Debating India

ENQU?TE

Les damn?es du Bangladesh

Robert Belleret

Thursday 11 December 2003, by BELLERET*Robert

Article paru dans Le Monde, ?dition en ligne du 11 d?cembre 2003.

La vie est dure pour les jeunes Bangladaises, exploit?es d?s l’enfance, souvent mari?es d?s la pubert?. La pouss?e d’un islam intol?rant aggrave leur sort. Seul espoir : l’acc?s ? l’?ducation.

Dix petites filles assises en tailleur autour d’une montagne de biscuits secs, archi-secs. A l’usine Diana Food Products, au c?ur de Dacca, capitale du Bangladesh, 12 millions d’habitants, vingt menottes agiles enfournent les biscuits dans des sachets de plastique. D?s qu’un sachet est empli, il vole vers une autre fillette, qui le p?se sur une balance ? fl?au et passe ? ses voisines.

Celles-ci sont charg?es de souder les bords du paquet sur une plaque de m?tal chauff?e par deux fils ?lectriques en partie d?nud?s, ? dix centim?tres de leurs pieds nus. La cadence vaut presque celle d’une machine : pr?s de 3 000 sachets de Diana Special Toast sortent chaque jour de cette fabrique. Les murs de la pi?ce, sans fen?tre, sont couverts de crasse et de salp?tre, l’atmosph?re surchauff?e par le four ? bois contigu autour duquel s’activent des gar?onnets. Les petites ouvri?res sont ? l’ouvrage depuis huit heures et elles ne finiront qu’? vingt heures, pour un salaire mensuel d’environ 3 euros.

Parmi ces fillettes ? la cha?ne, Farida, dix ans, la gr?ce incarn?e, fait figure de privil?gi?e. Son salaire n’est certes que de 2,5 euros mais, entre 10 et 13 heures, elle b?n?ficie d’une pause pour aller ? l’?cole, une cahute en bois et en t?le o? une trentaine d’enfants, ?quip?s d’un mince manuel et d’un crayon, s’appliquent ? suivre les le?ons de vocabulaire ou de calcul d’une jeune institutrice. Au premier rang, Muckles, 11 ans, qui travaille comme serveur dans un tea-shop, tient Shaboudan, son petit fr?re de dix-huit mois, d’une main et s’efforce d’?crire de l’autre. Gr?ce ? une dotation de l’Unicef - qui a fait de l’?ducation des filles l’une de ses cinq priorit?s mondiales -, le d?partement de l’?ducation non formelle finance cette ?cole via une ONG, CDS (Centre for Development Services). Long et lourd circuit d’aide qui ne permet pas toujours d’acheter simplement les cahiers, ? la charge des familles... Farida a commenc? ? travailler ? sept ans, comme aide servante. Le petit suppl?ment d’instruction qu’elle re?oit aujourd’hui repr?sente sa seule chance, infime, d’avoir un jour un emploi - ne serait-ce que dans l’une des usines de v?tements d?localis?es par les multinationales - qui lui procurerait un semblant d’autonomie. Elle r?ve d’?tre chanteuse.

Pour se rendre chez Farida, un bidonville sur pilotis enkyst? dans le quartier de Bashabo, il faut faire de l’?quilibre sur des tiges de bambou au dessus d’un de ces ?tangs poubelles qui pars?ment Dacca, o? les rats surnagent dans une eau noir?tre. "Chez elle", c’est une hutte en palmes tress?es, sans eau ni latrines, meubl?e d’un petit placard et d’un ch?lit de bois sur lequel dorment les sept membres de la famille.

La m?re de Farida, Beauty, 35 ans, mari?e ? 13 et dont le fils a?n? en a 18, est domestique. Son p?re, bien que tuberculeux, continue ? faire le rickshaw, usant ses derni?res forces sur l’un de ces centaines de milliers de v?los-taxis qui stationnent par nu?es ? chaque carrefour. Les bons mois, il peut gagner 30 dollars, sur lesquels 14 sont absorb?s par le "loyer" que vient encaisser un faux propri?taire, vrai racketteur.

Farida et les siens sont loin de repr?senter des cas limites. Pour survivre, des multitudes d’enfants bangladais sont condamn?s ? des t?ches encore plus p?nibles, comme ces petit(e)s brick-breakers qui, sur des trottoirs leur servant souvent de dortoir, manient ? longueur de journ?e des marteaux plus gros que leur avant-bras pour casser des briques. Au fond du golfe du Bengale, la surpopulation - la plus forte de la plan?te avec 130 ? 140 millions d’habitants pour une superficie ? peine sup?rieure au quart de la France - aggrave l’extr?me d?nuement.

