Debating India

PAKISTAN

L’inqui?tant Dr Khan

Fran?oise Chipaux

Saturday 21 February 2004, by CHIPAUX*Fran?oise

p?re de la "bombe islamique" a reconnu sa responsabilit? dans la fuite de technologie nucl?aire. Pr?sent? comme un flambeur m?galomane, il conserve pourtant, au Pakistan, une aura de h?ros national.

Au pied des marches du mausol?e du sultan Mohammad Ghauri, fondateur de l’Empire musulman de Delhi, une r?plique (grandeur nature) du missile qui porte son nom est encadr?e de deux grands portraits peints : ? droite, le sultan, ? gauche, "le h?ros du Pakistan, le Dr Abdul Qadeer Khan". Comme l’indique une plaque, le mausol?e du Sultan, un des h?ros de la conqu?te musulmane de l’Inde, a ?t? "construit par le Dr Abdul Qadeer Khan, Hilal-i-Imtiaz -une d?coration pakistanaise-, en 1994-1995".

P?re de la "bombe nucl?aire islamique", directeur du programme de missiles Ghauri, le Dr Khan n’a jamais dout? de son importance, mais son association avec ce sultan v?n?r? est sans doute aussi une fa?on de r?gler ses comptes avec une Inde qu’il a d?finitivement reni?e en 1952. Depuis qu’il a accept? d’assumer seul, le 4 f?vrier, la responsabilit? des fuites de technologie nucl?aire au profit de l’Iran, de la Cor?e du Nord et de la Libye, pendant une quinzaine d’ann?es, Abdul Qadeer Khan a ?t? relev? de toutes ses fonctions et quasiment assign? ? r?sidence dans sa maison de fonction d’Islamabad.

N? le 27 avril 1936 ? Bhopal, aujourd’hui capitale de l’Etat indien du Madhya Pradesh, Abdul Qadeer Khan quitte sa terre natale ? l’?ge 16 ans, apr?s avoir v?cu de pr?s, ? en croire son biographe officiel, les affres de la sanglante partition du sous-continent en 1947. Bhopal a une large population musulmane et re?oit beaucoup de r?fugi?s cherchant ? ?chapper aux massacres g?n?ralis?s. "Je n’ai jamais oubli? comment, alors que je gagnais le Pakistan, un garde-fronti?re indien a arrach? de ma poche le stylo que m’avait donn? mon fr?re pour me r?compenser de mon succ?s aux examens", affirmera-t-il, plus de quarante ans apr?s les faits, sur yespakistan.com, un site de Pakistanais ?migr?s. Il conserve chez lui une grande peinture murale de ce qui se veut le dernier train ? avoir travers? la fronti?re, laissant derri?re lui un cort?ge sanglant.

C’est quatre mois apr?s la premi?re explosion nucl?aire indienne, en mai 1974, qu’il ?crit au premier ministre pakistanais Zulficar Ali Bhutto pour lui offrir ses services. Ce dernier n’a jamais cach? sa volont? de faire jeu ?gal avec l’Inde, et sa comparaison est rest?e c?l?bre : "Si l’Inde construit la bombe, nous mangerons de l’herbe ou des feuilles, nous aurons m?me faim, mais nous en aurons une. Nous n’avons pas d’alternative, bombe atomique contre bombe atomique."

En janvier 1972, quelques mois apr?s son ascension au pouvoir, M. Bhutto convoque, ? Multan, une conf?rence des scientifiques pakistanais avec pour agenda : construire la bombe. Il promet de leur fournir toutes les facilit?s et l’argent n?cessaires pour obtenir ce qu’il appelle d?j? "la bombe islamique". En plein boom p?trolier, les Etats arabes comme l’Arabie saoudite ou la Libye n’h?sitent pas ? mettre la main au porte-monnaie. Dans un discours flamboyant, bien ? son image, le bouillant colonel Mouammar Kadhafi affirme, enthousiaste, ? l’issue du sommet islamique de Lahore, en 1974 : "Nos ressources sont les v?tres."

