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Les fausses ic?nes de l’Inde

Alexandre ADLER

Wednesday 21 January 2004, by ADLER*Alexandre

Le Forum social de Bombay s’ach?ve aujourd’hui...

Arundhati Roy-Mohandas Karamchand Gandhi, deux statues - l’une gigantesque, l’autre plus proche d’un tanagra - dominent encore la sc?ne indienne, au moins dans l’esprit brumeux des Fran?ais et tout particuli?rement de nos altermondialistes que je pr?f?re, pour ma part, toujours appeler antilib?raux, ces importants que l’on s’obstine sur les rives de la Seine ? prendre, on ne sait trop pourquoi, au s?rieux. Nous voudrions, ? titre d’exercice ? anti-antimondialiste ?, d?boulonner devant vous ces deux monuments, devant vous non tant par simple esprit de m?chancet? critique, que pour mieux d?gager la perspective et faire comprendre ce qu’est vraiment l’Inde en devenir que nous voyons poindre, et que nous devrions accueillir avec enthousiasme.

On pr?sente volontiers dans l’histoire le couple Gandhi-Nehru comme l’association infrangible de deux volont?s voisines et conjointes. S’il est vrai que Nehru demeura toujours convaincu de mettre un genou en terre face au prestige charismatique de la ? Grande Ame ? (le Mahatma), ? Bapu ? pour ses amis, s’il est non moins vrai que Gandhi choisit l’alliance avec Nehru pour allier ? son grand dessein les ?lites lib?rales-socialistes du pays, il n’y avait en r?alit? pas de v?ritable convergence entre les deux hommes. Ou plut?t s?rions : Gandhi, avocat d’assises, form? ? la rude ?cole du Temple Bar de Londres, est, tout comme Nehru, lui-m?me sorti du cycle humaniste Harrow-Oxford ? l’instar de Winston Churchill, convaincu de la sup?riorit? des libert?s politiques britanniques et de l’Etat de droit. C’est cette conviction qui fera verser des larmes ? ? Bapu ? devant les ruines du Blitz ? Londres en 1940. Mais ici les divergences commencent : Gandhi est un populiste inv?t?r? qui a choisi de redonner vie ? la posture du sage ?ternel, le sadhu, pour mieux manifester la voie nouvelle dans laquelle il veut engager l’Inde tout enti?re.

Toutes les d?n?gations ult?rieures n’emp?cheront pas que le mod?le esquiss? par Gandhi exclut implicitement les musulmans, les modernistes parsis et anglo-indiens et, ? l’autre p?le de la soci?t?, les parias du Dr Ambedkar. Nehru qui n’en peut mais aurait fait ? ceux-ci les concessions n?cessaires, s’il n’avait pas ?t? contraint par l’?nergie populiste et perverse de son chef qui utilise d?s 1935 le suffrage universel comme une massue contre les minoritaires.

A trois reprises, dans la fin de cette ?pop?e, le coq chantera comme dans l’Evangile et, saint Pierre de l’Inde moderne, Gandhi reniera sa parole. D?mocrate affirm?, il croit n?anmoins n?cessaire, en 1941, pour absorber les tendances n?ofascistes de son rival bengali Subas Chandhra Bhose, de prendre les devants lui-m?me d’une future collaboration avec les envahisseurs japonais : c’est la campagne ? Quit India ? qui fait long feu, mais conduit ? l’internement pour trois ans de la direction du Parti du Congr?s qui, sans cela, aurait pu d?s ce moment, gouverner le pays avec l’assentiment de Londres.

En 1946, ? la conf?rence de Simla, Gandhi emp?che encore Nehru de faire la moindre concession sur la structure unitaire du nouvel Etat indien au moment o? la Ligue musulmane pouvait encore transiger. Enfin, ?pouvant? par les cons?quences de ses actes, Gandhi se livre ? des gr?ves de la faim d?sesp?r?es pour faire arr?ter les massacres intercommunautaires ? Calcutta, tout en retardant la reconnaissance n?cessaire de l’Etat pakistanais au nom d’un id?al d’unit? que ses id?es v?ritables pouvaient moins que tout autres favoriser.

Apr?s sa mort, un Nehru lib?r? de son influence saura peu ? peu gu?rir les plaies ouvertes de l’Inde ind?pendante au nom d’une strat?gie de d?veloppement. Mais en outre Nehru, chaque fois qu’un carrefour se pr?sentait, avait une bien meilleure spontan?it? : il ?tait d?sireux, en 1941, de s’entendre avec la Grande-Bretagne lorsque l’envoy? de Churchill, le travailliste de gauche Stafford Cripps, eut fait des propositions d’autogouvernement de l’Inde qui ?taient parfaitement acceptables ; il ?tait pr?t ? accorder ? Jinnah une sorte de minorit? de blocage musulmane sur un gouvernement unitaire de l’Inde. Il accepta mieux que tout autre chef de gouvernement indien avant Inder Gujral, dans les ann?es 90, la r?alit? d’un Etat pakistanais dont il confiait sagement au temps le soin de valider (ou non) l’existence probl?matique.

Ces divergences demeur?rent longtemps m?connues de l’opinion, en revanche personne ne peut nier l’opposition presque absolue entre le mod?le de r?gression protectionniste et artisanale du Mahatma et l’ambition industrielle et technologique d’un Nehru, l?gitimement fier des deux prix Nobel de physique que l’Inde avait d?j? donn?s au monde avant son ind?pendance. Les convenances de l’ind?pendance et la trag?die de l’assassinat de Gandhi ont longtemps jet? leur ombre sur ces divergences, pourtant fondamentales pour l’avenir du sous-continent. Il faut donc, et ce sera mon seul hommage, ?tre reconnaissant ? Arundhati Roy d’avoir exacerb? le conflit latent, pr?sent dans la matrice de l’ind?pendance indienne, afin de mieux le rendre visible.

