003, by HALIMI*Serge, WACQUANT*Lo?c

Que peut la c?l?brit? ? Beaucoup. Mais elle n’est pas tout. Devant une gestion calamiteuse, la col?re des habitants provoque l’inattendu. Jusqu’? un certain point. En Californie, un challenger haut en couleur peut faire mordre la poussi?re ? un gouverneur falot et per?u comme incomp?tent. Mais l’inverse s’est aussi produit. Il y aura un gouverneur Arnold Schwarzenegger. Il n’y eut jamais de gouverneur Upton Sinclair.

A presque soixante-dix ans d’intervalle, le contraste entre les deux ?pop?es pr?sente un caract?re p?dagogique. Il vaut qu’on s’y arr?te, au-del? du dernier ? cirque ?lectoral ? offert au monde par l’Am?rique, dans la lign?e du fiasco de Floride il y a trois ans (1). A l’?poque de la campagne d’Upton Sinclair, en 1934, on parlait d?j? de ? populisme ? (lire De la Russie aux Etats-Unis, en passant par la France et Faut-il avoir peur du populisme ? ). Aujourd’hui aussi. Comme il a chang? depuis...

Upton Sinclair avait pratiqu? le journalisme d’investigation dirig? contre les puissants. En 1906, il avait ?crit La Jungle, roman militant diffus? ? des millions d’exemplaires d?taillant l’exploitation ouvri?re dans les bas-fonds de Chicago (2). Il avait aussi produit un film d’Eisenstein, d?fendu Sacco et Vanzetti, converti plus d’Am?ricains au socialisme que n’importe qui. En 1934, cette ? c?l?brit? ? remporte les primaires d?mocrates avec plus de suffrages que tous les autres candidats r?unis. Le titre de son manifeste de campagne est aussi long qu’immodeste : Moi, gouverneur de Californie, et comment j’ai mis fin ? la pauvret?. La vraie histoire de l’avenir. Cette histoire-l? attend toujours.

Comme le reste du pays, aux prises avec la Grande Crise, la Californie va alors tr?s mal. Upton Sinclair propose que les usines inactives soient lou?es par l’Etat ? leurs propri?taires et confi?es ensuite ? leurs ouvriers, afin que ces derniers poss?dent ce qu’ils produisent, au lieu de n’avoir rien. L’Etat a besoin d’argent ? On l?vera un imp?t sur les grands studios. Ils rechignent ? On leur imposera, en plus, de respecter le droit syndical, et, ? d?faut, on collectivisera le cin?ma. La MGM et Warner menacent de s’exiler en Floride au cas o? Sinclair serait ?lu (3).

Aucun journal d’information g?n?rale ne soutient Sinclair. Plus de 700 s’opposent ? lui, frontalement. Son physique ne ressemblait pas vraiment ? celui d’Arnold Schwarzenegger : le Los Angeles Times moque m?me l’? homme eff?min? avec un sourire fat ?. Mais, ? l’?poque, cela est bien accessoire. Les poss?dants sugg?rent en effet l’apocalypse : l’?lection de Sinclair attirerait sur la C?te ouest les millions de mis?reux du pays. Le New York Times joue son r?le de m?dia moderne en mentant sans vergogne. Il annonce ? un afflux notable de ch?meurs en Californie du Sud, une conspiration bien organis?e destin?e ? inscrire des nouveaux venus indigents sur les listes ?lectorales ?. Favorable ? la cause de Sinclair, un film de King Vidor et Joseph Mankiewicz, Our Daily Bread, ne trouve curieusement pas de producteur. Puis sa diffusion sera retard?e en Californie pour n’intervenir qu’apr?s l’?lection...

