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Environnement

Des gens meurent encore tous les mois

Alexandra SCHWARTZBROD

Wednesday 3 December 2003, by SCHWARTZBROD*Alexandra

Article paru dans Libération, édition en ligne du mercredi 03 décembre 2003.

Environnement Au Forum social européen, deux victimes de la catastrophe ont témoigné.

Champa Devi Shukla avait 30 ans au moment du drame. Cette nuit-là, elle dormait chez elle, à 500 mètres de l’usine, pelotonnée sous des couvertures pour lutter contre le froid. Soudain, le bruit la réveille. Une cavalcade, des cris. «Sortez vite ! Il y a une fuite de gaz ! » Elle ne comprend pas, ne sait pas que le gaz peut servir à autre chose qu’à la cuisine. Elle sort à la hâte et croit mourir. Son nez et ses yeux gonflent, ses poumons se remplissent d’eau, sa peau brûle, elle ne peut plus respirer. Autour d’elle, des gens gémissent : «Mon Dieu! ... Donne-moi la mort ! J’ai trop mal

Comme des feuilles mortes. Aujourd’hui, elle a 49 ans mais en paraît 20 de plus. «J’ai en permanence mal à la tête, mes os me font mal, je ne digère plus rien...», dit-elle, petite chose ratatinée dans la grande halle de la Villette où elle est venue témoigner avec son amie Rashida Bee lors du Forum social européen, à la mi-novembre. Elle a perdu deux fils, de 18 et 20 ans, poumons détruits, six ans après la catastrophe, et son mari huit ans plus tard, d’un cancer. Sa plus jeune fille est devenue paralysée en 1985, et son seul fils a donné naissance il y a trois ans à une petite fille sans lèvres. Plutôt que de sombrer dans son malheur, Champa a décidé de se battre. Elle milite dans une des associations membres de la Campagne internationale pour la justice à Bhopal, une association de femmes victimes du désastre. Pourquoi des femmes ? «Ce sont elles qui font face à toutes les difficultés de la vie quotidienne, elles souffrent bien plus que les hommes», estime Rashida, sa présidente. Officiellement, 3 000 personnes sont mortes. «En réalité, il y en a eu beaucoup plus, note Rashida. Le gouvernement ne voulait pas qu’on sache. Ils ont entassé les corps comme des feuilles mortes, et y ont mis le feu avec du pétrole, sans les compter... Certains étaient juste blessés ou trop faibles pour réagir... ils ont été brûlés vifs...»

Selon Champa et Rashida, les médecins ne savaient pas comment soigner les blessés. Ils ont appelé les Américains, qui n’ont pas su ou pas voulu répondre. «Les gens continuent à avoir mal. Quinze personnes meurent encore tous les mois des suites du drame», affirme Rashida. A ses côtés, l’interprète est effondrée. «Moi-même, je suis indienne et je ne savais pas tout cela.» Selon Rashida et Champa, les autorités indiennes n’ont rien fait pour les aider. «Le 1er juin 1989, nous avons entamé une marche de 1 000 km jusqu’à New Delhi pour rencontrer le Premier ministre, Rajiv Gandhi. Nous étions 100 femmes et 25 enfants. Nous sommes arrivés le 3 juillet et nous avons attendu une semaine. Il n’a pas voulu nous recevoir, on nous a dit qu’il était à Paris

Du balai. Depuis, l’association enchaîne les actions en justice, aidée par Greenpeace. «En Inde, quand on veut insulter quelqu’un, on lui montre le balai, ça veut dire "dégage ! ". A Bombay, on a amené 500 balais dans les bureaux de Dow [repreneur de Union Carbide, ndlr], on a été arrêtées par la police et on a écopé d’une journée de prison et de 500 000 roupies d’amende», raconte Champa. Les deux femmes, malgré tout, restent confiantes. «Avec les médias et l’Internet, maintenant tout se sait. Et on sent bien que Dow a peur. Si les victimes de Bhopal parviennent à obtenir justice, les industriels seront obligés de faire attention partout dans le monde

P.S.

À savoir

3 décembre 1984

A l’aube, un gaz s’échappe de l’usine de pesticides d’Union Carbide à Bhopal. De l’isocyanate de méthyle, produit extraordinairement toxique, dont les effets sont comparables à ceux d’un gaz de combat.

10 000 morts depuis l’accident, peut-être 12 000 : le bilan de la plus grande catastrophe industrielle de l’histoire est lourd. Au moins 150 000 personnes ont été blessées par le poison gazeux de Bhopal et, selon Greenpeace, entre dix et quinze meurent encore chaque mois.

«Le gaz n’est pas toxique, il n’y a rien d’autre à faire que de dire aux patients d’apposer un linge humide sur les yeux

Un médecin d’Union Carbide India, juste après la catastrophe

500 dollars

C’est ce qu’ont touché les blessés après l’accident. Certains parents de personnes décédées ont reçu 2 000 dollars de dédommagement.

Contamination

Près de 20 000 personnes vivent aujourd’hui à proximité du site. Les puits ont été contaminés par de nombreuses substances toxiques mais continuent d’être utilisés par la population. Rien n’a été fait pour les assainir.

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