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Environnement

L’Inde craint le coup de bambou

Pierre PRAKASH

Tuesday 23 December 2003, by PRAKASH*Pierre

Article paru dans Lib?ration, ?dition du mardi 23 d?cembre 2003.

La floraison de la tige tous les quarante-huit ans d?clenche des catastrophes.

New Delhi de notre correspondant

C’est un v?ritable effort de guerre. Un plan d’action qui mobilise six minist?res f?d?raux, six gouvernements r?gionaux, la Commission au Plan et au moins deux centres de recherches publics, le tout r?uni en un Comit? pour la gestion de la floraison du bambou. Car l’ennemi qui fait si peur ? l’Inde ces temps-ci a la forme de la tige verte dont on fait des ?tag?res : le bambou, ou plus pr?cis?ment sa fleur Melocana baccifera, vari?t? plus connue en Inde sous le nom de bambou muli, que l’on trouve surtout dans les Etats du nord-est du pays. Cette vari?t?, qui recouvre quelque 18 000 des dix millions d’hectares de bambouseraies indiennes, ne fleurit que tous les quarante-huit ans. Mais si elle se fait longtemps attendre, la fleur, quand elle se montre, d?clenche syst?matiquement une s?rie de catastrophes. ? Quand le bambou fleurit, la famine, la mort et la destruction ne sont jamais loin ?, clame un vieux dicton du Mizoram, l’Etat qui compte les plus vastes bambouseraies du pays. Or la prochaine floraison du bambou muli est imminente : entre 2004 et 2007 selon les pr?visions. Une seule solution pour ?viter le d?sastre : abattre la totalit? des for?ts avant que les plants ne fleurissent.

Ecosyst?me. Pour des raisons qui laissent toujours les scientifiques perplexes, certaines vari?t?s de bambous sont r?gl?es comme des horloges suisses. Si bien qu’apr?s des d?cennies de croissance v?g?tative, des for?ts distantes de centaines de kilom?tres se mettent subitement ? fleurir en m?me temps. Or, quand ce bambou fleurit, il meurt. R?sultat : des milliers d’hectares jonch?s de tiges pourrissantes, ce qui perturbe l’?cosyst?me. Les populations locales se retrouvent aussi priv?es d’une importante ressource naturelle, le bambou ?tant utilis? pour les constructions, l’artisanat, le bois de chauffe, etc. Une fois ? terre, le bois est tr?s vite inutilisable pour l’industrie (papeterie, mobilier). Selon les estimations, si rien n’est fait, la floraison 2004-2007 repr?senterait des pertes de l’ordre de douze milliards de roupies (environ 220 millions d’euros).

Pire, les graines qui tombent ? terre attirent les rongeurs, lesquels se multiplient ? tout-va. D?s les premi?res pluies, les graines germent et les rats s’attaquent alors aux cultures alentour, provoquant des famines. Selon les archives gouvernementales, lors des deux derni?res floraisons du bambou muli (1911-1912 et 1959-1960), entre 10 000 et 15 000 personnes sont, ? chaque fois, mortes de faim. En 1978, lors de la floraison d’une autre vari?t? (Bambusa tulda ou bambou pecca), plus de 2,5 millions de rats ont ?t? tu?s. Les r?percussions peuvent aussi ?tre politiques : en 1959, la famine avait provoqu? la cr?ation d’un mouvement s?paratiste dans l’Etat du Mizoram, qui lutta contre la souverainet? indienne pendant pr?s de trente ans...

Dans ce contexte, on comprend pourquoi New Delhi tient cette fois ? prendre les devants. Cette op?ration d’abattage n’est pas une mince affaire, d’autant que plus de la moiti? des for?ts de bambou muli se trouve dans des zones recul?es, inaccessibles par les r?seaux routiers et ferroviaires. Le gouvernement semble avoir renonc? ? la possibilit? de s’occuper ? temps de ces for?ts, concentrant ses efforts sur les dix millions de tonnes plus faciles d’acc?s. Mais, m?me en divisant le probl?me de moiti?, l’exercice logistique reste colossal. Dans les zones concern?es, des ? comit?s du bambou ? ont ?t? cr??s ? tous les ?chelons administratifs afin de mieux coordonner les efforts.

D?bouch?s. Pour ajouter ? la complexit? du probl?me, le bambou est prot?g? par la loi sur les for?ts, et ne peut donc ?tre coup? sauvagement, m?me par le gouvernement. Avant toute chose, il faut modifier la loi pour faire du bambou un ? produit agricole ?. Se pose ensuite la question du transport des millions de tonnes de bois coup?, un dossier qui mobilise le minist?re des Routes, charg? de restaurer le r?seau dans les Etats du nord-est, et le minist?re des Transports ferroviaires, qui devra mobiliser des trains pour acheminer les chargements aux quatre coins du pays.

Apr?s avoir tent? de trouver des d?bouch?s industriels pour les surplus, le Comit? a d?cid? que le bois serait vendu aux ench?res au jour le jour. Il vient aussi de demander au gouvernement f?d?ral de lever les quotas sur les exportations de cette esp?ce prot?g?e, pour ?couler les stocks. Reste enfin la question ?cologique : que faire des terrains d?frich?s ? Pr?voyante, la commission sp?ciale charg?e de ce dossier conseille de ne pas replanter du bambou muli, mais des for?ts mixtes. Histoire d’anticiper la floraison de 2055.

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