Quand les privil?ges sont menac?s

Les grandes brasseries, Southern Pacific, Standard Oil et PG & E (la compagnie d’?lectricit? priv?e qui fut au coeur des ? black-out ? ayant frapp? la Californie en 2002) financent un programme de destruction du candidat d?mocrate. Des tracts le pr?sentent sous les couleurs d’un ? dynamiteur de toutes les Eglises et institutions chr?tiennes, un agitateur communiste ?. Une conf?d?ration patronale de Californie recommande ? ses membres de ? distribuer personnellement (il serait pr?f?rable que le patron s’y consacre lui-m?me) ? chaque employ? des brochures anti-Sinclair pour les faire r?fl?chir aux dangers encourus par leur emploi en cas d’?lection ?.

Aucun p?ril de cet ordre pour les patrons californiens avec le ? populiste ? Schwarzenegger. Il les a d’embl?e rassur?s... dans le Wall Street Journal : ? Les imp?ts nouveaux que r?clament MM. Davis et Bustamente [ses concurrents d?mocrates] me rappellent les andro?des que je combats dans mes films de Terminator. Je les tue, et ils ne cessent de ressusciter. Mon plan pour secourir l’?conomie est bas? sur des valeurs oppos?es. Je veux all?ger le poids des r?glementations qui p?sent sur les entreprises et ?tranglent la croissance. D’ici trois ans, je veux que la Californie devienne l’un des meilleurs endroits du pays pour faire des affaires (4). ?

Upton Sinclair tirera les cons?quences de sa d?faite relativement ?troite : ? C’est la r?v?lation de ce que l’argent peut faire dans la politique am?ricaine, et en particulier quand les privil?ges sont menac?s. ? Pendant la campagne de 1934, les consultants politiques de la firme Whitaker & Baxter avaient obtenu que chaque cin?ma diffuse, comme si elles ?taient des bandes d’actualit?, des courts m?trages de fiction pr?sentant des (faux) partisans de Sinclair comme autant de loqueteux patibulaires et ?dent?s r?vant d’une r?volution de type sovi?tique. Les consultants vont retenir une autre le?on, cynique, de leur victoire : ? L’Am?ricain moyen ne veut pas ?tre ?duqu?, il ne veut pas se d?velopper l’esprit, il ne veut pas faire l’effort d’?tre un bon citoyen. Presque chaque Am?ricain pr?f?re ?tre diverti. Il aime les films, il aime les feux d’artifice et les parades. Si vous n’?tes pas capable de vous battre, MONTEZ UN SPECTACLE (5). ? En 1966, Sinclair quitte la Californie. C’est l’ann?e de l’?lection au poste de gouverneur d’un acteur du nom de Ronald Reagan...

Travelling avant. La Californie n’a plus 7 millions d’habitants, comme en 1934, mais 35 millions, et elle serait la sixi?me puissance ?conomique du globe. M. Schwarzenegger est acteur, r?publicain, richissime ? on estime sa fortune entre 250 millions et 800 millions de dollars. ? Terminator ? promet il y a quelques mois de ? terminer ? le gouverneur Gray Davis, fra?chement r??lu mais d?j? accus? de mille maux, et notamment d’un d?ficit public gargantuesque, creus? par le mouvement en ciseaux des d?penses publiques qui montent et des recettes fiscales qui s’effondrent avec le krach de la ? nouvelle ?conomie ? et du march? boursier.

Les Californiens ont cru, plus et avant tous les autres, aux chim?res de cette ? nouvelle ?conomie ? : croissance perp?tuelle et richesse pour tous au coin de la rue. Avec le retour subit de la r?cession, du ch?mage et des d?ficits que l’on croyait ? jamais r?volus, le r?veil est douloureux. Il faut que quelqu’un paie la d?sillusion collective. Ce sera M. Davis. Sa d?ch?ance servira d’exutoire ? une population flou?e par sa propre cr?dulit?.