Abdul Qadeer Khan observe les choses depuis les Pays-Bas. Il a fait du chemin depuis son arriv?e ? Karachi et sa licence de sciences ? l’universit? de la m?me ville. Apr?s avoir appris l’allemand dans le but de poursuivre des ?tudes ? l’?tranger, il est parti ? Berlin, puis a pass? une ma?trise d’ing?nierie ? l’universit? de technologie de Delft, en Hollande, et un doctorat d’ing?nierie en m?tallurgie physique ? l’universit? de Louvain, en Belgique. Il travaille, depuis 1972, avec le consortium anglo-germano-hollandais Urenco, qui g?re une usine d’enrichissement d’uranium ? Almelo, en Hollande.

Son offre tombe ? pic. Zulficar Ali Bhutto tient son homme. Il le fait rentrer et n’h?site pas ? lui donner, en juillet 1976, le contr?le total de l’Engineering Research Laboratory (ERL), laboratoire qui travaille sous la supervision de l’Agence pakistanaise de l’?nergie atomique (PAEC). Mais Abdul Qadeer Khan ne l’entend pas ainsi. Il veut son ind?pendance et n’h?site pas ? d?nigrer par ?crit ses coll?gues, qu’il fait ?carter pour avoir sa propre ?quipe. L’homme d?borde d’ambition, sait ce qu’il veut et comment y arriver. "Il a apport? avec lui une centrifugeuse d?saffect?e, des plans, les noms de compagnies qui fournissent le mat?riel ? Urenco, de la technologie", raconte Shahid-ur Rahman, auteur d’un livre sur le programme nucl?aire pakistanais.

Jusqu’? aujourd’hui, le scientifique refuse de reconna?tre ses "emprunts" ? Urenco, pour lesquels il a ?t? condamn? par contumace aux Pays-Bas, en 1983, ? quatre ann?es de prison, avant que le jugement soit annul? en appel deux ans plus tard pour vice de forme. "Tout juste reconna?t-il avoir apport? quelques composants", affirme M. Rahman. Cette exp?rience lui laisse un go?t amer et il accusera souvent l’Occident de vouloir monopoliser ? son seul profit la technologie nucl?aire. "Ses transferts ? l’Iran, ? la Cor?e du Nord, ? la Libye s’inscrivent sans doute aussi dans sa volont? et son orgueil de prouver ? l’Occident qu’il pouvait briser son monopole", affirme une de ses connaissances. Nationaliste intransigeant, il n’est pas, pour ses amis, un islamiste militant. "Il est mari? ? une ?trang?re, ses filles ne portent pas le voile, et il ne s’est jamais cach? d’appr?cier ? l’occasion un peu d’alcool", assure l’un d’eux.

En 1976, le Dr Khan veut aller vite et ne s’embarrasse pas de scrupules. "Il d?cide d’acheter tout ce qui est possible sur le march? et de ne fabriquer localement qu’en dernier ressort. Ses ?quipes sillonnent le monde pour faire leurs emplettes ; des compagnies ?crans sont cr??es au Proche-Orient, en Extr?me- Orient", raconte encore M. Rahman, qui ajoute : "Quand les ambassades occidentales arr?tent de d?livrer des visas aux scientifiques pakistanais, les directeurs des compagnies europ?ennes ou am?ricaines sont invit?s en Turquie, ? Duba?, ? Singapour ou ? Hongkong pour discuter de contrats lucratifs."

"J’ai pleinement profit? de la volont? des compagnies occidentales de faire des affaires", affirmera un jour le Dr Khan dans une interview. Personne, alors, ne cherche ? savoir comment il op?re. Il a les coud?es d’autant plus franches que son projet avance. En 1980, le laboratoire du Dr Khan a d?j? mille centrifugeuses. Impatient, il accuse une nouvelle fois ses coll?gues de l’Agence atomique (PAEC) de ne pas lui fournir le gaz n?cessaire ? l’enrichissement de l’uranium. "Tous les jours il se rendait chez le g?n?ral Zia ul-Haq pour d?noncer Munir Ahmad Khan -directeur de la PAEC-", raconte M. Rahman.

