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INDE

Arundathi Roy, l’?criture militante

Patrick de Beer

Monday 2 December 2002, by DE BEER*Patrick

Article paru dans Le Monde, ?dition du 02 d?cembre 2002.

Dans ses livres et ses essais, l’auteure indienne du "Dieu des petits riens" combat le fondamentaliste hindouiste, la politique de George Bush et la mondialisation.

Simple, directe, charmeuse, ce petit bout de femme aux cheveux noirs et courts, v?tue comme une ?tudiante avec ses jeans brod?s ? pattes d’?l?phant, a plus l’air d’une gamine que d’une auteur a succ?s. Pourtant c’est bien elle qui, d?s son premier roman, Le Dieu des petits riens, a d?croch? le prestigieux Booker Prize et est devenue une militante ?cout?e, qu’elle lutte pour la d?mocratie en Inde ou qu’elle s’insurge contre l’aventurisme am?ricain au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Elle, qui n’a pas peur de prendre des risques quand elle se collette aux puissants, aux multinationales ou aux extr?mistes, ne se d?crit pourtant pas comme une baroudeuse, mais comme une "correspondante de paix terrifi?e, dou?e non pas d’h?ro?sme mais d’instinct de survie".

Alors, pamphl?taire ou ?crivaine ? N?e d’une m?re chr?tienne syriaque du Kerala - elle a ? peine connu son p?re bengali - Arundathi Roy refuse de se laisser enfermer dans des bo?tes par un monde qui ne cesse de forcer ? des choix. Elle pense que "ce n’est pas parce qu’on a ?crit un roman qu’on doit continuer ? le faire toute sa vie". Enfant, elle ?tudiait Shakespeare tout en ?coutant le kathakali le soir ; ?duqu?e en anglais mais parlant malayalam et hindi, elle refuse de s?parer les grands et les petits riens, la litt?rature et l’?criture militante. Ce qui ne l’emp?che pas de consid?rer qu’un roman ne doit pas ?tre un message politique : "Un roman, c’est sacr?, je ne veux pas l’utiliser ? d’autres fins. C’est un morceau de philosophie, un moyen de r?fl?chir sur le monde."

Le Dieu des petits riens n’en est pas moins politique. Il d?peint une soci?t? rurale oppressante, cloisonn?e en castes, clans, cultes qui incitent ? la transgression des valeurs ?tablies. Mais c’est aussi un roman sonore dans lequel Arundathi Roy tropicalise l’anglais, le force ? accepter ce qu’elle veut exprimer dans son malayalam. Ce foisonnement dissimule n?anmoins l’influence qu’ont eue sur elle ses ?tudes d’architecture. Elle y a puis? un sens de la forme, car "une histoire n’est rien si on ne sait pas la structurer, la raconter". En m?me temps, elle y a appris la politique, ? voir le monde en observant comment les villes sont planifi?es pour diviser les citoyens, marginaliser les pauvres, asseoir la domination des puissants.

Son recueil d’essais, The Algebra of Infinite Justice, comme ses propos, ciblent clairement les maux qu’elle combat. Elle s’est engag?e aux c?t?s des paysans du Madhya Pradesh expuls?s pour la construction du barrage g?ant de Narmada, destin? ? produire de l’?lectricit? pour les villes, pas pour les villages. Elle a laiss? exploser sa col?re contre les essais nucl?aires indiens - et pakistanais - et l’imb?cile vanit? chauvine qui les a accompagn?s. Elle d?nonce avec vigueur la mont?e dans son pays d’un fascisme hindouiste dont sont victimes les musulmans et, ? travers eux, une d?mocratie indienne fond?e sur la la?cit?. Elle pourfend la "mondialisation des multinationales" qui suscite la d?sillusion et les frustrations de laiss?s-pour-compte. Enfin, ses mots tr?s durs pour la politique du pr?sident Bush ont, par leur violence, souvent choqu? (Le Monde du 15 octobre 2001).