Le grand ?crivain anglophone du Kerala, n?e de l’entente tr?s provisoire d’un p?re brahmane hindou et d’une m?re chr?tienne assyrienne, est en effet, tout comme Gandhi, quelqu’un qui a du mal ? se situer dans l’Inde des castes en voie de modernisation. Comme son mod?le, elle pr?ne une r?gression au stade artisanal agraire en combattant le symbole m?me de l’ambition prom?th?enne du brahmane cachemiri qu’?tait, pour le meilleur (la lucidit?) et le pire (le snobisme inextinguible) Jawaharlal Nehru. Son radicalisme anti?conomique permet donc de faire pr?cipiter chimiquement, ? l’oppos? de tout ce qu’elle raconte, le modernisme indien v?ritable. Celui-ci sera immanquablement antiutopique, respectueux de la pluralit? des mondes, modernisateur sur le plan industriel et sainement vulgaire sur le plan esth?tique. Qui ne d?teste, en effet, le syst?me des castes en Inde, qui ne d?teste le fanatisme religieux de part et d’autre de la barri?re entre Indiens et musulmans pakistanais, et qui ne d?teste, malgr? le statut ?lev? de la femme dans la litt?rature, le machisme ambiant trop souvent r?pandu depuis Peshawar jusqu’? Cox Bazar ? Mais, pour qui croit que le salut de l’Inde repose entre autres sur le maintien de la d?mocratie britannique h?rit?e de Westminster, il est non moins ?vident que la modernisation passe par une phase interm?diaire, pluraliste, de respect relatif des diff?rences et des traditions. Lorsque Mme Roy, qui ne peut pas se rep?rer dans le syst?me des castes, attaque au vitriol le mariage hindou, elle rencontre les applaudissements du public occidental, mais elle ne r?sout rien chez elle, o? la liquidation progressive du syst?me le plus rigide passe en r?alit? d’abord par la reconnaissance politique des castes petites et moyennes, alli?es aux musulmans contre le pouvoir brahmane, bien plus que par les proclamations hypocrites d’?galit? d?menties chaque jour par la r?alit? sociale.

De m?me, la v?ritable insertion des musulmans passe par l’?conomie de march? et la reconnaissance sans ambigu?t? de la l?gitimit? du Pakistan. Enfin la paix commence ? se faire par ce cin?ma populaire que r?prouvent les pareils d’Arundhati Roy, les nanars sympathiques et chaleureux de ? Bollywood ? (les studios de Bombay) et de ? Lollywood ? (l’?quivalent local pakistanais ? Lahore) !

Ce cin?ma-l? oppose ? la partition de 1947 la permanente copulation d’acteurs et d’actrices hindous et musulmans, qui tous ont renonc? aux saris et aux pyjamas pour des jeans bien serr?s, des d?bardeurs et des d?collet?s pigeonnants. En ce moment m?me, l’explosive Urmila Matondkar a visit? Lahore dans cette tenue pour y enregistrer une chanson ? la gloire de ? la paix ? et ? de l’amour ?, coproduite par l’Indien Prahlad Kakkar et le Pakistanais Saquib Malik. Cette brave jeune starlette fait plus pour la paix que le pr?chi-pr?cha tiers-mondiste des derniers ?mules de Gandhi. Les fabricants de soft-ware de Bangalore, les petits g?nies ?lectroniques de Bombay font eux aussi davantage pour le d?mant?lement effectif du syst?me des castes, tant il est vrai que le monde avance par ce qu’il y a de plus avanc? sur le plan technologique et par la m?ritocratie qui prime les bons en maths mal n?s sur les pandits mal d?gourdis.

Certes Gandhi a ?t? adul? par le triste Romain Rolland, pacifiste, antis?mite et suiviste du Moscou stalinien (il aurait pu faire un tr?s beau symbole de l’actuel sommet de Bombay). Certes Arundhati Roy a re?u en grande pompe le Booker Price, l’?quivalent de notre Goncourt... ? Londres. Les Anglais les plus conservateurs, depuis le vice-roi Curzon, aiment bien ce qu’il y a d’archa?que en Inde : ils jouissent du spectacle bigarr? du Durbar, de la pauvret? poignante des oubli?s de Dieu. Mais ils n’ont jamais honor? ces Indiens vraiment remarquables qui, au lieu de s’enfermer dans les songes creux d’hier, ont fait l’Inde moderne depuis les romanciers bengalais de langue anglaise qui ont acclimat? le roman russe en Inde ; ? la fin du XIXe si?cle, Tagore, le plus grand d’entre eux, re?ut lui aussi un prix Nobel qui fit faire la grimace ? Bernard Shaw ; ils n’ont pas davantage honor? les industriels et les ing?nieurs qui assurent, notamment ? coups de barrages et bient?t d’OGM, le rel?vement ?conomique du sous-continent, ils n’honorent toujours pas ces h?ros militaires anonymes qui, d’el-Alamein ? Imphal, ont d?fendu les fronti?res de l’Empire britannique avec abn?gation.

C’est cette ligne de force occidentaliste et productiviste, antijaponaise et anglophile, qui va permettre par la r?conciliation de l’Inde et du Pakistan la r??mergence d’un p?le fondamental de notre humanit? au premier rang du XXIe si?cle. Constatons, sans aigreur excessive, qu’une fois de plus nos antilib?raux auront choisi avec un go?t tr?s s?r, sur un terrain qu’ils connaissent mal, la ligne de faiblesse.

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P.S.

Article paru dans Le Figaro, ?dition du mercredi 21 janvier 2004.

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