Le g?n?ral Zia, qui a renvers? Ali Bhutto, est aussi impatient que lui d’avoir la bombe. En 1981, Zia r?compense Abdul Qadeer Khan pour sa premi?re production d’uranium enrichi en donnant au laboratoire, install? ? Kahuta, ? 40 kilom?tres d’Islamabad, le nom de "Khan Research Laboratory" (KRL), qu’il a conserv?. En 1984, le Dr Khan teste ? froid sa premi?re bombe, quelques mois, semble-t-il, apr?s un test similaire op?r? par la PAEC, ? qui le g?n?ral Zia a aussi donn? l’ordre de d?velopper la bombe.

Le Dr Khan, qui jouit d?j? dans l’establishment pakistanais de la plus haute estime - il est le citoyen le plus d?cor? du pays -, continue son ascension avec la production du missile Ghauri. Alors que la PAEC se rend en Chine pour obtenir le missile M. 11, qui deviendra au Pakistan le "Shaheen", Abdul Qadeer Khan va en Cor?e du Nord, o? il obtient le "Nodong", qui devient le "Ghauri". C’est ? cette occasion qu’il aurait livr? des ?quipements et de la technologie nucl?aire ? Pyongyang. "La priorit? est d’avoir un missile, personne ne regarde ? quel prix", affirme un ex-g?n?ral. Le Ghauri, avec une port?e annonc?e de 1 500 km, est test? le 6 avril 1998. Nouvelle heure gloire pour le Dr Khan, quelque sept semaines avant les tests nucl?aires de mai. Depuis, des r?pliques du Ghauri, grandeur nature, fleurissent ? tous les carrefours des villes Pakistanaises.

C’est qu’Abdul Qadeer Khan sait se vendre et d?pense beaucoup pour construire son image. "Il m’a offert de l’argent, des voyages en Europe, une maison, juste pour me faire ?crire sur lui ce qu’il voulait", raconte un journaliste pakistanais qui a refus? l’offre. Certains n’ont pas eu les m?mes scrupules, et aujourd’hui beaucoup sont interrog?s sur les largesses re?ues. Selon un officiel pakistanais cit? par le quotidien The News, le Dr Khan aurait d?pens?, depuis 1988, environ 1 million d’euros pour financer des ?v?nements m?diatiques destin?s ? promouvoir son image de p?re de la "bombe islamique".

Au lendemain des six explosions nucl?aires de mai 1998 - dont cinq (les meilleures selon un sp?cialiste) provenaient de la PAEC et une seulement de KRL -, le professeur Samar Moubarakmand, de la PAEC, est accueilli comme un h?ros. Le Dr Khan, de son c?t?, d?ploie tous ses contacts m?diatiques pour faire revenir sur lui les feux de la rampe. Lors d’une conf?rence de presse mouvement?e, ses aides multiplient les offres d’anecdotes ? la gloire de leur patron. Le "bon Dr Khan" a aussi financ? sans compter des ?uvres charitables, des instituts ?ducatifs et, bien s?r, ses amis. "Sur une simple lettre d’appel ? l’aide, il m’a offert un local ? Islamabad pour abriter mon organisation", raconte un responsable d’une ONG (organisation non gouvernementale) qui n’a aucun lien avec le Dr Khan.

Ce dernier a sa propre ONG, Sachet (Soci?t? pour l’avancement de la sant?, l’?ducation, la formation des communaut?s), qu’il a financ?e largement, si l’on en juge par la taille de son si?ge ? Islamabad. Sachet ?tait, il est vrai, dirig?e par la deuxi?me femme du Dr Khan, Rakhshinda Perveen, dont il a divorc? en octobre 2003. Celle-ci, qui n’a pas pour l’instant r?apparu ? son domicile et qui serait interdite de sortie du Pakistan, avait pour habitude de se rendre tous les mois ? Duba?, raconte une source proche qui veut garder l’anonymat. "C’est l? qu’ils se rencontraient, car le Dr Khan ne venait jamais chez elle ? Islamabad." Le Dr Khan est mari?, depuis son s?jour aux Pays-Bas, ? Hendrina, une N?erlandaise de passeport britannique (parce que n?e en Zambie), dont il a deux filles, Dina et Aisha. Selon les enqu?teurs pakistanais, le Dr Khan se serait rendu quarante-quatre fois ? Duba? en quatre ans. Lors de son interrogatoire, il aurait reconnu poss?der dans l’?mirat un compte en banque sous l’identit? d’un pr?te-nom.