L’EUROPE, "CANICHE" DE L’AM?RIQUE

Elle les assume et entend s’expliquer."Je ne dis pas que la mort de 3 000 personnes dans le World Trade Center n’est pas un mal. Mais qu’en est-il de tous ceux qui ont ?t? tu?s ? travers le monde par la guerre ou le terrorisme ? Pourquoi leur mort aurait-elle moins de valeur ?", a-t-elle expliqu? au Monde lors d’un r?cent passage ? Paris, o? elle ?tait invit?e ? la Sorbonne."Quand Ben Laden a attaqu?, il a expliqu? que tous les citoyens ?taient responsables des actes de des actes de leur gouvernement. Mais quand la coalition contre le terrorisme; leur a r?pondu ? ces actes de terreur, elle a aussi fait payer aux citoyens les agissements de leur gouvernement. C’est ? chaque fois la m?me logique alors que, dans un cas, il s’agit de dirigeants ?lus et, dans celui de l’Irak, d’une dictature". Ainsi a-t-elle d?crit Ben Laden - "ce vieil acolyte de la CIA" - comme "le secret de famille de l’Am?rique", "le double noir de son pr?sident", "le rejeton d’un monde ravag? par la politique ?trang?re de l’Am?rique, sa diplomatie de la canonni?re". Arundathi Roy met en garde les Europ?ens : "Il est important pour le monde que vous cessiez de vous comporter comme le caniche de l’Am?rique."

Ce langage pugnace, appliqu? aux r?alit?s indiennes, lui a m?me valu une journ?e symbolique en prison dans son pays. N?e en Assam, Arundathi Roy a ?t? ?duqu?e au Tamil Nadu, mari?e ? un Goanais puis ? un Pendjabi et vit aujourd’hui ? Delhi. L’unification forc?e de son pays sous la menace du fondamentalisme hindouiste l’horrifie.

"Mon monde est mort, s’?crie-t-elle, un gouvernement raciste et sectaire pousse en sous-main ? des pogromes anti-musulmans, comme au d?but de 2002 au Gujarat". Pour faire oublier des difficult?s ?conomiques, et une privatisation des services publics qui s’apparente, selon elle, ? la privatisation des droits de l’homme, il faut donner aux masses un ennemi, un exutoire, les musulmans.

"Allons-nous continuer ? vivre avec ce genre de terreur ? ", demande-t-elle face ? une Inde o? l’on ne fait plus grand cas de la non-violence et qui lui para?t devenue un lieu "tr?s effrayant". Elle parle de "l’horreur de discuter avec des gens qui disent des choses horribles" et qui sont souvent d’anciens amis.

Mais Arundathi Roy n’a aucune intention de quitter sa terre natale pour rejoindre la cohorte d’?crivains indiens de l’?tranger, comme Salman Rushdie. "Je ne peux pas aller m’acheter une vie ailleurs. Ce n’est pas parce que j’adore l’Inde, mais je fais partie de la biodiversit?, avec les oiseaux ou les poissons. Et puis, l? o? je vis, il est important d’?tre un hooligan, un citoyen qui d?range. Il faut se servir de sa libert?, sinon on vous la reprendra ! "

P.S.

Le Dieu des petits riens, traduction de Claude Demanuelli, collection "Du monde entier", Gallimard, 400 p., 19,90 ? , r??d. "Folio".

Le Co?t de la vie, traduction de Claude Demanuelli, collection "Arcade", Gallimard, 182 p., 14,94 ?.

The Algebra of Infinite Justice, Penguin, 352 p., ? para?tre chez Gallimard. Lire aussi : The God of Small Things,

L’hybridit? c?l?br?e, ouvrage dirig? par Fran?ois Gallix, Mallart, 214 p., 16 ?.

Biographie

1959 : Naissance d’Arundathi Roy en Assam.

1981 : Dipl?m?e de l’Ecole d’architecture de Delhi.

1993 : Premier article politique.

1997 : "Le Dieu des petits riens"

2002 : "The Algebra of infinite justice".

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