Le deuxi?me gouverneur r?voqu? de l’histoire du pays est un politicien de m?tier, ?lu contin?ment depuis trente ans, embl?matique du ? syst?me ? jusqu’? la caricature. D?pourvu de charisme et d’id?es, il est connu pour sa capacit? l?gendaire ? ? lever des fonds ? en vue de ses campagnes et pour la f?rocit? des guerres publicitaires qu’il d?cha?ne contre ses opposants. M. Schwarzenegger est son antith?se vivante : culturiste de formation, ancien ? M. Univers ?, inventeur de l’industrie du body-building, puis h?ros de films d’action gorg?s de muscles band?s et de tueries sans rime ni raison. Il n’a jamais brigu? de poste ?lectif ni ?t? membre de la moindre association civique ou politique. Il n’a pas m?me pris la peine de voter lors de la derni?re ?lection pr?sidentielle, pas plus d’ailleurs qu’? douze des vingt scrutins pr?c?dents. Le box- office a fait de lui un millionnaire. Bref, le profil id?al pour s?duire l’?lectorat largement d?politis? de Californie qui entend ? sortir le sortant ?, son gouverneur r??lu dix mois auparavant dans l’indiff?rence g?n?rale.

M. Schwarzenegger a surmont? sa pauvret? ? lui, les autres n’ont qu’? l’imiter. Son projet ? Balayer les ?curies d’Augias, c’est-?-dire celles de Sacramento. On voudrait en savoir davantage sur ce travail de nettoyage. Il r?plique qu’il a cent fois r?alis? l’impossible dans ses films d’action, qu’il est ? chef d’entreprise ? et qu’il ? veut rendre ? la Californie, qui lui a tant donn? ?. D?r?guler, d?sencadrer et d?monter les politiques publiques, afin de restituer ? au peuple ? l’argent qui lui est vol? par l’imp?t...

Sa d?cision de concourir contre Davis n’a rien du coup de t?te, m?me si elle fut annonc?e en ao?t dernier sur le show du bateleur de t?l?vision Jay Leno ? ? la surprise g?n?rale ?. Son absence d?lib?r?e de programme a ?t? d?ment test?e par des ? groupes t?moins ? r?unis d?s le mois de juin ? San Francisco, coeur ? progressiste ? de l’Etat, et dans la vall?e de San Fernando, un bastion conservateur. La strat?gie consiste ? contourner les m?dias traditionnels, surtout la presse ?crite, pour s’adresser directement ? au peuple ? par le truchement des stations de talk-radio et des ?missions t?l?vis?es de vari?t?s.

Il suffira d’ass?ner quelques r?pliques tir?es de ses films les plus c?l?bres et d’?viter qu’? Arnold ? (l’usage de son petit nom a ?t? test? lui aussi) ait ? prendre le moindre engagement qui d?voilerait l’inanit? r?actionnaire de son programme. L’acc?s ? M. Schwarzenegger, qui promet de ? botter les culs ? Sacramento ?, est donc boucl?. Tous les employ?s de sa campagne doivent signer des ? contrats de confidentialit? ? draconiens leur interdisant, sous peine d’amendes extravagantes, de livrer la moindre information sur leur chef.

C’est ainsi qu’? Arnold ? court-circuite les ?missions de t?l?vision ? s?rieuses ?, s’abstient de donner des conf?rences de presse, et boycotte m?me les d?bats publics avec les autres candidats majeurs, ? l’exception de la seule confrontation t?l?vis?e, pour laquelle... les d?batteurs disposent des questions ? l’avance. ? Arnold ?, invisible sur les plateaux des programmes politiques, est en revanche omnipr?sent sur les talk-shows les plus sirupeux, ronronnant chez Oprah Winfrey, rugissant sur le ? David Letterman Show ?, souriant et matinal sur le ? Today Show ?, paternel chez l’inamovible Larry King, de CNN. C’est le deuxi?me principe de sa strat?gie de non-campagne : passer par-dessus des m?dias californiens, pour les r?investir par le biais des m?dias nationaux en jouant ? fond la carte de la c?l?brit?.