Si les cyclones qui ont fait nagu?re des centaines de milliers de victimes sont, ces derni?res ann?es, moins meurtriers, l’eau de millions de puits est pollu?e par l’arsenic naturel et, malgr? de spectaculaires progr?s r?alis?s depuis dix ans, la malnutrition, le chol?ra, la mortalit? infantile et les d?c?s provoqu?s par des grossesses trop pr?coces continuent ? faire des ravages ; sans parler du sida, tabou et donc mal d?pist?. La classe moyenne, ici, ne s’applique qu’? une dizaine de millions de citoyens. Dans l’?crasante majorit? de mis?reux, les sp?cialistes distinguent d?sormais les "ultra-pauvres", qui ont tout juste une b?che de plastique pour s’abriter. Une autre distinction s’impose, bas?e sur le sexe. Damn?es parmi ces damn?s, les filles et les femmes subissent, de surcro?t, le poids des traditions d’une soci?t? patriarcale et violente, aggrav? par la pouss?e du fondamentalisme islamique, qui multiplie les ?coles coraniques int?gristes et r?verait d’instaurer un Etat islamique (90 % des Bangladais sont musulmans, 10 ? 12 % hindous). Le fait que beaucoup d’hommes aillent travailler dans les pays arabes du Golfe ne serait pas ?tranger ? l’importation d’une radicalisation des usages dans les villages o? les imams sont tout-puissants. Salma Ali, l’?nergique directrice g?n?rale de l’Association nationale des avocates (BNWLA), qui se bat pour le respect des droits des femmes et dont le centre d’accueil h?berge 140 pensionnaires, n’en finit plus de recenser les fl?aux qui s’abattent sur les filles. Du mariage pr?coce, qui menace une pr?adolescente d?s la pubert?, jusqu’au meurtre, en passant par les coups, le viol, la torture, l’esclavage domestique ou la r?tention dans l’une des maisons closes tol?r?es (ici, les p?dophiles occidentaux ne sont pas en cause puisque le tourisme est quasi inexistant). En 2002, la seule BNWLA a r?pertori? plus de 300 cas de meurtres ou de tortures diverses.

"Le probl?me de la dot repr?sente la principale source de violences familiales, explique Mme Ali. Bien qu’elle soit officiellement ill?gale, cette pratique continue de se r?pandre, principalement dans les campagnes. Du coup, certaines familles, au sein desquelles une fille est parfois ressentie comme un fardeau, promettent de r?gler le reliquat de la dot apr?s le mariage. En cas de non-paiement ou apr?s avoir d?pens? le p?cule, consid?r? comme un moyen de subsistance, la belle-famille peut se venger et aller jusqu’? se d?barrasser de la bru."

La BNWLA, en butte ? l’hostilit? des avocats hommes, ne peut gu?re esp?rer d’appui de la part d’un gouvernement accus? d’apathie, dont le premier ministre, Khaleda Zia, est une femme mais qui, depuis l’automne 2001, compte dans ses rangs deux petits partis islamistes, alors que seulement sept femmes si?gent parmi 300 parlementaires. M?me au sein de cette avant-garde f?ministe, on peut entendre des discours plus qu’ambigus. Ainsi cette conseill?re ? la Cour supr?me, l’une des deux seules militantes du BNWLA, sur 300, ? porter le voile, approuve par exemple la fatwa lanc?e contre Taslima Nasreen, auteur d’un livre controvers? pour avoir os? d?nigrer certains aspects de l’islam. Le probl?me des femmes br?l?es - ces atroces "feux de saris" pratiqu?s en Inde et au Pakistan pour se d?barrasser d’une ?pouse ou d’une belle-fille - peut ?galement ?tre minimis?, voire d?ni?. Pourtant, en visitant un h?pital rural ? Dohar - moins ?quip? qu’un dispensaire : neuf m?decins et 31 lits rouill?s pour un bassin de 250 000 habitants -, on peut constater qu’une quinzaine de "victimes du feu" ont ?t? recens?es en un an.

Les t?moignages les plus effroyables des violences faites aux femmes, c’est ? la Fondation des survivantes de l’acide (ASF) qu’on les trouve.

Cr??e en 1997 et soutenue par l’Unicef Allemagne, l’ASF accueille une trentaine de jeunes filles vitriol?es. Les agressions dont ont ?t? victimes Borisha, Karaka, Piera, Lovely et les autres pensionnaires, ?g?es de quatorze ? vingt ans, sont le plus souvent li?es ? un refus de mariage ou au non-paiement d’une dot. La directrice, Monira Rahman, ?voque pr?s de 300 attaques par an au vitriol, qui devient "l’arme la plus banale parce que la moins co?teuse".