Connues des autorit?s pakistanaises au moins depuis 2000, ? la suite d’un audit effectu? au laboratoire KRL, les irr?gularit?s financi?res du Dr Khan se montent ? plusieurs millions de dollars. "Depuis vingt-cinq ans, le Dr Khan a mani? entre 5 et 10 milliards de dollars, et personne ne lui a demand? de comptes", affirme un connaisseur du programme nucl?aire. "Chacun sait qu’il payait parfois deux fois le prix des ?quipements dont il avait besoin, mais il affirmait que c’?tait la ran?on pour les obtenir, et personne ne disait rien."

Visiblement le Dr Khan ne faisait pas de diff?rence entre l’argent de KRL et son argent personnel. "Il a toujours agi pour le pouvoir, l’argent, la gloire", dit de lui le professeur A. H. Nayyar, physicien. Le pouvoir, il l’avait ? KRL et bien au-del?, tant il s’?tait rendu indispensable. M?galomane, il circulait depuis tr?s longtemps avec une escorte et un convoi plus impressionnant que celui du chef de l’Etat. Invit? d’honneur de multiples galas de charit? et de s?minaires divers, son arriv?e ne passait jamais inaper?ue et il cultivait sa haute silhouette aux cheveux grisonnants.

L’homme est entier, dans ses amiti?s comme dans ses haines. "Pour ses amis, rien n’?tait trop beau, raconte l’un d’eux, et il pouvait m?me vous donner une maison. Mais, de la m?me fa?on, son hostilit? ? l’?gard de ses ennemis ?tait extr?me, et il n’avait de cesse d’essayer de les d?truire", ajoute-t-il. Cette attitude explique pour une large part la duplication tr?s on?reuse du programme nucl?aire pakistanais entre KRL et la PAEC. G?n?reux, l’homme ne s’est toutefois pas oubli? et a su favoriser ses proches. Son ex-gendre, Noman Shah, est devenu par la gr?ce de son union avec Dina - dont il a rapidement divorc? - un tr?s riche associ? des fructueuses affaires de KRL, ce qui risque de lui valoir quelques ennuis.

Le Dr Khan lui-m?me, sur son seul nom, a obtenu des permis de construire pour des terrains normalement inconstructibles, sur les bords du lac Rawal, o? il s’est fait b?tir une villa qui ne manque pas de charme. Il en poss?derait une demi-douzaine d’autres ? Islamabad, bien qu’il soit difficile de d?nouer l’?cheveau de ce qui appartient ? KRL ou ? son fondateur. Le p?re de la bombe serait aussi associ? ? diverses affaires, comme un h?tel, un restaurant chinois, un bowling ? Islamabad. Selon l’enqu?te officielle, il a aussi un h?tel ? Tombouctou, au Mali, qui porte le nom de sa femme, le Hendrina Khan Hotel.

Derri?re les fen?tres de sa maison de fonction, sur les bords des collines de Margalla, ? Islamabad, l’homme m?dite sans doute sur l’ingratitude humaine. "Il souffre, confie une de ses connaissances, d’?tre enferm? comme un paria", lui qui reste, pour l’immense majorit? des Pakistanais - dont le pr?sident Pervez Moucharraf -, un h?ros national. Un h?ros national avec des secrets nationaux qui le prot?gent tout autant qu’ils le menacent.

See online : http://www.lemonde.fr/web/imprimer_...

P.S.

Article paru dans Le Monde, ?dition en ligne du 21 f?vrier 2004.

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