Le dispositif d’? ?vitement m?thodique du politique ? est parachev? par la ? starisation ? de son ?pouse, la journaliste de NBC Maria Shriver. Membre du clan Kennedy, elle rassure. Sa pr?sence au-devant de la sc?ne, ses baisers appuy?s et ses ?loges sur ? le respect qu’Arnold voue aux femmes depuis trente ans ? vaudront r?ponse aux accusations d’atteintes sexuelles qui pleuvent sur son viril ?poux dans la derni?re ligne droite de la non-campagne.

? Ils ne cessent d’arriver ?, expliquait en 1994 un ancien gouverneur r?publicain, Pete Wilson, qui a dirig? M. Schwarzenegger. ? Ils ?, c’?tait les Mexicains, qu?mandeurs d’aide sociale, d?linquants en puissance, campant dans les ?coles et les h?pitaux publics, fardeau fiscal sans cesse plus pesant. Le nouveau gouverneur n’a pas repris ce genre de discours. Il a m?me jou? au maximum de son pass? d’?tranger et de son fort accent autrichien. Mais il a promis de revenir sur les lois ? laxistes ? en la mati?re. Inutile pour lui de trop en faire, son principal concurrent d?mocrate se nommait Cruz Bustamente...

? Le r?ve am?ricain continue ?...

M. Schwarzenegger avait appuy? le projet d’interdire aux clandestins et ? leurs enfants l’utilisation des ?coles et des h?pitaux publics. Cet humanisme s?lectif ne l’a pas emp?ch? de trouver en France des partisans ? lib?raux ?. Un tr?s placide d?put? du groupe UDF au Parlement europ?en, M. Jean-Louis Bourlanges, s’est m?me m?tamorphos? en groupie exub?rant de ? Terminator ? : ? C’est un faux conservateur. Au Royaume-Uni, c’est quelqu’un qui aurait ?t? lib?ral-d?mocrate, et en France, UDF. (...) C’est l’incarnation du r?ve am?ricain ! Elia Kazan est mort, mais le r?ve am?ricain continue. Il est l?(6) ! ?

A cela pr?s que le petit immigrant autrichien au nom impronon?able n’est pas un r?sistant du groupe Manouchian, mais le candidat des poss?dants qui, en moins de sept semaines, a lev? et d?pens? 22 millions de dollars, dont plus de 10 millions de sa fortune, pour acheter son dernier jouet : une r?sidence de gouverneur ? Sacramento. Le solde est venu de g?n?reux donateurs priv?s, ces fameux ? int?r?ts cat?goriels ? que M. Schwarzenegger a pourtant promis de pourfendre avec l’intr?pidit? de Conan le Barbare.

Avec 80 millions de dollars en soixante-dix jours, la campagne californienne a, une fois encore, battu tous les records. Si l’on en croit l’ancien porte- parole du pr?sident George W. Bush, M. Ari Fleischer, ce ne serait l? que l’expression de la ferveur populaire pour la vie civique : ? L’argent que les candidats l?vent pour notre d?mocratie est le reflet du soutien qu’ils recueillent dans l’ensemble du pays. ? A ce compte, la d?mocratie n’a jamais ?t? aussi vivante aux Etats-Unis...

Un ? coup d’Etat juridique ? de la Cour supr?me a port? M. Bush au pouvoir il y a trois ans. La Californie vient d’ajouter ? ce mod?le celui, cl? en main, du ? coup d’Etat m?diatique ?.

P.S.

(1) Lire ? D?mocratie ? l’am?ricaine ?, Le Monde diplomatique, d?cembre 2000.

(2) Upton Sinclair, La Jungle, M?moire du livre, Paris, r??d. 2003.

(3) Lire Greg Mitchell, The Campaign of the Century ; Upton Sinclair’s Race for Governor of California and the Birth of Media Politics, Random House, New York, 1992.

(4) Arnold Schwarzenegger, ? Arnie Speaks ?, Wall Street Journal, 24 septembre 2003.

(5) Greg Mitchell, op. cit.

(6) ? L’Esprit public ?, France-Culture, 12 octobre 2003

Article paru dans Le Monde Diplomatique, novembre 2003, pp.6-7.

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