L’histoire d’Asma, 18 ans, est exemplaire. Le c?t? droit de son visage, intact, t?moigne de sa beaut? ; on dirait qu’une perle scintille dans sa pupille noire. Mais le c?t? gauche, dont l’?il est mort, n’est plus qu’une bouillie de chairs rong?es par l’acide. Elle raconte : "J’habitais un village dans le district de Kishorgonj, ? six heures de bateau de Dacca. J’avais la chance de faire des ?tudes secondaires et je voulais ?tre enseignante. Quand j’ai eu 14 ans, un voisin, ?g? de 27 ans, a propos? de m’?pouser. Je ne l’aimais pas et ma famille n’?tait pas d’accord. Il a v?cu ce refus comme un affront, pour lui et les siens. Un matin, au moment o? mon p?re ouvrait nos fen?tres, il a surgi avec un verre ? la main et m’a asperg? le visage. Je ne savais pas ce qui m’arrivais mais la br?lure ?tait atroce. On m’a transport?e jusqu’au petit h?pital de Dholar-Kendi, o? le docteur m’a fait une piq?re, et puis j’ai ?t? ?vacu?e vers Dacca, o? j’ai ?t? hospitalis?e deux semaines." Depuis, Asma a subi sept op?rations.

Contrairement ? ce qui se produit tr?s fr?quemment, elle a b?n?fici? du soutien de sa famille, mais aussi de son village. On ne l’a pas dissuad?e de d?poser plainte et son agresseur a ?t? condamn? ? 33 ans de prison. Une d?cision de justice exceptionnelle dans un pays o? les lois, r?cemment vot?es, contre les vitrioleurs sont rarement appliqu?es, du fait de la corruption ou des menaces. Asma se raccroche ? l’espoir d’?tre institutrice, mais n’a pas os? reprendre des ?tudes.

Comme Asma, la plupart des jeunes filles d?figur?es ont peur d’affronter les regards, beaucoup ont ?t? rejet?es par leurs parents. Elles vivent recluses au sein de la Fondation, dans une bouleversante solidarit?. Ce soir, elles s’inventent un moment d’?vasion, elles chantent en ch?ur, battent des mains, pouffent de rire. Apr?s quelques suaves complaintes, elles entonnent We Shall Overcome.

En sillonnant le pays, qui, apr?s la mousson, ressemble ? une immense rizi?re mais o? la surpopulation reste partout aveuglante - pas un kilom?tres de route qui ne soit bord? de bicoques sur pilotis -, on peut mesurer l’ampleur du d?fi que rel?vent les ONG et les enseignant(e)s, des femmes en grande majorit?. Leurs efforts pour d?velopper l’acc?s ? l’?ducation ont d?j? abouti ? une quasi-parit? entre filles et gar?ons dans le primaire. Mais, pour r?sister ? leur fatalit? (plus de la moiti? d’entre elles seront mari?es avant dix-huit ans), les filles ne peuvent se contenter d’apprendre ? lire et ? ?crire.

Dans une simple case du village de Purba Chagarchar, entre Chittagong et Cox’s Bazar, une vingtaine d’adolescentes, de douze ? seize ans, se r?unissent un apr?s-midi par semaine. Nous sommes dans l’un des 8 500 petits centres d’?veil sanitaire et social que l’association BRAC (Bangladesh Rural Advancement Committee) anime dans tous les districts.

Au cours de cette rencontre informelle o? les jeux et les danses peuvent alterner avec les discussions s?rieuses, les r?ponses fusent aussi vivement que les questions, relatives ? l’hygi?ne, au divorce, voire ? la contraception. A l’image de Mariam, 14 ans, qui se dit aujourd’hui capable de communiquer avec ses parents et a ainsi pu r?sister ? un mariage pr?coce et ? ses cons?quences, les adolescentes sont sensibilis?es ? leurs droits et acqui?rent une certaine confiance en elles-m?mes. Une petite lueur d’espoir, particuli?rement vacillante dans cette r?gion m?ridionale, la plus travaill?e par les fondamentalistes, qui constituerait la base arri?re des talibans bangladais, dans la mouvance d’Al Qaida. Sur les sentiers environnants, o? d’invisibles haut-parleurs diffusent en continu d’?tranges litanies, cheminent des groupes d’ombres furtives dont les voiles noirs dissimulent jusqu’aux regards. Parmi elles, Khrisna, 20 ans, tient dans ses bras malingres un b?b? rachitique. C’est son troisi?me enfant. Malgr? l’absence de certificat de naissance, elle pense avoir eu le premier ? onze ans.

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